Chante les jardins

Le dernier roman de Paweł Huelle s’est fait attendre pendant quelques années, mais l’attente en valait la peine. Chante les jardins a une chance de figurer en tête du classement de nombreux critiques. Ses atouts ? La magie du récit, l’histoire de Gdańsk et le charme d’une femme.

« Le temps du récit a sa loi propre : il fait des tours et des détours, revient à son point de départ, enjambe les mois et même les années pour, à certains moments, s’attarder davantage sur un événement ou sur un détail sans grande signification pour l’ensemble du roman, mais uniquement en apparence ». Comme dans ses oeuvres antérieures, Huelle révèle ici son art de captiver le lecteur avec une histoire subtile courant à travers des temps éloignés (ici, elle s’étend sur trois siècles), et à travers des lieux lointains (le nouveau Huelle nous emmène à Budapest et même au Brésil), ainsi que son art délicat de la construction (le thème de la partition revient dans le roman tel un leitmotiv : la partition disparue d’un opéra de Wagner, l’Attrapeur de rats de Hamelin, et les arrangements pour plusieurs voix de l’intrigue, la répétition des thèmes, les variations du tempo). Dans chacun de ses livres, Huelle sert sa magie autrement, mais c’est à chaque fois un nouvel enchantement qui fait pénétrer dans la réalité littéraire comme si elle était la plus authentique des réalités.

Dans Chante les jardins, la ville de Gdańsk occupe la place d’un véritable personnage, et cela ne surprend pas non plus. Huelle est lié à sa ville par un attachement si profond qu’il est impossible d’imaginer aucun roman de lui dont elle serait absente. Mais le Gdańsk de Huelle n’est jamais le même. Si dans ce dernier livre, la cité apparaît certes sous sa forme la plus connue, la ville libre de l’entre-deux-guerres, elle s’y montre également sous les traits dessinés par les autorités soviétiques après la Deuxième Guerre mondiale. Le Gdańsk de Huelle est un lieu vivant qui vit de son histoire et de sa vérité, y compris celle du roman. L’on a ici affaire à une fiction littéraire, bien sûr, mais l’auteur en situe néanmoins l’action principale dans un palais très concret dressé dans un parc du quartier d’Oliwa. On peut s’y rendre pour regarder par les fenêtres du salon de Greta, frapper à la porte du jardinier ou aller jusqu’à l’étang où un Français noyait les cadavres de jeunes filles qu’il avait assassinées. La vérité de Chante les jardins, c’est la vérité d’un lieu, Gdańsk, qui vit dans ses pages d’une réalité différente de celle que l’on définit d’ordinaire comme authentique. Le filtre de l’imagination littéraire lui donne une authenticité plus réelle encore.

Le troisième atout, c’est Greta. La présence d’une femme au coeur du récit constitue une véritable nouveauté dans l’oeuvre de l’auteur de Weiser David. Bien que Huelle n’ait jamais fait partie des écrivains machistes, les héros masculins prédominent dans tous ses livres précédents ; l’intrigue, la langue, la narration sont organisées du point de vue d’un homme. Chante les jardins est orchestré par une femme. Les hommes tournent autour de la belle Gretchen, c’est elle qui commande les émotions du roman et à plusieurs reprises prend l’initiative narrative. « Greta conduisait le motif directeur, moi je tentais de suivre en contrepoint », dit d’elle le narrateur masculin. Elle semble être le catalyseur des grands événements historiques, et les englobe dans une réflexion philosophique plus large. Elle paraît aussi être la seule à réellement comprendre à quoi ils mènent. L’aura de Greta baigne tout le roman. Comme elle, il est beau, délicat et subtil et comme elle, il fascine et séduit.

