L’Agent

L’Agent de Manuela Gretkowska est une histoire d’amour et de mœurs à la fois simple et compliquée, à l’issue délicate et aux conclusions atypiques. Simple, car la trame de ce roman tissée sur un triangle amoureux est plus que facile à résumer, simple aussi car la configuration adultérine (une jeune femme et un homme âgé) est d’une évidente banalité. Par ailleurs, il n’est pas nécessaire d’avoir une parfaite connaissance du contexte polono-juif, pour constater que les thèmes y afférents, dont la construction est assez pauvre par surcroît, sont développés de façon trop schématique. Cependant, le caractère schématique des dénouements ne représente ici ni une fuite ni une solution de facilité. Gretkowska investit dans les structures narratives avec une parcimonie peu commune. Elle ne surcharge pas son récit de conflits, de personnages ou de commentaires superflus. Elle nous entraîne dans un monde de convenances bourgeoises, celui de la fidélité, des trahisons, du fondamentalisme religieux, puis nous en sort par le truchement d’une redéfinition intelligente, et non forcément perfide, des relations qui lient les personnages du roman : les Golberg, aux prises avec les épreuves de leur passé lié à la Shoah ainsi qu’avec la mort tragique de leur fils aîné, qui ruina la stabilité de leur vie de couple mature. Il y a encore leur fille Miriam et Dorota, une jeune enseignante polonaise.

Ce roman intelligent nous plonge au cœur d’un conflit de telle manière qu’à aucun moment, nous ne puissions condamner l’un des personnages. Le narrateur lui-même ne trahit aucun signe selon lequel il adopterait le point de vue d’un protagoniste en particulier. Si Gretkowska présente, tour à tour, les raisons partielles de chaque acteur de ce système controversé d’un point de vue éthique, ce n’est pas tant parce qu’elle souhaite prendre une sage distance avec elles. D’ordinaire, l’auteure attaque régulièrement l’univers de la bourgeoisie à travers ses romans, mais ici, elle le traite de telle sorte qu’on ne peut parler de ressentiment. Gretkowska nous livre ainsi une bonne leçon : nul besoin d’exécuter un « Dernier tango à Paris » pour aborder les principes étroits et restrictifs de cette classe sociale.

Le schéma narratif peut être envisagé de façon métaphorique. L’Agent nous fait réfléchir sur les relations humaines et sur les conditions au sein desquelles celles-ci évoluent sans forcément suivre une logique de vengeance qui serait dictée par une ambition blessée.

Anna Kałuża

Manuela Gretkowska (1964) auteure de romans best-sellers, de feuilletons, de scénarios pour les besoins du cinéma et de la télévision. Connue pour ses propos controversés, elle a fondé le Parti polonais des femmes. A ce jour, elle a publié douze livres traduits vers le français, le lituanien, le hongrois, l'espagnol, l'allemand, le serbe, l'ukrainien, le russe et le finnois. 

EXTRAIT

–  Je vais vous poser une petite devinette. (Il vida sa bouteille.) Elle concerne le père de deux enfants morts lors d’une guerre qui n’a jamais existé. (Il tituba, écarta les jambes pour mieux s’y camper.) Vous savez qui ? Vous voyez de qui je parle ? C’est moi, Szymon Golberg. Mon fils Saul, mon premier enfant, était… il aurait été violoncelliste, de jazz. A la caserne, un de ses camarades lui a tiré dessus, c’était un accident, il nettoyait son arme. Mon fils a été tué par l’un de ses frères… Qui parmi vous, bande de lâches, a fait l’armée ? Hein ? Qui ? (Il pointa sa bouteille vide vers les juifs orthodoxes réunis autour de lui qui reculèrent d’un pas.) Quant au deuxième enfant, c’est Miriam ! hurla-t-il désespérément en direction du rideau. Elle aussi est en train de périr à la guerre, c’est écrit dans le Talmud. (Il désigna un homme rondouillet.) Non pas parce qu’elle se marie, l’amour véritable n’a rien d’une guerre, mais parce qu’elle se lie à un barbu à papillotes comme vous ! Un mohel vous a coupé les couilles et vous n’irez jamais à la guerre, pas vrai ? s’égosillait-il en agitant sa bouteille vide.

Avant que quelqu’un décide de le maîtriser, Fisher l’entraîna hors de la salle des fêtes.

 

– Tu as gâché, ruiné le mariage de ta propre fille, sombre crétin ! Hanna prit place dans le taxi aussi loin que possible de Szymon.

– Tu appelles ça un mariage ?

– Quoique cela puisse être, c’était sa fête à elle.

