UN POGROM MARDI PROCHAIN

Un Pogrom mardi prochain est le cinquième roman policier de Marcin Wroński mettant en scène le commissaire Zyga Maciejewski, ancien boxeur et enquêteur hors pair. C’est sans nul doute le meilleur de la série (prévue pour compter dix tomes). Il n’est donc pas étonnant que ce livre soit populaire auprès des lecteurs et rencontre un franc succès chez les connaisseurs de la littérature du genre. Il suffit de dire qu’en 2014, Wroński reçut pour cet ouvrage tous les prix possibles, dont le Prix du Gros Calibre, récompensant le meilleur roman policier de l’année.

La principale différence avec les opus précédents réside dans le fait qu’Un Pogrom mardi prochain se déroule entièrement après la Deuxième Guerre mondiale. Ayant démontré ses qualités de portraitiste perspicace et intéressant de l’entre-deux-guerres, l’auteur dépeint tout aussi bien les réalités de l’après-guerre. La description du Lublin de septembre 1945 est décidemment le point fort du roman. Un pouvoir traquant sans répit des ennemis réels ou imaginés, des résistants rescapés, des gens perdus et désespérés, mais armés, d’impitoyables bandes criminelles, des rançonneurs aux Juifs qui tentent de se fondre dans la foule qui se déverse en ville, des naufragés de la guerre et des gens ordinaires qui tentent de reprendre leurs marques dans une nouvelle réalité dont les règles sont encore floues et mouvantes…

Dans le roman précédent, Un Cercueil ailé, le commissaire Maciejewski s’était retrouvé emprisonné dans une geôle de la Police secrète, accusé de collaboration avec les nazis, ce qui était partiellement vrai, dans la mesure où, durant l’occupation, Zyga avait été contraint de travailler pour la police criminelle KRIPO. Au début de cette partie, son persécuteur, le sombre lieutenant Grabarz, remet le commissaire en liberté. Bien sûr, il y a son propre intérêt et il pose des conditions précises. Tout porte à croire qu’un pogrom de Juifs serait en préparation à Lublin, ce qui n’arrange pas le lieutenant, sans parler des deux tueurs insaisissables et brutaux qui sévissent dans la région. Seul Maciejewski, un homme situé en dehors de tous les nouveaux schémas, peut découvrir la vérité et prévenir un bain de sang. Par la même occasion, Zyga cherche à sauver un vieil ami et à récupérer sa femme… qui avait tiré un trait sur lui depuis belle lurette. Dans le chaos de Lublin en 1945, le commissaire encaisse de sévères coups venus de toute part, mais se relève encore et encore, tel un culbuto. Et il s’efforce toujours de s’en tenir à ses principes. Selon les possibilités du moment, cela va de soi. Des possibilités bien maigres.

L’ouvrage de Wroński est avant tout un roman policier admirablement construit, avec une intrigue précisément dessinée qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page, et pourvu d’un personnage principal pur-sang, si on peut dire (avec Eberhard Mock, créé par Marek Krajewski dans sa série sur Breslau, Zyga Maciejewski est l’un des personnages les plus intéressants de la littérature policière polonaise contemporaine). Mais ce livre n’est pas seulement un roman policier ordinaire. Marcin Wroński prouve que dans la littérature du genre, on peut aussi décrire des problèmes essentiels et graves, toucher des points sensibles de notre histoire et les dévoiler sans simplifications et sous un éclairage inhabituel. Parmi les auteurs de romans criminels rétro, peu concilient un bon divertissement avec une réflexion profonde. L’écrivain de Lublin sait le faire. Et c’est pourquoi il est le créateur de fabuleux romans.

- Robert Ostaszewski

 

EXTRAIT

Mercredi 12 september 1945.

« Madame Wasertreger ? » Zyga poussa la porte entrouverte et trouée de balles, car il en avait assez de frapper poliment. En demeurant à la vue de tous, il ne faisait qu’attirer l’attention des voisins. Ceux-ci pouvaient à tout moment jeter un oeil sur le perron qui menait aux appartements situés à l’étage de la boutique. « Madame Wasertreger ? »

Dans le corridor sombre et court, il buta sur un panier, renversant sur le sol un peu de haricots secs.

« Lejb ? C’est toi ? entendit-il en polonais, ce qui le ravit.

– Non, c’est Maciejewski. »

La femme qui, si on se fiait à la description faite par le caissier, était peut-être l’épouse de l’homme assassiné, ne faisait que se balancer sur le fauteuil à bascule, tout en fixant une tasse qui avait dû contenir du thé. D’après l’état des feuilles au fond, le récipient devait être là depuis la veille.

