La Passion selon sainte Hanka

Dans son nouveau livre, Anna Janko, auteure de poésies, de romans et de chroniques, réunit tous les genres littéraires qu’elle pratique. La Passion selon sainte Hanka s’inscrit dans une littérature érotique, écrite à travers le regard d’une femme, et particulièrement audacieuse et rare dans la tradition littéraire polonaise. Disciplinée, concise, parfois ironique, mais toujours remplie de passion érotique authentique, cette prose est une affirmation radicale de la liberté sexuelle des femmes. En apparence, le récit est morcelé, décousu, dépourvu d’intrigue. En réalité, il est soigneusement construit, un peu à la façon des « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes. A travers des micro-narrations, des essais journalistiques, une analyse de concepts singuliers, Janko tente de mettre le doigt sur le plus grand mystère de l’humanité : l’amour érotique dans ses dimensions grisantes et destructrices. Comment fonctionne-t-il ? Comment influe-t-il sur notre existence, sur la chimie de notre organisme, sur l’écriture ? Quel est le lien entre le choix de l’objet de nos désirs et notre enfance ? Quels sont les comportements propres à l’homme ? A la femme ? En quoi une femme amoureuse est-elle pareille aux autres et comment protège-t-elle de la passion son Moi unique qui la pousse à vivre le cataclysme amoureux à sa façon ? Janko répond à toutes ces questions avec sa plume de poétesse. La langue de l’amour, qu’elle soit orale ou écrite, est d’une importance capitale. Seule la langue permet de préserver l’intégrité de la personne traversée par le torrent de la pulsion sexuelle et de la fascination, un torrent dont la source reste inconnue. 

L’intrigue tissée dans la trame de fragments et de courts récits paraît banale. Une jeune femme, belle et talentueuse, devient épouse et mère. Lentement, son pouvoir de séduction se calfeutre au fond d’elle-même, son éclat se ternit. Jusqu’au jour où Il apparaît, pas le mari, mais l’amant. Le monde se met à tourbillonner, scintiller, les barrières intérieures et extérieures s’effritent. La vague de l’ivresse fait remonter toutes les sensations autrefois perçues, depuis longtemps oubliées, mais de nouveau primordiales. Le désir de créer revient, les proches trahis et rejetés deviennent à la fois plus présents, plus importants. Qu’advient-il, lorsque tout est fini ? Absolument rien. Il s’avère que, durant tout ce temps, le monde n’a pas changé.

Kazimiera Szczuka 

Anna Janko (1957), écrivain, poète et critique littéraire. Elle a publié une dizaine de plaquettes de poésies et un roman très bien accueilli par la critique, La Petite Fille aux allumettes, sélectionné pour deux prix prestigieux : le prix des médias publics Cogito ainsi que le prix Angelus. Elle collabore à la radio polonaise et à de nombreuses revues.

EXTRAIT

Nul n’a de conscience quand il est amoureux. On peut avoir un mari, une femme, des enfants, une mère malade, un découvert à la banque, quarante ans, peu importe. On est à une distance paranormale de tout ça, à des années-lumière. Qui plus est, on a la certitude absolue, comme l’ont les prophètes, de savoir ce qu’on fait, et que tout se passera comme prévu. Comme si on avait échangé d’âme avec soi-même !

Silence.

Tu me lances un regard surpris. Je souffle. Je vide mes poumons dilatés à l’extrême. Seigneur, je n’ai pourtant rien bu. Non… Je ne peux pas croire que je te parle de la sorte. Pas maintenant. Alors que nous mangeons des sushis, à Gdańsk, vingt-cinq ans après notre dernière rencontre.

Tu ne dis rien. Tu as la bouche pleine de nourriture. Tu as cessé de l’avaler au moment où je te faisais cette brûlante déclaration. Que suis-je en train de faire ?... Je viens de jeter sur la table un bout d’âme nue ! Avec l’espoir que la réalité est capable de tout engloutir. (Dis quelque chose…)

Combien de temps resteras-tu ici ? Ne me dis pas que tu as traversé la terre entière uniquement pour me voir. Alors que fais-tu à Gdańsk ? C’est drôle ce qui peut se produire à notre âge…. Il arrive un moment dans ta vie où, par le fait d’un déterminisme intemporel, tu dois soudain téléphoner à ton ami d’enfance, car lui seul sait où tu as enterré le trésor de tes jeunes années ! Tu écris un mail complètement fou à ta copine de classe comme si tu devais la remercier, elle et personne d’autre, pour la vie que tu mènes. Quant au premier amour, c’est la panique des souvenirs ! Il te faut t’immerger en eux, sans quoi l’accès au Paradis te sera refusé. Après quarante ans, les gens se mettent fiévreusement à organiser des rencontres d’anciens élèves, pareilles à des parades funéraires, ils courtisent un passé déjà mort et cela peut durer des années entières jusqu’à ce qu’ils perdent les petites ailes qui leur permettaient de remonter le cours du temps… Cela finit toujours par se calmer, le cerveau intègre finalement l’information élémentaire qu’on ne peut vivre du vécu.

