Chose humaine

Le début littéraire tardif, surprenant de Paweł Potoroczyn, Chose humaine, se présente comme une approche de l’histoire des Polonais non pas « côté cour » mais « côté village » avec sa paysannerie, ses juifs, sa paroisse, ses résistants et, bien sûr, ses femmes du peuple. Le village s’appelle Piórków. Ses habitants, les Piórkoviens forment une communauté sinistre et vengeresse d’honnêtes gens, où prévaut l’instinct quand ses membres s’épient mutuellement et se font souffrir des générations entières, juste comme cela, le plus normalement du monde.

Le livre a été favorablement accueilli par la critique polonaise. Il est écrit dans une langue stylisée avec soin, d’une grande souplesse quand elle associe la réalité paysanne, l’ironie de l’auteur avec une révision de la propension à l’héroïsme et au martyre du canevas polonais. Les traits forcés de la farce donnent du relief au récit, les thèmes tels la résistance à l’occupant allemand sont ramenés avec dérision aux éléments concrets du corps et de la terre. Tout commence par un enterrement puisque, lisons-nous, « Les enterrements à Piórków étaient plus animés que les noces, le cinématographe et l’électricité ». Tout un chacun y participe, nul besoin d’invitation ou de billet d’entrée, et quand un ennemi est mis en terre, c’est du « pur plaisir » ! Cet usage paysan semble symboliser le mode d’existence de l’ensemble de la communauté polonaise concentrée sur ses rites mortuaires, dissimulant ses pulsions sombres et primales sous les images du Christ Sauveur et de la Vierge Marie appelant au sublime. Les rites de la culture paysanne ne sont présentés ni comme sacrés ni comme profanes par l’auteur de Chose humaine mais comme relevant tant du domaine du hasard que du destin, de la psychologie ou de l’histoire des lieux. Le bien et le mal cohabitent et s’entremêlent toujours et partout. Le mouvement pendulaire de la vie et de la mort mis en jeu par les cortèges nuptiaux ou mortuaires traversant le village n’est pas en état d’évaluer, de mesurer ou de dominer l’inégale charge des vertus et des méfaits. Tant vont les unes que les
autres.

Le roman développe plusieurs trames dont la plus marquante relate l’amour de Jasio Smyczek, un musicien coureur de jupons et de Wanda, la belle boulangère. Ni le curé ni les villageois ne leur pardonnent leur vie pécheresse, mais Smyczek meurt d’une balle allemande comme résistant dans une scène d’ouverture du roman. Le lecteur est alors entraîné dans le passé des destins complexes des habitants de Piórków, ceux des propriétaires terriens, des paysans, des juifs et même des Allemands. Il y a des communistes, des artistes et des aventuriers. Potoroczyn livre ainsi une nouvelle version de la prose à thématique paysanne, libérée de sa vision unique à la fois patriarcale et religieuse. Il transforme la tradition romanesque de ce genre telle que l’avaient instaurée Władysław Reymont, Julian Kawalec ou Wiesław Myśliwski avec l’ironie perceptible d’un Gombrowicz et les rythmes des narrations localisées d’un Jerzy Pilch. La part cachée de Chose humaine est celle de l’art, elle pose la question de savoir qui est artiste et qui aurait aspiré à l’être. Autant de questions
qui signalent une vaste ironie de ce nouvel auteur à l’égard de lui-même.

Kazimiera Szczuka

Paweł Potoroczyn (1961), diplomate, éditeur, producteur musical et cinématographique fut consul de Pologne à Los Angeles, mais aussi directeur de l’Institut de la Culture polonaise à New York et à Londres. Depuis 2008, il est à la tête de l’Institut Adam Mickiewicz de Varsovie qui a pour mission la promotion de la culture polonaise à l’étranger. Chose humaine est son premier livre.

