Le Bercail

Ce roman est comme un ressort comprimé. En de courts épisodes, il raconte plusieurs décennies de la vie d’une famille cracovienne, une vie pleine de tensions, de conflits, au fond, d’incompréhension si profonde qu’elle éveille chez le lecteur une question obsédante : comment cette famille fait-elle pour tenir ? Pourquoi n’éclate-t-elle pas ? Bien entendu, le roman distille quelques explications, qui induisent des réponses parmi d’autres : elle est unie par les liens du mariage, elle porte le poids d’un passé, elle serait une pénitence (du moins pour le père), les opposés s’attirent, etc. Celles-ci ne sauraient toutefois être totalement convaincantes. Le doute subsiste inexorablement. Il ne s’agit pas là d’un tableau simpliste de l’enfer que peut vivre une famille. C’est de la littérature. Des plus sérieuses. Ecrite avec talent et émotions. Papużanka emploie la langue littéraire avec audace, elle s’adonne librement aux jeux de mots, possède un sens poussé des langues individuelles qui caractérisent les personnages mieux que l’aurait fait le narrateur s’il avait voulu les décrire. Tout ceci est remarquable, y compris l’ingéniosité avec laquelle l’auteure a conçu son roman, guidée probablement par ce qu’on pourrait appeler de la « réserve littéraire ». Papużanka ne construit pas de narration-fleuve, comme l’exigerait le sujet traité, elle n’écrit pas de saga familiale. Elle livre simplement, dans un style presque télégraphique, divers événements vécus par une famille à certains moments de sa vie. Pour ce faire, elle change régulièrement de point de vue et de narrateur, comme le suggèrent déjà les premières lignes du roman.

Ce livre ressemble à un concentré de roman. Pour obtenir une œuvre plus conventionnelle, il faudrait d’abord le « couper à l’eau », diluer son contenu. Cependant, cette opération pourrait lui être préjudiciable, elle affaiblirait probablement la puissance de son impact que l’on peut comparer, sans conteste, à un véritable coup de poing.

Leszek Bugajski

Zośka Papużanka (1978), diplômée d'études théâtrales, doctorante en études littéraires, elle enseigne la langue polonaise. Le Bercail, sélectionné pour les Passeports de Polityka, est son premier roman.

EXTRAIT

C’est toujours la même histoire. Des enfants égarés dans la forêt, la vieille rengaine. On ne peut rien y faire. Voudrions-nous tromper notre instinct, nous suivrons les sentiers battus. Temps perdu qui n’épargnera rien. Souhaiterions-nous graver un fragment de vie dans notre mémoire, il s’avère inévitablement que cela ne s’est pas passé ainsi, on ne sait plus précisément qui a fait quoi, qui a dit quoi. Ne demeurent que des bribes, des déchets sur le bord des assiettes qui n’appartiennent à personne. On ne saura jamais clairement qui incarne le narrateur, le personnage, qu’il soit secondaire ou principal, qui est l’auteur des paroles qui sont écrites. Exception faite du perdant. Le perdant, on l’identifie toujours, dès le début.

Il fut impossible de trouver une raison à ce mariage. Aucune. Qu’elle soit rationnelle ou irrationnelle. Il n’y avait aucuns sentiments, c’est certain. Aucune situation particulière, aucun concours de circonstances, il n’était même pas question d’argent. Ils ne s’aimaient pas plus qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Nul n’aurait su dire pourquoi il l’avait épousée. Elle avait déjà été mariée, pour sa part. Certes, son premier mari était mort, mais elle aurait très bien pu s’arrêter là. On ne savait que peu de choses de lui. Elle racontait volontiers qu’il chantait à merveille, moins volontiers qu’il pillait des maisons abandonnées et que cette activité illégale les faisait vivre.

Lorsque son premier mari, élevé au rang du légendaire Janosik, mourut d’une blessure infectée à la jambe, elle rentra chez ses parents avec une valise pour seul bagage et un marmot de trois ans aux genoux écorchés qu’elle portait ou tirait par le bras. Sa mère poussa un soupir, ouvrit la porte de sa maison et retourna à ses occupations sans même gratifier sa fille prodigue d’un regard, allons bon, on s’est à peine débarrassé de ce vacarme, qu’il revient multiplié. La fille prodigue ne se préoccupa pas de sa mère, elle posa son fils dans un coin de la pièce, lui glissa un bout de pain dans la main, retroussa ses manches et se mit au travail.

Elle ne demandait rien à personne, elle aidait chacun comme elle le pouvait et ne prenait guère soin d’elle. L’automne céda sa place à l’hiver, qui laissa la sienne au printemps, les vieilles robes commençaient à lui mouler le ventre, ses mains étaient abîmées par la lessive et les travaux des champs. Les poings sur les hanches, elle se campait solidement sur ses jambes écartées comme pour masquer de son corps le plus d’espace possible, elle inclinait légèrement la tête, telle une poule feignant de tout comprendre. Elle disait toujours la vérité, sans préambule, même à ceux qui ne voulaient pas l’entendre. Çui-ci est trop maigre, çui-là boutonneux, celle-là se trouv’ra jamais d’mari, à moins qu’y soit aveugle ! Tout le monde la respectait. Personne ne l’aimait. C’est exactement ce qu’elle voulait. Lorsqu’elle choisissait, dans son panier, les pommes de terre qu’elle allait planter, elle se penchait vers la planche soigneusement ratissée et posait sur l’échafaudage stable de ses jambes son gros cul bien ferme. Elle les avait tous là, nul n’en doutait.

