L’AVALEUR

Katarzyna Bonda s’est fait connaître en tant qu’auteur d’une série de romans policiers dont le personnage principal est le profiler Hubert Meyer et parmi lesquels La Fleuriste est certainement le plus abouti. De plus, la romancière a été la première à introduire dans le paysage de la littérature policière polonaise un profiler et ceci dès son livre L’Affaire Nina Frank de 2007.

Dans sa dernière oeuvre, L’Avaleur, première d’une trilogie, le héros est également un profiler, et plus précisément une héroïne-profiler, Sasza Zaluska. (Mettre en scène une femme exerçant ce métier constitue également une nouveauté dans les romans policiers polonais.) Ce personnage, dont le parcours personnel est révélé au lecteur avec parcimonie, est à lui seul très marquant.

Sasza, jeune trentenaire, a déjà traversé bien des épreuves, pas toujours très agréables. Elle a travaillé en tant que policier d’investigation, mais après avoir gâché une opération devant mener à l’arrestation d’un tueur en série et une fois son alcoo­lisme découvert, elle a été licenciée. L’enquêtrice déchue s’est reprise en main : elle a donné naissance à une fille et a com­mencé des études dans le célèbre Institut de Psychologie d’In­vestigation d’Huddersfield, en Angleterre, véritable pépinière de profilers. Des années plus tard, en 2013, elle revient au pays avec sa fille, qu’elle a élevée seule, pour s’installer à Sopot, une station balnéaire au bord de la Baltique. Elle est contactée par un homme d’affaires local, propriétaire d’une boite de nuit renommée, qui craint qu’on cherche à l’assassiner. Il soup­çonne son associé, ancien chanteur de rock. Il embauche donc Sasza pour démêler cette affaire. Zaluska ne se doute pas qu’elle s’enfonce en plein coeur d’un jeu complexe. Peu après, le musicien rock est retrouvé mort et l’une de ses employées blessée par balles. L’enquête mène la profiler vers une mys­térieuse affaire du début des années 1990, dans laquelle deux adolescents ont été assassinés, un frère et une soeur.

Katarzyna Bonda a pris l’habitude d’écrire des romans aux intrigues multiples, remplies d’histoires compliquées mais logiques et clairement exposées. Il n’en est pas autrement dans L’Avaleur. La plupart des lecteurs se concentre sur l’héroïne principale, ce qui n’a rien d’étonnant, tant ce personnage est fascinant ; je me risquerais même à dire que c’est l’une des figures les plus intéressantes créées dans les romans policiers de ces dernières années. Mais j’attirerais aussi votre attention sur deux autres thèmes abordés dans ce livre. En plus de l’intrigue policière, abordant le problème du crime et du châtiment, ce roman parle de la mafia polonaise. Un sujet a priori galvaudé, rabâché dans les médias et rappelé à l’occasion de multiples procès, mais représenté assez chichement dans les oeuvres de fiction. Bonda décrit la formation des structures mafieuses en Pologne après le changement de régime politico-économique de 1989. Initialement, il s’agissait de groupes tirant profit du trafic de voitures volées ou de contrebande (d’alcool ou de cigarettes), des bandes extrêmement brutales, ne reculant pas devant l’élimination physique de leurs adversaires. Avec les transformations de la Pologne, la mafia a changé également. Les mafieux ont investi le trafic des stupéfiants avant de dissimuler de plus en plus leurs activités criminelles derrière des façades d’entreprises légales et pénétrant petit à petit la sphère des crimes économiques. De bandits, voleurs à main armée, ils sont devenus hommes d’affaires sans scrupules exploitant la force de l’argent et de l’information, pratiquement intouchables, car contrôlant des politiciens de tous les niveaux, des policiers ou des fonctionnaires.

L’Avaleur est le meilleur roman policier jamais écrit par Bonda et l’un des meilleurs en général de tous ceux parus en Pologne ces dernières années. Avec ce livre, l’écrivaine originaire de Varsovie prouve que la littérature policière du pays de la Vistule sait être plus intéressante que les romans policiers scandinaves, si populaires à travers le monde.

- Robert Ostaszewski

EXTRAIT

Sasza venait d’arriver au club. Elle n’avait eu aucun problème pour le trouver. (…)

La profiler pénétra dans la cour, s’approcha de la porte métallique ornée d’un oeil de Shiva en guise de judas. À côté de l’interrupteur d’éclairage, il n’y avait qu’un autocollant orné du logo et du nom de la boîte de nuit. Aucune enseigne, aucun néon. Rien qui signalerait ce lieu à la mode.