EXTRAIT

Le petit mot envoyé par le père Morga au châtelain Radecki comportait juste deux phrases. La première disait : « Grégoire, samedi je viens au goûter et faire une partie de Préférence ». La seconde : « Tout ce que tu feras pour le malheureux qui te remet ce billet, c’est comme si tu le faisais pour ton frère ou pour moi-même ».
Le châtelain prit à coeur les deux sentences. Il veilla à ce que le goûter fut tel un dîner : crème de bolets, sandre, canard, gâteau au pavot, hydromel, liqueurs, vodka et le temps manqua pour les cartes. Il fit installer Jasio Smyczek au grenier, mais celui du manoir. Une fois le cabriolet du père Morga disparut au bout de l’allée de peupliers, Radecki rédigea la recommandation demandée qu’il adressa à un ancien ami de sa famille.
Il n’avait aucune raison d’apprécier Smyczek. Il ne l’aimait pas car Wanda avait rejeté ses propres avances, par deux fois qui plus était. La première fois, c’était à la mort du boulanger quand elle portait le deuil en façade tandis qu’il apparut que sous la couette elle frayait avec Smyczek. La seconde alors que ce dernier était emprisonné à Tarnów.
Il ne l’aimait pas parce qu’au cours des chasses, quand il voulait servir à ses invités des perdrix ou des lièvres, il lui fallait recourir à Smyczek ; lui-même était incapable de faire mouche sur une charrette de foin.
Il ne l’aimait pas parce qu’après avoir admis le vaurien sous son toit, malgré lui, voire contre sa propre volonté, il le traitait mieux que ses autres serviteurs, mieux même que les familiers du manoir au temps où cette maison d’Olszany était encore une demeure. Il ne l’aimait pas parce qu’une fois qu’il eut montré le piano à Smyczek, il perdit à la fois le contrôle de l’instrument dont il n’avait jamais su tirer un son pur, et tout sentiment de supériorité.
Il n’aimait pas Smyczek. Un point, c’est tout.
Radecki aurait pu tuer pour avoir du talent, n’importe quel talent, une once de talent, un semblant de talent, peu importait l’art. Il connaissait le solfège, mais ne savait jouer d’aucun instrument. Il était juste capable d’assister un pianiste en lui tournant les pages, mais il prenait alors sa revanche en le saluant de façon suffisamment ambigüe pour signifier qu’il était un artiste à son égal et que ce n’était que par timidité qu’il acceptait ce rôle secondaire. Le vrai génie n’est-il pas humble, disait son salut, seuls les talents de peu affichent leur fierté ! Il montrait alors une fatigue tellement convaincante, baissait les paupières avec une sincérité sans pareille, détournait la tête et renvoyait les pans de son queue de pie en arrière d’un geste si parfait qu’il semblait être le maestro venu à Olszany honorer les lieux de sa musique. Les poses du châtelain étaient tellement impressionnantes qu’à n’en pas douter, les applaudissements lui étaient destinés pour partie comme il le méritait très justement.
De sa plus tendre jeunesse à un âge des plus mûrs, Radecki s’était essayé à la poésie car il partait du principe que celle-ci ne nécessitait pas de talent inné comme la musique ou la peinture, que les mots étaient accessibles tant aux sourds qu’aux aveugles et leurs sens équitablement partagés entre tous ceux qui savaient écrire. Son idée de la chose était aussi fausse que sa poésie insipide, qu’il écrivit des odes en russe, des sonnets en anglais ou des haïkus. Une inclination abusive à instaurer une chute, à plonger dans le piège du lyrisme anéantissaient ce que Radecki tenait lui-même pour l’essence de la poésie : être libre des contraintes prêtées à la littérature et libre de s’exprimer. Les rythmes, les mélodies et les couleurs, réservés à ceux qui ont le plus grand mal à écrire étaient certes présents dans ses vers mais, en toute langue, résonnaient du timbre commun d’un seau en émail.
Radecki devait savoir peindre, mais il était trahi par cette distance artificielle qui fait que des tableaux à la facture acceptable semblaient peints par un presbyte obligé de se placer à quatre pas de la toile pour y voir les formes et les couleurs car de près il ne voit que des traits et des atomes de peinture. Le châtelain savait peut-être peindre, mais il n’aimait pas ou alors uniquement des nus de jeunes garçons dont la matière éthérée figée dans des poses banales attestait des connaissances indécises du peintre tandis que les petites lèvres et les membres imposants signalaient les apories de l’artiste. L’embarras des plus grands qu’était la recherche des modèles entrait pour beaucoup dans le fait que Radecki peignait rarement et toujours en proie à l’inquiétude.