La femme leva la tête :

« Pourquoi est-ce vous, et non Lejb… je veux dire, Léon ? »

Le caissier avait dit qu’elle était très jeune, mais le commissaire ne l’avait pas remarqué au début. Il y avait quelque chose d’ancien dans ses mouvements, dans sa silhouette voûtée, dans sa façon de se balancer sur le fauteuil. Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’il aperçut son visage lisse, sans une ride, mais avec des joues profondément creusées. Ce n’était pas une beauté, mais il y avait de quoi occuper ses mains. Au moins au niveau des femmes, Zyga et Wasertreger, paix à son âme, auraient trouvé un langage commun.

Il parcourut les murs du regard, même s’il n’y avait pas grand-chose à voir. Une seule peinture, ou plutôt une photographie de mariage rehaussée de couleurs, représentait un homme âgé de type sémite avec un nez proéminent, ainsi qu’une fille d’une vingtaine d’années à qui la coiffeuse avait dressé sur la tête quelque chose qui n’allait ni avec son visage rond ni avec ses yeux de génisse un brin bêtes, quoique bienveillants. Cette même fille, plus maigre et un peu plus âgée, observait à présent Zyga.

« Léon Wasertreger ? Il se racla la gorge. Votre mari ?

– Mon mari. » Elle acquiesça de la tête, tendant la main vers la tasse vide. Elle l’accola à sa bouche et but un peu d’un thé inexistant. « Vous avez un message de sa part ?

– Oui, mais je dois d’abord être sûr, vous comprenez.

– Je comprends. Du thé ? »

Elle lui tendit la tasse. Il la leva et, faisant attention à ne pas remuer les feuilles en train de pourrir, il fit semblant de boire.

« Je dois d’abord être sûr, répéta-t-il. Si vous pouviez me parler du soir où vous avez vu votre mari pour la dernière fois, je pourrais en déduire que je parle à la bonne personne. Et je vous transmettrai alors le message de monsieur Léon.

– Léon est mon mari, répéta-t-elle. Il était étendu là-bas » Elle pointa la porte du doigt. « C’est étrange, vous savez ? Ils criaient : Ouvre, Wasertreger ! Et il ne leur a pas ouvert, mais après, il était étendu pareil, comme s’il avait ouvert. Ceux qui ouvrent finissent étendus et saignés. Lui n’avait pas ouvert, mais il saignait aussi, seulement un peu moins. C’est pourquoi, je ne ferme pas la porte, vous comprenez ? » Elle sourit malicieusement. « Puisque je ne ferme pas, ils ne vont pas tirer.

– Combien étaient-ils ?

– Tout un commando, comme toujours. Après ça, ils l’ont emporté, à l’hôpital, disaient-ils, mais je sais bien, moi, où ils l’ont emmené, puisque vous êtes venu, camarade Maciejewski. » Son sourire était si naïf et si détestablement complice que Zyga maîtrisa à peine son envie de pivoter sur ses talons et de sortir.

« Qu’ont-ils dit encore ?

– Ils criaient : sale porc de la police secrète ! Et : crève, sale Juif ! Bam, bam, bam ! Mais je le connais, moi, il faisait semblant de saigner, il sait très bien faire semblant, même le médecin est tombé dans le panneau. » La veuve partit d’un gros rire. « Ils vous ont déjà tiré dessus ?

– Bien sûr. » L’ancien commissaire acquiesça, la mine grave. « Et monsieur Léon faisait partie de la Sécurité intérieure ?

– Vous ne le savez pas ? demanda-t-elle, méfiante.

– Je le sais, mais je dois vérifier, répliqua Maciejewski.

– Il faisait semblant. Il a toujours fait semblant pour tout. Maintenant, il fait semblant d’être mort. Mais vous avez un message ? Donnez-le-moi immédiatement ! cria madame Wasertreger, tendant la main. Je vous ai déjà tout dit, qu’il faisait semblant, qu’il saignait quand ils ont tiré, parce qu’il n’avait pas ouvert, sale Juif ! Sale Porc ! J’étais assise ici et il vous a déjà dit tout ça, je le sais. Le message ! »

La main de la femme se recourba tels les serres d’un rapace sur les bonnets des miliciens.

« Je ne suis pas encore sûr, répondit calmement Zyga. Comment vous appelez-vous ?

– Pardon, je vous demande pardon ? Du thé ? Elle souleva à nouveau sa tasse. Pardon, vous en avez déjà bu. Comment s’appelle-t-il ? Ah oui, Maciejowski ! Perla, c’est-à-dire Tekla, c’est-à-dire Perlmutter, c’est-à-dire Wasertreger, c’est-à-dire, il ne vous l’a pas dit ? »

Elle l’observa avec méfiance.

