Autrement qu’au paradis

On pourrait dire que dans ses brefs écrits en prose, Agnieszka Taborska est à l’affût des paradoxes, instantanés, incongruités, étrangetés et coïncidences mystérieuses sur lesquels nous tombons – certains plus souvent, d’autres plus rarement – dans le flot ininterrompu des jours, des nuits, des événements ordinaires. On pourrait formuler les choses ainsi, mais ce serait inexact. Taborska s’escrime moins à pister les micros événements extraordinaires qu’à les enregistrer. Ce qui lui évite de courir avec frénésie après le caractère insolite du monde et de l’existence et qui donne à sa prose un caractère détendu, naturel et spontané. N’oublions pas non plus que Taborska, lectrice assidue des surréalistes et de Roland Topor, manifeste une sensibilité et une réceptivité particulières à l’insolite. Peut-être est-ce la raison pour laquelle (et pas seulement parce qu’elle a une « vie intéressante ») elle expérimente, voit et extrait du monde plus d’énigmes que les autres.

Ce n’est pas un hasard si je parle « d’expérience ». La plupart des pièces de Taborska rendent en effet compte de choses qui lui sont arrivées à elle, à sa famille ou à ses amis. Bien qu’il ne soit pas à exclure qu’elle ait inventé certaines micros péripéties et les ait enfouies dans le fourré des événements réels (nul n’ignore que l’auteure est une grande spécialiste des mystifications littéraires), en général nous avons affaire non pas à des constructions de l’esprit ou à un jeu raffiné de l’imagination, mais à la vie elle-même, avec toutes les aventures et les hasards qui caractérisent les observations et les événements individuels.

En quoi consiste donc cette vie qui n’est « pas comme au paradis » ? Sans parler de la référence – que l’auteure admet sans ambages – au chef-d’oeuvre de Jim Jarmusch, Stranger than paradise, de la similitude de sa sensibilité et de sa vision du monde avec celles du cinéaste, il convient de remarquer que Taborska évoque le lien extrêmement inquiétant et souvent imperceptible entre la « vie » et le « paradis ». Car si nous pensons à la seule vie que nous connaissons et dont nous pouvons parler, « la vie au paradis » se révèle un oxymore ; nous ne pouvons en effet aller au paradis (où ailleurs dans l’au-delà) qu’après la mort. Il n’existe pas de vie autre que celle qui n’est « pas comme au paradis ». Raison de plus pour examiner son étrangeté avec l’attention (et le sens de l’humour) d’Agnieszka Taborska.

Marcin Sendecki

Agnieszka Taborska (1961) est écrivaine, historienne de l’art et traductrice de littérature française (entre autres de Philippe Soupault et de Roland Topor).

