LA VIE INACHEVÉE DE PHOEBE HICKS

Écrite par la plume légère de la grande spécialiste du surréalisme, le récit sur Phoebe Hicks est presque autant consacré à l’héroïne du XIXe siècle, la star inspirée de séances de spiritisme, qu’au lieu où se déroule toute l’action. « À Providence, ville magique », telle est la dédicace du livre. La ville portuaire de Nouvelle-Angleterre, partie la plus européenne des Etats-Unis, est renommée dans tout le pays pour ses érables qui en automne « passent par une bonne trentaine de tons du rose à l’écarlate ». Avec Varsovie, Providence est l’une des deux villes où habite l’auteure. Là-bas, à l’École de Design de Rhode-Island, Agnieszka Taborska enseigne l’histoire de l’art et de la littérature. Le récit sur Phoebe est fictif, mais apocryphe au sens surréaliste du mot, il est autant hanté par les esprits que par le magique genius loci de Providence. Dans un certain sens, Phoebe en est l’incarnation littéraire. L’équilibre, la folie et la beauté se côtoient ici depuis des siècles dans une harmonie inchangée. Dans des miniatures littéraires artistiquement composées qui constituent les chapitres du livre, Agnieszka Taborska louvoie entre rationalité et création de l’illusion, humour et érudition. Imitant un jeu littéraire, le récit est un exposé de spiritisme classique ; avec des détails pertinents, il ouvre l’imagination de ceux qui souhaitent comprendre le phénomène de la photographie, du cinéma ainsi que le culte des substances psychoactives et des états changeants de la conscience.

« Qui était Phoebe Hicks ? » Bien avant d’inaugurer sa première séance de spiritisme en 1847 à la suite d’un empoisonnement providentiel avec des clam fritters, des beignets de moules, Phoebe était une personne privilégiée, « originaire d’une bonne famille habitant une riche demeure de la rue Benefit ». Mais le bout de moule avariée lui offrit une occasion formidable ! Après des vomissements qui durèrent toute une nuit et faillirent lui coûter la vie, Phoebe eut une vision qui lui dégagea un corridor mental la menant tout droit dans l’au-delà. Cet incident lui conféra un statut exceptionnel, quelque part entre l’artiste, la prêtresse et une personne interlope. Elle ne fut par bonheur jamais accusée d’escroquerie, mais il se peut qu’elle n’en commit pas. Mademoiselle Hicks, qui jouit clairement de la sympathie de l’auteure, est également présentée comme une mangeuse de champignons hallucinogènes et une fumeuse de marihuana. Comparée aux mediums féminines rendues célèbres grâce à des scandales érotiques, des tours de magie et d’un pénible labeur pour convoquer les esprits en présence d’un public nombreux, elle était d’une exceptionnelle modération. Pleine de fantaisie mystérieuse et d’invention artistique, elle est présentée par Agnieszka Taborska comme le prototype de la psychanalyste et de l’artiste performeuse, mais aussi comme une sorte d’observatrice de la culture à la recherche de figures symboliques de l’imagination collective. Cette femme médium suscitait chez les habitants respectables de Providence des désirs inconscients auxquels elle donnait forme, elle était la protectrice et le guide de la face nocturne de leur âme avec laquelle ils n’auraient jamais pu communiquer.

Grâce au destin de l’énigmatique Phoebe Hicks, l’étrange aventure du rationalisme américain – manie de convoquer les esprits qui contamina le continent au milieu du XIXe siècle – est racontée avec soin et charme. Les collages de l’artiste américaine Selena Kimball qui illustrent le livre donnent à ce spiritisme ancien, à cette hallucination collective drôle et étonnante une profondeur et un contexte qu’avec le temps la psychanalyse freudienne et le surréalisme confèreront aux aventures avec les esprits.