« Il m’a tout dit. Chez nous, on dit tout. » Maciejewski serra les dents. Le lieutenant de la sécurité Grabarz aurait été ravi de se savoir cité ainsi. « Chère Perla, je suis sain et sauf et je pense à toi. Nous nous rencontrerons bientôt. D’ici là, prends soin de toi, ton Lejb qui t’aime.

– Et la lettre ? »

Des larmes brillèrent dans les yeux de la femme.

« Vous savez très bien à quel point c’est dangereux. Monsieur Léon ne voudrait pas vous mettre en péril.

– Oh non, il ne voudrait pas ! » La veuve approuva d’un hochement de tête. « Vous savez qu’il a même eu un enter­rement ? Que c’est drôle ! Car quel enterrement était-ce, s’il faisait semblant d’être mort ? Il m’a dit, il m’a promis qu’il n’aurait rien !

– Au revoir. »

Maciejewski voulut sortir en contournant cette fois-ci le panier, mais il heurta encore quelque chose en arrivant à la porte. Quand il attrapa par le col de sa chemise sale un homme un peu plus petit que lui, mais énormément plus étonné, le panier se renversa et les haricots roulèrent sur les lattes irrégulières du parquet. Madame Wasertreger n’y fit pas attention, Zyga encore moins.

« Votre nom ! siffla-t-il à travers ses dents à l’oreille de l’homme, détectant au passage un parfum de tabac et de soupe aux gruaux avalée il y a peu.

– Et vous êtes qui, vous ? » L’homme tenta de se libérer, mais l’ancien commissaire l’attrapa d’une main sous le menton et de l’autre à la gorge.

« C’est nous qui posons les questions par ici, grogna-t-il.

– Darzycki, Stanislas. Un voisin, cracha l’autre. C’est moi qui ai prévenu vos services dès qu’ils ont arrêté de tirer. Je suis propre.

– Alors pourquoi vous avez peur ? » Maciejewski le poussa derrière le seuil et le plaqua contre le mur. « Il n’y a pas à avoir peur, ce n’est plus l’occupation. Parlez, Darzycki !

– Parce que vous, à la sécurité, vous pourriez vous dire que puisque j’ai écrit au poste…

– Vous avez écrit au poste ? » coupa Zyga, ne voulant pas perdre l’ascendant. Il avait pourtant un Walther de dame dans la poche, mais aucune carte du service. « Vous êtes un scribouillard, hein, Darzycki ?

– Bah, c’est que… pourquoi ces Juifs s’étalent-ils dans une pièce où deux familles pourraient vivre quand nous pourrissons dans un trou à rats ? Et maintenant, elle est toute seule dans ses salons, alors que nous…

– Alors que vous pourrissez dans un trou à rats, acheva Maciejewski à sa place. Et vous resterez dans votre trou à rats tant que le service des affectations n’en décidera pas autrement.

– Monsieur, montrez-moi votre carte », réclama le voisin de madame Wasertreger, fort lucidement.

En guise de réponse, il se prit deux tartes dans la gueule, d’abord du coup droit, puis du revers.

« N’exagérez pas, Darzycki, putain. Nous, à la sécurité, nous savons bien que plus d’un fils de pute dans votre genre aurait mis sa femme sur le trottoir, ou aurait menti, ou aurait tué, tout ça pour une belle affectation de logement. Donc arrêtez de tourner autour du pot et dites-moi tout ! »

Cela sonna d’une manière suffisamment décidée pour assommer le bonhomme, mais Zyga savait fort bien qu’il tirait un peu trop sur la corde. Après tout « un flic n’est pas une catin, il ne se balade pas seul dans la nuit », comme on entendait dire avant-guerre rue Kosminek. Les miliciens de la sécurité perpétuaient cette tradition même en plein jour. Un seul agent, c’était une vision admissible aux chiottes, pas dans un appartement inconnu. D’un autre côté… Oui, justement, parce qu’il pouvait y avoir un autre côté, Stanislas Darzycki avoua que lorsqu’on tirait sur Léon Wasertreger, il avait été à la maison, mais avait peur de péter trop fort, alors ne parlons pas de jeter un oeil. Pour preuve de sa collaboration avec les services, il promit de sonder les habitants de l’immeuble. Peut-être qu’on se confierait plus facilement à lui, entre voisins…

« Si vous pouviez revenir dans quelques jours, camarade…

– Et si je vous embarquais au poste ? » grogna Macie­jewski, menaçant, même si c’était la dernière carte dans sa manche. Une carte pour du bluff. « Là-bas, vous voussouviendrez. Là-bas, on vous aidera à vous souvenir… »

Traduit par Kamil Barbarski