Iga Noszczyk

EXTRAIT

Apres tant d’années, lorsque je me remémore notre dernière plage ensemble, le murmure du torrent qui se jetait dans la mer à proximité de la falaise, les ombres longilignes des arbres qui enlevaient avec lenteur les dernières taches de soleil sur le bord, je me dis que mon père n’a pas été un homme totalement heureux, même s’il n’a jamais prononcé, dans aucune circonstance, un mot de plainte ou de regret. Il travaillait au Registre maritime polonais, une assez grosse institution de la marine, l’homologue de la Lloyd’s britannique. Il n’a pas eu une carrière florissante. Les autres ingénieurs obtenaient des contrats pour aller travailler en Irak ou à Cuba, quand lui allait en mission à Puck, à Jastarnia, à Hel, pour réceptionner des moteurs de bateau. Ses collègues se voyaient attribuer des congés en Bulgarie ou à Constanța, en Roumanie, mais nous, nous allions en Cachoubie. Le ministère distribuait des récompenses – des bons de commande pour une voiture ou un appartement plus grand –, dont lui ne bénéficiait jamais. Il faut dire aussi qu’il ne participait pas aux défilés du Premier-Mai et que malgré les invites réitérées à s’inscrire au parti, il refusa toujours de le faire. Mais en était-ce l’unique raison ?

Ce jour-là, au déclin de l’été, sur la plage de Kamienny Potok, ces réflexions ne m’étaient pas venues, bien sûr. Fatigués par la baignade, étendus côte à côte, nous mâchions les dernières bouchées des sandwiches préparés par maman. Oui, j’avais déjà vu maintes fois mon père en maillot de bain au bord des lacs de Cachoubie ou sur des plages de la Baltique, et pourtant je n’avais jamais remarqué sa cicatrice en forme de cuillère sur son mollet droit, deux cicatrices à vrai dire, de part et d’autre de son mollet. C’est ce jour-là, au déclin de l’été, que je les ai vues et que je lui ai demandé sans façon : « C’est quoi, papa ? »

Il resta d’abord silencieux. Visiblement, il hésitait à me le dire. Enfin, après une première phrase prononcée du bout des lèvres – « L’armée de l’Intérieur, tu sais ce que c’était ? » –, lentement, comme si cela lui causait de la peine, il se mit à me raconter. Non, il n’avait pas pris le maquis dans la forêt comme son frère aîné, Ryszard. Il avait été seulement dans les Szare Szeregi, les scouts. Trop jeune pour entrer dans la résistance. Mais vers la fin de la guerre, son rêve d’égaler son frère s’était enfin réalisé. Après avoir prêté serment, il était parti se former sur le terrain, à la campagne, à Izdebna. La chance lui sourit : une opération eut lieu au bout de trois jours. Sur une route de montagne en lacets qui longeait le lac Rożnowskie. Son détachement dressa une embuscade pour attaquer un convoi allemand. Une mitrailleuse, vingt hommes, dont quelques-uns seulement avaient une grenade en plus de leur fusil. Dès que le premier camion sortit du tournant, ils ouvrirent le feu. Or, l’opération de reconnaissance n’avait pas été bien menée : les deux camions étaient suivis de trois véhicules blindés, eux-mêmes suivis d’autres camions qui, eux, n’étaient pas chargés de ravitaillement, mais de troupes. Ils n’avaient aucune chance. Pris sous le feu des mitrailleuses et des canons des véhicules blindés, ils durent se disperser et s’enfuir. C’était chacun pour sa peau, comme l’ordre leur en avait été donné.

« Les Allemands étaient déjà sur la colline dont ils nous avaient chassés, racontait mon père, je me suis retrouvé pris au piège. Ma seule possibilité était de courir jusqu’au lac et d’essayer de le traverser à la nage. Comme ils me tiraient dessus d’une assez grande distance, ils rataient leur cible. »

Le soleil avait déjà disparu derrière la falaise, la fraîcheur s’était abattue sur la plage pendant que j’écoutais mon père raconter sa course jusqu’au lac et le moment où il avait compris qu’un soldat était à sa poursuite. Une quinzaine de mètres plus loin, l’Allemand s’était arrêté et avait épaulé son fusil. La balle atteignit mon père au mollet. Elle transperça la chair de part en part, sans endommager l’os.