– Vous ne sauriez pas comment on entre ? demanda-t-elle poliment, indiquant la porte.

La femme la regarda de biais.

– Je ne fréquente pas cet endroit, s’ébroua-t-elle. Mais il faut sonner.

– Sonner ?

– Là-bas, de l’autre côté, sous la brique, il y a un bouton.

Sasza la remercia en souriant en douce : elle n’y va pas, mais sait comment y entrer.

– Mais ça ne va pas marcher maintenant. Il n’y a plus de courant, ajouta la voisine. Il vaut mieux attendre. Elles ne vont pas tarder à sortir d’elles-mêmes… Les greluches de nuit.

En effet, il y avait bien un bouton sous la brique, mais il ne fonctionnait pas.

Soudain, la tête d’une adorable blonde émergea de l’embrasure de la porte. La fille n’avait pas plus de vingt ans.

– Vous êtes électricienne ?

Il suffit d’une petite hésitation de la profiler pour que la blonde lui claque la porte au nez. Mais elle n’eut pas le temps de refermer le verrou. Sasza tira sur la poignée, elles luttèrent un instant.

– On est fermés, lança la blonde sur un ton de reproche.

– Je suis envoyé par Pawel Blawicki en personne.

La résistance diminua.

– Je suis une experte profiler. Je voudrais parler à Lucja Lange.

Un froncement de sourcils, puis un ricanement brusque.

– Elle n’est pas là.

– Et Iza Kozak ? Et Jan Wisniewski ? L’affaire est urgente. Je préférerais entrer pour l’expliquer.

La fille la regardait toujours avec méfiance, mais ouvrit la porte.

– Les plombs ont sauté, annonça-t-elle en riant à nouveau.

Sasza ne comprenait pas le comportement agité de la blonde.

– Je vois ça, grogna-t-elle en guise de réponse. Elle prit dans son sac à main une petite lampe torche et commença à éclairer le chemin qui menait par un escalier vers la cave. Le club semblait désert, mais la fille n’était certainement pas seule. Quelques coupe-vent restaient suspendus au vestiaire.

– Une invitée pour ces messieurs-dames… annonça-t-elle d’une voix chantante, tout en exécutant un mouvement digne d’une cheerleader. Le manque de pompons ne semblait pas la gêner. (…)

– Donc madame vient me voir ?

Une voix basse, rocailleuse résonna derrière son oreille.

Sasza se retourna pour faire face à un homme d’une quarantaine d’années. Elle constata que les photos qu’on lui avait transmises n’étaient pas à jour. Il avait troqué son ancien style contre un nouveau, plus adéquat à son âge. En chair et en os, il était bien plus séduisant. Des yeux noirs, plissés de manière espiègle, une barbe de deux jours, une chevelure ébouriffée de jeune garçon. Faux blond. Il était vêtu d’un T-shirt, d’un blouson de cuir, d’un jean blanc et chaussé de Converse, en cuir également. Elle l’observait, complètement décontenancée et terrifiée à la fois. Les déjà-vus n’arrivent que dans les films, mais cet homme lui rappelait quelqu’un de très important pour elle, mais ce quelqu’un était mort depuis bientôt sept ans. Tout était différent : la ville, le bar, les habits et les traits de l’homme. Et pourtant l’ambiance était identique. Les flammes des torches, sa silhouette dans la lumière vacillante et la pénombre du souterrain. Elle se tenait figée, comme paralysée, et se sentait rougir telle une écolière. Il lui tendit la main. Il portait un bracelet tressé sur le poignet et une chevalière ornée d’une pierre bleue sur l’auriculaire.

– Aiguille, se présenta-t-il en tordant le coin de sa bouche. Même ce tic, elle le connaissait par coeur.

– Sasza Zaluska. Vous n’auriez pas un frère jumeau ?

– Pas que je sache.

À ce moment précis, la blonde qui lui avait ouvert la porte s’approcha d’eux. Elle prit le chanteur par la taille, marquant son territoire. Il se crispa immédiatement, mais accepta le rôle.

– Alors, c’est vous la célébrité ? Zaluska reprit ses esprits. Elle remarqua qu’il était futile et vaniteux, comme tous les artistes, car ce compliment bas de gamme l’avait apparemment comblé. – Et vous devez être la fille du Nord ?

Elle indiqua la blonde et sourit. Mais la plaisanterie tomba à plat. La fille tordit ses lèvres en une sorte de bec de canard. Aiguille devint songeur lui aussi.