Le malheur du châtelain, la malédiction de sa bonne éducation et de son bon goût faisaient qu’il se rendait compte de tout cela. Malheureusement, ce qui lui échappait, c’était que pour s’exprimer, il fallait savoir qui on était.
Il avait abandonné le chant très jeune quand il avait décelé une certaine gêne sur le visage de ses parents : « Tu n’es pas obligé de chanter mon fils, lui avait dit sa mère, raconte-nous plutôt ».
Radecki s’était souvent demandé comment il se faisait que Morga jouissait de pareil prestige chez les paysans ; ceux-ci faisaient immédiatement tout ce qu’il leur demandait, parfois même sans ronchonner ou juste bougonner ; après tout le curé était un nouvel arrivant, un métèque tandis que les Radecki et les Gieskaner avaient plongé leurs racines depuis quatre cents ans dans cette contrée ! Qui plus est, Morga n’était ni particulièrement intelligent, ni très instruit et d’une vanité sans merci quoique juste à sa manière. Si au moins il avait eu l’autorité du grand âge ! Mais Morga n’était pas très vieux. Peut-être était-ce à cause de cela d’ailleurs qu’il jouissait d’un moindre respect chez les villageoises pour qui un homme gaillard, porterait-il la robe, restait un homme surtout s’il était vertueux car rien n’amplifie autant la curiosité féminine que le rejet ou le désir interdit, tandis que rien n’obère autant le respect que pareil intérêt. La considération des hommes pour un des leurs, pas encore vieux mais déjà volontairement de l’autre côté, pouvait être le pendant de cela.
Il faut ajouter que le châtelain, sans comprendre l’obéissance de Smyczek à l’égard de Morga, surtout quand le musicien laissait tomber la plus belle des femmes, avait ses raisons et contraintes personnelles pour écouter le curé. Il écrivit donc cette lettre qui commençait par : « Cher Oncle, pardonnez-moi de m’adresser à vous directement mais je n’ai aucune relation au gunbats. Depuis notre dernière rencontre dans les jardins du château impérial, je ne vous ai adressé aucune requête et je ne me permettrais pas de prendre de votre précieux temps pour une affaire me concernant, ni vous mettrais dans l’embarras ; seulement, il se trouve que l’heure est venue d’aider un homme du peuple comme vous l’aviez suggéré alors. »
La lettre se terminait par : « ... autrement, il se retrouvera en prison, ce n’est qu’une question de temps ».
Les calculs de Radecki avaient la simplicité des films du cinématographe de Częstochowa. Au premier acte, Smyczek part pour un juste exil. Au deuxième, Radecki dépose le monde entier aux pieds de Wanda (ivresse du traîneau qui glisse sur la neige étincelante, lumière du soleil dans les frondaisons des arbres). Au troisième, Wanda se donne au châtelain (vertige), au quatrième, elle a des remords (sous-titre : ah, qu’ai-je fait ?), mais Radecki la demande en mariage (le diamant de la bague de fiançailles brille à la lueur des bougies).
Acte cinq : il apparaît que le vilain Smyczek est innocent, aidé en secret par Radecki, il rentre d’exil, mais accepte son destin et le châtelain épouse Wanda.
Ou bien :
Acte cinq : injustement condamné, Smyczek rentre d’exil, pardonne à Wanda, le châtelain pourvoie les nouveaux mariés d’une dot généreuse en guise d’amendement.
Ou bien :
Acte cinq : Smyczek en épouse une autre ou disparaît à la guerre ; le malheureux châtelain rompt ses fiançailles sous la pression de sa famille et de la bonne société ; Wanda jette la bague de fiançailles dans l’étang de Piórków et pleure sur son sort (Oh, pauvre de moi).
Il n’y eut jamais aucune réponse du Maréchal, mais la lettre eut une suite. Deux mois plus tard, une estafette militaire à moto arriva au manoir avec une feuille de conscription pour Smyczek.
Pour la première fois, Jasio Smyczek parapha sa lettre pour Wanda d’une clé de sol. Sans descendre du side-car, il tendit sa missive à Wawerek en lui demandant de la porter à sa belle. Ce dernier accepta, salua en inclinant légèrement son chapeau puis se dirigea vers Zatylna. Smyczek abaissa les lunettes règlementaires sur ses yeux, la moto vrombit, cracha de la fumée, fit demi-tour pour ensuite disparaître sur la route de Broniszew dans un nuage de poussière et une troublante odeur mauve de gaz d’échappement.

Traduit par Maryla Laurent