« Je n’ai pas eu mal, me dit-il en avalant une lente gorgée d’orangeade. J’ai senti comme une piqûre de taon. Je me suis retourné, mon fusil était chargé, l’autre courait sur moi, mais je ne lui ai pas laissé le temps de réarmer. Je l’ai touché à la tête. Il n’avait pas de casque, juste un calot. La distance entre nous n’était pas grande, disons vingt mètres. Il était jeune. Pas beaucoup plus vieux que moi. J’ai abandonné mon fusil, mes chaussures, mon pantalon, ma chemise, et je suis parti à la nage. La rive d’en face était à deux kilomètres, peut-être un kilomètre et demi. Quelques minutes après, d’autres Allemands sont accourus. Ils m’ont tiré dessus. Ils ne m’ont pas eu. »

Mon père avait réussi à traverser le lac Rożnowskie. Sa blessure au mollet saignait, mais dans l’eau froide, il ne sentait pas la douleur. Là-bas, sur l’autre rive, des fermiers le pansèrent puis appelèrent un médecin. Ils le gardèrent quelques jours dans leur grange, jusqu’à ce qu’un agent de liaison vienne le chercher pour le ramener en ville, habillé en paysan.

« Si le jeune Allemand avait eu un Schmeisser, un fusil automatique, j’aurais été fichu, acheva mon père. Il aurait tiré une rafale de balles, tu comprends. Mais nous devions avoir le même. Des Mannlicher autrichiens datant de la première guerre. A cinq cartouches. A chaque coup, il fallait ouvrir la culasse pour éjecter la douille et engager une nouvelle balle dans le canon. »

Je restai silencieux. Au bout d’un moment, mon père ajouta : « Parfois, je rêve que je suis au bord de ce lac. Et je revois toute la scène comme dans un film qu’on a déjà vu cent fois. Si je me réveille, je n’arrive pas à me rendormir parce que je repense à ce garçon que j’ai tué. Il était peut-être mécanicien automobile, apprenti boulanger, ouvrier dans une usine, ou encore étudiant à Heidelberg. Je ne sais pas. Il avait certainement des parents, peut-être des frères et soeurs. Sa famille a certainement reçu un avis l’informant de son décès pour le Reich et pour le Führer lors d’une escarmouche avec des bandits polonais. C’est le nom qu’ils nous donnaient, des polnische Banditen, n’oublie jamais ça, polnische Banditen », répéta-t-il d’une voix tourmentée.

J’étais sous le choc. Comme si un rideau s’était subitement levé sur mon père et me le révélait sous un tout autre éclairage. Je sentais que cette balle dans la tête du jeune Allemand le faisait plus souffrir que jadis sa blessure au mollet. Après toutes ces années, voici comment je vois les choses : une seconde, quelques secondes de plus, et l’Allemand l’aurait devancé ; mon père serait tombé sur la rive du lac Rożnowskie et aurait été mort avant d’avoir pu devenir mon père. Il n’aurait pas descendu le Dunajec et la Vistule jusqu’à Gdańsk en kayak ; il n’aurait pas connu monsieur Bieszek ; il n’aurait pas habité chez pani Greta ; il ne se serait pas marié avec maman ; il n’aurait pas travaillé avec les Cachoubes pour la réception des moteurs de leurs petits bateaux. Et puis, surtout, je n’aurais pas été là. Et l’autre, le jeune Allemand, aurait été décoré pour avoir tué un bandit polonais, une décoration méritée, bien sûr. La Croix de fer ? Avec feuilles de chêne ? Je n’en sais rien. Mais si ce Horst ou ce Willy avait survécu à la guerre, qu’il ait atterri en Bundesrepublik ou en RDA, se serait-il souvenu du jeune résistant polonais sur lequel il avait tiré au bord du lac Rożnowskie ? Aurait-il eu des remords comme en avait eu mon père ? Je viens subitement de comprendre que tout cela n’a plus aucune importance.

Nous rentrâmes à Sopot en longeant la plage. A côté des galeries d’art, mon père nous acheta des glaces Giusti, les premières en Pologne fabriquées par des machines à glaces à l’italienne. Pendant que nous remontions la rue des Héros de Monte Cassino, j’avais eu une pensée pour l’altiste Fox : il avait habité au numéro dix, mais les fenêtres de sa chambre donnaient-elles sur la rue ? A son époque, les voitures et les motos circulaient par ici, il y avait des étals de marchandes, c’était une rue banale. Là, nous avancions d’un bon pas dans la rue piétonnière, cette étrange invention à l’intention des touristes et des vacanciers qui, depuis les années soixante, dominait le centre de beaucoup de villes, pas exclusivement celui de Sopot. Déjà sur le quai de la gare, mon père me demanda : « Tu peux me dire sincèrement ce que tu lui trouves ? »

Traduit par Laurence Dyèvre