Alors pourquoi l’avoir épousée ? Une veuve avec un enfant. Une mégère. Eternellement insatisfaite. Il en eut peut-être pitié.

*

Bien cher frère, écrivit Bronek, Comment vas-tu ? Cracovie est immense, il y a tant de choses à voir. Quand j’ai le temps, je me promène, j’ai déjà visité le Wawel et la grotte du Dragon. Tout est différent, ici. J’ai une bonne place dans un magasin. Pour l’instant, je vis avec un colocataire, mais j’économise pour avoir enfin quelque chose à moi. Parce que j’ai rencontré une fille, un jour, en prenant un café dans un bar. Elle est serveuse là-bas, mais elle vient de la campagne et on voudrait se marier. Voilà toutes les nouvelles ! Quant à toi, n’hésite pas une seule seconde : fais tes valises et viens me rejoindre, je t’aiderai à trouver un travail et qui sait ?, tu rencontreras peut-être quelqu’un à mon mariage ? Tu ne peux pas rester célibataire toute ta vie. Ton frère qui t’aime, Bronek.

Bien cher frère, cette réponse toute prête lui trottait par la tête comme sur le papier, ça fait longtemps que j’y pense, la mère fait les cent pas, elle a dû vendre une vache car à la maison, c’est de pire en pire. Stasia et son mari habitent toujours avec nous parce qu’ils n’ont pas où aller, et ils attendent le troisième pour le printemps. Walenty va se marier à son tour et où vivra-t-il avec sa femme, si ce n’est pas chez nous ? Jan, par contre, est à la tête d’une belle propriété, c’est peu de le dire. Il s’est assis sur les hectares que lui a apportés sa femme, mais ne nous laissera pas entrer chez lui pour autant. Je ne suis utile à personne, ici. Une bouche en moins à nourrir. J’ai déjà fait mes bagages. Jan me prêtera l’argent pour mon billet, si je promets de ne plus jamais revenir.

A peine sorti du train, il fut précipité tel un agneau au milieu des loups, entre une bouteille de vodka et un plateau d’amuse-bouches, entre un Bronek dans un costume flambant neuf et sa jeune épouse aux lourdes nattes auréolées d’une couronne symbolique, la véritable couronne, Bronek l’avait remportée une semaine plus tôt, dans la grange, et il y avait mis beaucoup d’entrain, bien que le foin lui piquât passablement les fesses. Il se retrouva entre un seigneur, un bailli et un curé, dans des noces peu poétiques des environs de Cracovie, sans Rachel ni fer à cheval en or, mais avec une flopée de Chochoł. Bronek arrosait sans cesse son frère de vodka, comme s’il se fut agi d’une plante exotique, tandis que les tantes de la jeune mariée l’entouraient d’attentions, déployant des arguments ripailleurs tout de cochonnailles et de cornichons.

Un vieillard d’on ne sait où, mais assurément centenaire, qui déplaçait la nappe avec ses ronflements bruyants, se réveilla en sursaut pour hurler « Qui a dit que j’étais un âne ? », après quoi il plongea de nouveau dans un état de béatitude, soutenant de ses deux mains ses imposantes oreilles. Une joyeuse cousine, qui buvait tristement depuis une heure, prit son courage à deux mains pour dévoiler publiquement toute la vérité sur son mari, là-dessus ce dernier décida de lui donner publiquement la fessée, après quoi il s’avéra publiquement que ces fesses ne connaissaient pas de sous-vêtements. Toutes les jeunes filles observaient attentivement le frère du jeune marié, qui était venu de loin et qui, à sa grande gêne, avait été présenté avec une solennité excessive. Toutes les jeunes filles suivaient les mouvements de ses doigts fins, qui s’affairaient autour du gâteau au fromage blanc et de la choucroute garnie, même celles qui dansaient avec d’autres, et découvraient gaiement, de sous les épaisseurs de leurs jupes et de leurs jupons, de gros genoux cagneux, oui, toutes les jeunes filles, y compris celle à côté de laquelle Bronek avait placé son frère, celle qui riait le plus fort, qui dansait le plus souvent et qui buvait le plus, celle qui venait justement de s’asseoir à côté de lui et qui s’était adossée au mur comme pour ébranler la maison entière, celle qui rajustait son chignon, découvrant des auréoles humides de sueur sur la blancheur de son corsage brodé, celle à côté de laquelle Bronek l’avait spécialement installé, voyons, il ne pouvait pas rester célibataire toute sa vie. C’est mon frère, il est arrivé de Poméranie, il va travailler avec moi à Cracovie, c’est un bon garçon, mais seul au monde, eh bien qu’il goûte à la vodka, il va vite se plaire ici, je m’y plais déjà et vous, mademoiselle, lèverez-vous votre verre avec moi, qui parle de demoiselle, deux rangées de dents solides posèrent cette question en mâchouillant la viande rosée et juteuse d’une langue, demoiselle, moi ? J’ai été mariée, je suis veuve à présent, jeune, et déjà veuve, eh oui, cela sonna fièrement, pas tristement, mon mari m’a quittée il y a deux ans, alors je suis devenue veuve, mais pourquoi s’en faire, c’est la vie, une vie de chien, il ne manquerait plus que je me ronge les sangs, la mort est la même pour tout le monde, et vous comptez rester longtemps à Cracovie, pour toujours, je crois, chère Madame, pour toujours.

Traduit par Lydia Waleryszak