– Kazimiera Szczuka

EXTRAIT

Matérialisation à partir d'un plasma d'azur L’esprit de Harry Houdini inaugura la troisième phase de la renommée de Phoebe. Il se joignit aux membres de la séance sous la forme d’un petit nuage bleu d’azur voletant au-dessus de la table, dans lequel certains voulurent voir un ectoplasme. Il resta avec l’assistance pendant seize longues soirées, s’échappant tantôt du plasma, tantôt de derrière une tenture enfouie dans l’obscurité, tantôt du tapis de table en peluche. Avant le début de la dernière séance à laquelle il assista, il attendait les membres, assis à la droite de Phoebe, tel un membre à part entière de ce monde. Déguisé en magicien, il pouvait, à l’évidence, passer pour l’assistant de la medium, qui, encouragé par la crédulité des convives, faisait partie intégrante du groupe. Mais comment interpréter sa matérialisation à partir d’un petit nuage bleu d’azur ? Comment expliquer l’apparition de l’esprit d’un être qui ne devait venir au monde qu’un quart de siècle plus tard ? Et quel était l’intérêt de la medium de rivaliser avec Houdini, le maître de la magie, et de se compromettre aux yeux des spirites ?

Phoebe contra houdini

Rien ne laissait présager le duel entre Phoebe et Harry Houdini. Lors de la seizième séance, l’esprit du magicien passa à l’attaque et à peine deux heures plus tard il quittait les hôtes médusés. Longtemps après, ce duel suscitait des rumeurs fantaisistes en Nouvelle-Angleterre. Ce n’est pas vrai que le fantôme faisait cliqueter ses chaînes. C’est également faux que la medium en était irritée tandis que l’esprit gardait une froide indifférence. Le seul récit proche de la réalité évoqua des chamailleries entre les deux rivaux : chaque fois que Phoebe matérialisait une chose ou une personne, Houdini s’arrangeait pour la faire disparaître. La liste des objets extirpés du gouffre par Phoebe n’est pas longue. Elle comptait une théière rouillée, un bouquet de fleurs jaunes séchées et un ancien tapis turc qui, à y regarder de plus près, n’était sans doute qu’une minable copie. Parmi les personnes convoquées provisoirement de l’autre monde se trouvaient Ivan le Terrible, Catherine la Grande et Pouchkine, choix confirmant les rumeurs sur la médiocrité des mediums américains dans le domaine de la culture russe. Quoi qu’il en soit, Harry Houdini ne laissa pas un seul spectre susceptible d’attester le génie de Phoebe s’attarder plus d’une minute parmi les vivants. Même sous sa forme fantomatique, le plus grand démystificateur des faux mediums ne manqua pas une occasion d’amoindrir les mérites de Phoebe.

Psychanalyse

Rares étaient les gens conscients que Phoebe était plus qu’un agent de liaison communiquant avec l’au-delà. Ayant appris avec le temps à connaître la nature humaine, elle endossa le rôle de psychanalyste avant la lettre1. Avant que le silence ne s’installe au début de chaque séance, elle écoutait attentivement ses invités, les interrompant exceptionnellement par une question ou un commentaire. Peut-être – comme les faux mediums – profitait-elle de la situation pour soutirer des informations utiles ? En fait, il s’agissait peut-être de quelque chose de plus. Comme Freud plus tard, ce qui l’intéressait dans les récits d’autrui, c’était les occasions manquées, les possibilités gâchées, les versions de vies alternatives qui exercent sur notre imagination un pouvoir illimité. Cela aussi la différenciait des autres médiums.

Au chevet du divan

dans sa nouvelle vie, Phoebe appréciait particulièrement que ses idées – jusqu’alors tellement dispersées – étaient désormais orientées vers un seul but : la séance suivante serait-elle aussi réussie que la précédente ? Cet objectif clair et net lui apportait une sérénité intérieure. Voulant partager avec les autres la simple découverte du sens de la vie, elle envisageait même de changer de profession. Elle s’imaginait assise dans un fauteuil confortable au chevet d’un divan sur lequel était allongé un patient. Elle l’écoutait avec attention et lui donnait toujours le même conseil : le dévouement exclusif à une seule et même cause. Vraisemblablement elle était sur le point de changer d’activité. Mais les matérialisations insistantes d’un garçon germanophone lui répétant avec une obstination farouche que cette carrière était sa chasse réservée la dissuadèrent de son intention. Le gamin apparaissait dans les moments les plus inopportuns, jusqu’au jour où elle promit de renoncer à son projet. Ces visites l’épuisèrent tellement qu’elle ne chercha pas à comprendre pourquoi l’enfant avait abandonné son enveloppe terrestre à Vienne pour venir hanter la ville atlantique tel un fantôme lumineux.