Qu’il est agréable d’être assis si près de toi, à cette petite table, et de pouvoir impunément te regarder dans les yeux. Comme jamais auparavant. Nous en étions bien incapables, vingt-cinq ans plus tôt. Lorsque nos regards s’alignaient à la même hauteur, comme au zénith, ils avaient cette réaction naturelle et saine de fuir, effarouchés. Parce que le miracle aveugle. Et qu’un premier amour est un premier miracle. Un regard croisé, sans filtre ni voile, ne peut être supporté qu’un instant éphémère, ensuite les paupières clignent et les yeux se tournent vers une fenêtre, pour se réfugier dans le paysage qui s’y dessine. Cela devient possible, des années plus tard. C’est possible et nécessaire.

Te rappelles-tu ce que tu m’as soufflé à l’oreille, cette année-là ? T’en souviens-tu ? (Tu es surpris… figé dans une attente nerveuse. Comme si, en cet instant précis, quelque chose pouvait survenir dans notre passé révolu). Je vais te le dire. Si ce n’est aujourd’hui, quand le ferai-je ? Certes pas dans vingt-cinq ans ni dans une prochaine incarnation, alors que tu pourras être ma mère. N’aie pas peur, ce n’est rien de grave. Cette situation m’amusait beaucoup et je devais me contenir pour ne pas rire dans un moment aussi intime. « Hania, voyons : à nous de vous faire préférer le train. N’est-ce pas ce qu’ils disent ? » Depuis, je ne peux m’empêcher d’associer les perturbations ferroviaires au sexe… (Tu éclates d’un rire franc et clair, au point que le serveur passant près de nous jette un regard attentif à notre plateau de sushis).

Nous ne faisons que bavarder ! Sans se causer le moindre mal. Nous nous effleurons l’un l’autre à travers nos paroles. A travers elles, nous étudions les vestiges de notre premier amour. Nous sommes dans le musée de nos cœurs.

Nous avons été installés à une table dans un petit coin entièrement vitré. Nous sommes visibles de toutes parts, que ce soit de l’intérieur du restaurant ou de l’extérieur. On peut s’amuser à nous observer comme des hologrammes. J’ai la sensation étrange d’être moi-même transparente.

La tension érotique et le désir incessant. Ce sont des phénomènes totalement naturels étant jeune. La bêtise et le désir… C’est ainsi pour tout le monde, en tout temps. Sais-tu combien d’heures j’ai passées à discuter de ces sujets avec mon fils ? Avant de se trouver une petite amie, il avait constamment besoin d’en parler avec quelqu’un. Des soirées entières. Et, en tant que mère, je suis un puits de patience. Il me parlait des filles. Me disait qu’il n’avait que ça en tête. Qu’il était incapable de penser à autre chose. Lorsqu’il voyait une jolie fille, il tombait dans un état second. Une euphorie absolue et terrible qui lui soufflait de traquer cette demoiselle jusqu’à l’épuisement. De se jeter sur elle quelque part dans un bois et de ne plus rien faire d’autre que ça. Seulement ça. Rien qu’avec elle. (L’espace d’un instant, ton regard me pénètre plus profondément que ce qui est communément admis et je suis obligée de prendre mes baguettes en bambou pour m’occuper…).

Désolée, je suis comme ça. Depuis un certain temps. Je parle sans chercher à me protéger, sans le préambule de rigueur. C’est une question d’entraînement. Les discussions pesantes, que j’ai menées durant de longs mois à une époque difficile de ma vie, ont laissé des traces. Les ténèbres devaient se transformer en rayons de lumière. Pour que tout aille enfin mieux. Que la vie s’illumine à nouveau.

Non, il ne s’agit pas de mon fils. Tout va bien pour lui. Et toi, tu as des enfants ? Deux filles ? Comme Mat, mon Mateusz, lui aussi a deux filles. J’ai vécu une grande histoire avec lui. Elle s’est mal terminée. Mais tu sais, s’il n’avait pas été là, j’aurais vécu sans savoir ce qu’est le véritable amour.

Qu’est-il ? Pourquoi me poser cette question ? Qu’as-tu derrière la tête ? Tu écris un nouveau scénario ? Ah ! Ces réalisateurs, toujours vigilants, attentifs à tout. Dévoreurs de cœurs.

 Traduit par Lydia Waleryszak