EXTRAIT

Nous sommes partis au Mexique avec des réticences car nous étions débordés de travail, et nous avons même tenté de remettre le voyage. Mais comme il est plus facile d’acheter un billet que de se le faire rembourser, vers la fin du mois de mars nous nous sommes retrouvés au Yucatan. Notre appréhension était peut-être liée au fait que deux de nos amis n’en étaient jamais revenus. T. s’était fait écraser par canot à moteur, C. était tombé d’un monument. Notre expédition s’est néanmoins exceptionnellement bien passée. Jamais ailleurs je n’ai répété avec autant d’obstination que s’il existait le paradis devait justement ressembler à ça. Une fois de plus, nous avons été convaincus que le secret d’un voyage réussi consiste à arriver au bon moment, ce qui revient à dire parfois au dernier moment (juste avant qu’on ne ferme les frontières). Le Yucatan était bourré de policiers et de militaires anti-narcotiques, mais nos valises n’ont pas eu l’air de les intéresser. Pendant notre voyage de neuf jours, nous avons fait pratiquement tout ce qu’il convient de faire au Yucatan. Nous avons roulé dans une voiture avec un GPS dont les cartes étaient tout sauf exactes. La petite image de l’auto qui glissait à l’écran à côté de la route donnait à notre expédition un petit air de vol spatial. Une fois de plus, nous avons constaté avec étonnement que les groupes de touristes polonais avaient laissé une empreinte frivole dans le vocabulaire des garçons de café doués pour les langues. Nous avons essayé de dormir dans des hamacs puisque les indigènes s’y reposent plus volontiers que dans des lits. Nous avons passé une nuit d’insomnie dans une cabane en feuilles de palmiers où le chant d’un coq, désireux sans doute d’accélérer la levée du jour, nous mettait régulièrement au garde-à-vous. Nous avons fui Chichen Itza car les touristes y étaient plus nombreux que les grains de sable. Nous avons escaladé la plus haute pyramide située à l’endroit du site maya, Coba, du sommet de laquelle se déploie la vue spectaculaire sur la jungle truffée de ruines. La pyramide n’est pas surveillée et n’a pas été restaurée depuis l’époque des Mayas. C’est de là qu’a dû tomber C., car il est inévitable qu’un touriste tombe de temps à autre. Quand N. l’a visitée des années avant nous, elle a vu un appareil photo dégringoler de la crête comme des escaliers d’Odessa. En compagnie d’amis américains vivant à Mérida – et de toute la population autochtone – nous avons célébré la Semana Santa en nous baignant dans la baie du Mexique. A la pleine lune, nous avons nagé dans la mer des Caraïbes. Les plages de là-bas ressemblent exactement aux photos des prospectus de voyages qui généralement montrent des vues pittoresques, mais avec les gens en moins et seule l’expérience réserve une surprise : c’est presque la même chose avec une foule de touristes en plus. L’eau de la mer des Caraïbes est turquoise, le sable blanc, et les rares promeneurs particulièrement des pélicans se baladaient entre des bungalows clairsemés. Mais ce sont les cénotes qui nous ont paru les plus paradisiaques – ces lacs au fond de gouffres souterrains dans lesquels on nage dans une eau douce, filtrée par les roches calcaires, sentant les fleurs, loin de la chaleur, parmi une végétation tropicale, des tortues géantes et des poissons aveugles. On peut, si on veut, plonger ou visiter de petites baies souterraines. Des chauves-souris volent au-dessus des nageurs. Les Mayas à juste titre considéraient les cénotes comme des lieux sacrés menant dans l’au-delà. Ils y honoraient le dieu de l’eau et de la pluie et y procédaient apparemment à des sacrifices humains. Nous nous sommes baignés dans cinq cénotes (au Yucatan il y en a des dizaines de milliers !), simplement parce que nous avons manqué de temps pour en voir plus. Nous avons décidé que la prochaine fois nous ne nous casserions plus la tête et que nous retournerions directement au paradis. A Providence, une fois encore, nous nous sommes toutefois rendus compte que les paradis étaient illusoires. En effet, un intrus s’était infiltré dans le compte bancaire de M. où il avait accompli de généreuses transactions aux Philippines, à Hong Kong et dans d’autres lieux reculés. A notre grand étonnement, la banque a accueilli la nouvelle avec stoïcisme. Elle nous a affirmé que tout l’argent serait récupéré dans les deux semaines. Et tandis qu’assise en face de l’employé sereinement disposé à l’égard de la vie, je faisais un parallèle, cette fois, entre cette institution si efficace et le paradis, un monsieur avec un chien est entré. Quand j’ai constaté que personne ne lui faisait de réflexion, la vision du paradis déjà bien incrustée dans ma tête s’est encore plus imposée. En France, comme chacun sait, les chiens sont admis presque partout. Ici jusqu’à présent ce n’était pas le cas, enfin soit ! les animaux sont de mieux en mieux traités ! Rêveuse, je regardais le chien géant qui depuis un bon moment se tenait immobile aux pieds de son maître. Puis il a baissé curieusement la tête. Son dos recouvert d’un poil brun frisé a été secoué de tremblements. J’étais la seule à être consciente de la catastrophe imminente, car même le maître était complètement absorbé par la transaction bancaire. J’ai effectué trop de voyages avec des quadrupèdes souffrant de maladies de locomotion pour savoir la suite : sans tenir compte du sérieux du lieu et de la situation, le chien allait vomir une énorme montagne d’herbe fumante non digérée. Un instant plus tard tout était fini. Ayant réprimé son désir de fuir avant que son entourage remarque quoi que ce soit, l’homme a demandé à mi-voix une serviette en papier. Mon employé n’a rien vu… Une fois de plus, j’ai renoncé à tous mes rêves de paradis. Plus la peine de suivre l’exemple de Jarmusch et d’aller à Cleveland ou en Floride. Je sais que partout dans le monde c’est autrement qu’au paradis.

Traduit par Véronique Patte