La fatigue des maisons

et maintenant quelques mots sur la ville sans laquelle il n’y aurait eu ni Phoebe ni les séances, sans laquelle les esprits auraient été condamnés à rester éternellement de l’autre côté. Providence est la capitale du plus petit État de la fédération, Rhode Island, un lieu important de la Nouvelle-Angleterre, morceau européen de l’Amérique.

Toutes les rues y semblent secondaires tant la circulation est faible et le rôle qu’elles jouent insignifiant. Elles rappellent un décor de théâtre abandonné depuis longtemps dans un vieux débarras d’où les fantômes des spectacles d’antan sont prêts à surgir d’un moment à l’autre. Il est rare qu’un passant ayant perdu sa route s’y aventure, intimidé par l’atmosphère écrasante de l’ennui provincial. Difficile à définir, celle-ci a assurément eu un impact sur l’imagination de Phoebe Hicks.

La ville la modela comme elle-même exerça une influence sur elle. Dans les séances de Phoebe on trouve justement l’origine des changements qui commencèrent à affecter les maisons. Les maisons de Providence craquent en effet sous toutes les coutures. Leurs murs se tendent et enflent sous la pression des esprits qui les habitent, des vapeurs qui s’élevaient au-dessus d’une matière jadis vivante, des conversations interrompues et suspendues en l’air. Les phrases coupées, les questions sans réponse deviennent au fil du temps de plus en plus pesantes, gonflant comme un petit pain rassis macérant dans l’eau. Les murs des maisons particulièrement visitées prennent une forme presque ovale. Les habitants des villes voisines se moquent de Providence et tard dans la nuit débattent de la supériorité des lignes droites sur les lignes courbes. De nature primitive, les habitants de Johnston, de Warwick ou de Pawtucket ne se cassent pas la tête pour comprendre l’origine de ces ballonnements. Leur opinion n’a aucune influence sur les habitudes des esprits, bien évidemment. Par ailleurs, certains fantômes qui s’ennuient dans l’au-delà semblent prendre un malin plaisir à déformer les maisons. Il suffit de passer par la rue Benefit en fin d’après-midi, quand le soleil couchant plaque les ombres des réverbères à gaz sur les murs gonflés, soulignant les formes absurdes de ces derniers, pour comprendre l’ampleur de ces déformations embarrassantes.

Les maisons de Providence ont aussi des rides. Personne ne parle à voix haute des relations entre la fréquence des séances et le rythme de vieillissement des constructions. C’est un secret de polichinelle que même la séance la plus courte défigure complètement une nouvelle façade au point de la rendre méconnaissable, de même qu’une nuit d’insomnie vieillit un visage de plusieurs années. Dès que la peinture se met à se craqueler, les murs à se déformer, le plafond à menacer de s’écrouler, les spécialistes constatent que les habitants communiquent de plus en plus souvent avec les esprits. Il ne faut d’ailleurs par être un grand expert pour remarquer ces symptômes. Il suffit de naître à Providence ou d’y séjourner un certain temps pour que la fatigue des maisons vous saute aux yeux.

Les gentlemen et la furie de phoebe

certains fantômes semblent aussi surpris de leur voyage ici-bas que les mortels qui assistent à leur visite. Parfois ils répètent machinalement des mouvements ou des mots, comme si, à travers des gestes ou des mots familiers, ils voulaient se prouver à eux-mêmes qu’ils existaient de nouveau. Leur comportement maniaque fait que les vivants leur imputent des délits qu’ils n’ont pas commis : bris de vitres, incendies, déplacements d’objets dans des endroits bizarres, envol de meubles et d’ustensiles, apparition d’objets superflus, battements de volets et ouverture subite de portes fermées à clé. Les esprits essaient de se rebeller contre ces accusations injustes, mais peu nombreux sont les mortels à prêter attention à leur révolte.

L’aspect et la matière des fantômes sont aussi une source de malentendus. Voulant voir en eux des créatures éthérées échappées d’une brume congelée, les spirites n’en revenaient pas que leurs mains ne s’enfoncent pas dans les esprits comme dans de la pâte mais butent sur une peau tout à fait matérielle. D’où des rumeurs sur des mediums déguisées en fantômes. Certains convives trouvèrent dans cette situation « trouble » un prétexte pour se comporter avec insolence. Palpant des femmes d’outre-tombe, des gentlemen de la Nouvelle-Angleterre s’exposaient à des crises de furie de Phoebe.

Traduit par Véronique Patte

1 En français dans le texte (NdT).