– Dommage qu’ils aient coupé le courant, reprit-elle. J’espérais écouter un peu de musique.

– Pas besoin de jus pour écouter, répliqua-t-il avant de fredonner : – Fille de minuit, fille du Nord, elle sourit, pleine de remords…

Sa voix était mélodieuse, il la modulait avec habileté. L’écouter procurait du plaisir, mais le regarder en procurait davantage. Sasza restait immobile, ne sachant pas quoi dire. Elle avait l’impression que tout en tenant la jeune femme par les épaules, il flirtait efficacement avec elle. La blonde le remarqua également. Elle réagit comme il se devait et entoura sa taille de l’autre bras. Il est à moi, disait son regard, dégage, sale vieille.

– Monsieur Blawicki vous a-t-il prévenu de ma visite ? demanda Zaluska.

Elle surprit une grimace d’étonnement sur le visage d’Aiguille, mais n’y décela aucune inquiétude.

– Je ne suis pas de la police, précisa-t-elle, mais je dois interroger tous les employés, et principalement vous. Comme vous le savez sans doute, quelqu’un cherche à nuire à monsieur Blawicki et ma mission est tant de découvrir le mobile que de déterminer les caractéristiques du coupable. Monsieur Blawicki ne croit pas que ce soit quelqu’un d’extérieur.

Aiguille partit d’un éclat de rire.

– Dites plutôt qu’il pense que c’est moi qui le harcèle. Il écarta la fille avant de l’embrasser sur le front d’un geste très paternel. Klara, peux-tu nous laisser ?

La blonde s’éloigna à contrecoeur, se retournant à plu­sieurs reprises. Aiguille lui envoya un baiser.

– Dis-leur de ne pas nous déranger, prévint-il avant qu’elle ne disparaisse derrière une porte estampillée « Staff ». Ça ne durera pas longtemps.

On voyait que Klara était follement amoureuse de lui. Il semblait l’être sensiblement moins.

Il lui indiqua une place dans un fauteuil, s’asseyant lui-même sur un sofa contigu.

– Vous boirez bien quelque chose ?

Sasza fit non de la tête.

– Ah, vous permettrez que moi oui, déclara-t-il plus qu’il ne demanda, avant de crier : – Iza, apporte-moi mon gin !

L’instant d’après, une jolie brune bien en chair émergea de l’obscurité. Son décolleté était si profond qu’on voyait le sillon entre ses seins.

– Iza Kozak, la chef de tous les chefs. Elle sait tout à pro­pos de cet endroit. Elle fait partie du projet pratiquement depuis le début.

– Enfin, presque tout, corrigea Iza avec modestie.

Elles se serrèrent la main. La gérante s’apprêtait à repar­tir, mais il la retint.

– Assieds-toi. Il tapota la place à côté de lui. Je n’ai pas de secrets pour elle. (…)

– Venons-en aux faits. Aiguille abattit ses mains sur les cuisses. De quoi avez-vous besoin et de quoi s’agit-il ?

Sasza exposa brièvement la situation. Elle leur parla de son affectation et de la manière dont elle imaginait leur collaboration. Elle garda pour elle le coup de fil nocturne et les questions financières.

– Je vais devoir interroger tout le monde. En tête-à-tête, souligna-t-elle. Nous pouvons nous rencontrer à l’endroit de votre convenance. Je suis prête à me rendre chez vous. Plus vite nous réglerons ça, mieux ce sera.

– Mais qu’est-ce que vous cherchez précisément ? intervint Iza, attentive. Je ne comprends rien.

Son attitude était concentrée et combative. Sasza comprit immédiatement que c’était elle qui dirigeait ce club d’une poigne de fer. Sans elle, on aurait bu tout l’alcool et dilapidé tous les bénéfices. Iza Kozak connaissait son métier.

La profiler haussa les épaules, ce qui eut le don d’amuser Aiguille. Il saisit la bouteille et vérifia une nouvelle fois que son invitée ne boirait même pas une simple tournée avec eux.

– Je n’y comprends pas grand-chose non plus, admit Sasza sans quitter la bouteille du regard. D’ordinaire, je m’occupe de la création de profils, c’est-à-dire que je fais les portraits psychologiques de criminels inconnus. J’aide la police, les tribunaux, parfois des particuliers ou des entreprises.

Sasza ne répondit pas. Elle voulait être débarrassée de cette conversation au plus vite. Elle voulait sortir avant de demander elle-même qu’on lui verse un verre plein. Pour l’instant, une tournée serait de trop, mais plus tard, même un seau ne suffirait pas…

Traduit par Kamil Barbarski