Fisher lui avait raconté en détails comment Szymon s’était donné en spectacle. Il était censé garder un œil sur lui, il ne l’avait pas fait. Ils se connaissaient depuis des années, il aurait dû percevoir le mot de trop. Un verre d’alcool. Un seul verre, pas plus. Szymon ne devait pas boire, il prenait du Prozac.

– Rien ne pourra te justifier. Ni l’alcool ni la dépression.

Hanna aurait volontiers réduit en miettes le ridicule panama que portait son mari, et lui avec. Quand il le coiffa chez eux, elle aurait dû se douter qu’il s’agissait d’une entrée en matière pour faire le pitre. Pour être drôle, un clown doit être pitoyable.

– J’ai bu, c’est vrai, mais je ne suis pas triste. J’ai dansé, tu ne m’as pas vu ? Il y a quatre ans, je n’aurais bougé ni le bras ni le pied. C’est bien la preuve que je ne suis pas dépressif et que je sais ce que je fais.

La mort de Saul l’avait plongé dans l’apathie. Les médicaments demeuraient sans effet, seuls les électrochocs furent d’une certaine efficacité. Quelque part dans le cerveau de Szymon, une étincelle avait jailli et l’avait ramené à la vie. Weiss, le vieux docteur qui s’était occupé de lui, un rabbin manqué, y vit une preuve de l’authenticité du tikkoun dans la Kabbale, celle du conte sur la catastrophe cosmique : les pots en terre, censés contenir le monde créé, se brisèrent. Ils ne supportèrent pas la puissance sacrée qu’ils renfermaient. Celle-ci se dispersa en étincelles. Le tikkoun est le devoir des hommes : il leur faut réparer le monde en cherchant en eux ces étincelles divines. Le tikkoun individuel va de pair avec le tikkoun de la renaissance cosmique qui consiste à retrouver le pouvoir divin dans les cendres et les débris.

Miriam, très affectée par l’état critique de son père, l’avait fréquemment visité à l’hôpital. Elle s’était lancée dans de longues discussions avec Weiss. Elle lui avait également emprunté des ouvrages kabbalistiques, avide qu’elle était d’un miracle qui aurait guéri son père et qui aurait prouvé l’existence de Saul dans une autre dimension.

« Cette maudite étincelle lui est peut-être tombée dessus. » Szymon ne supportait pas sa propre faiblesse. Il n’avait que de vagues souvenirs de l’hôpital, du plastique entre les dents, une ceinture d’électrodes placées sur sa peau nettoyée à l’alcool. « C’est peut-être de ma faute si elle s’est laissée berner par ces superstitions. Si seulement j’avais été à la hauteur, à l’époque ! Ça l’a dépassée. »

Plus tard, elle n’eut plus besoin de lui.

« J’ai, pour toi, une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que je suis ta fille ; la mauvaise, c’est que tu es mon père, lui avait-elle dit lorsqu’il s’était moqué de l’aménagement casher de son frigo. – La foi n’est qu’un placebo. »

Tandis qu’il signait son autorisation de sortie après une hospitalisation réussie, Weiss avait avoué à Szymon la raison pour laquelle il avait abandonné l’école rabbinique. Il connaissait des cas bien plus graves qu’une conversion. « Miriam est sensible. Elle pouvait sombrer dans la psychose, être victime d’un effondrement nerveux, trouver refuge dans les drogues. Mais votre fille est courageuse, elle est forte », lui avait-il dit pour le rassurer.

 

Le taxi des Golberg bifurqua en direction de la vieille ville. Le ronronnement silencieux de la voiture qui circulait dans les rues nocturnes servait de fond à la dispute conjugale.

– Je ne dis pas que tu es fou. Hanna retrouvait son discernement, appuyé par sa longue expérience d’épouse. Seulement, parfois, tu te comportes en vrai con. Pourquoi justement aujourd’hui ? Miriam ne t’a rien fait.

–  Elle, non.

– Tu étais prêt à te battre.

– Fisher n’est qu’un piètre mouchard, il t’a sans doute raconté un western, avec ses drôles de bottes. Je n’ai fait que parler gentiment avec mes amis barbus, on se posait des devinettes.

– Toi, en meneur de jeu ? Tu veux me faire croire que tu leur as organisé un tournoi ? Celui qui perd reçoit un coup de bouteille sur la tête ? Je t’en prie…

– Tu n’es pas mon psychiatre, rappela-t-il à Hanna de peur qu’elle renforce ses griefs, en jouant de son autorité médicale.

– Je te connais mieux que n’importe quel psychiatre.

Hanna, dans ses riches sous-vêtements et son élégante tenue de mariage, se sentait telle une poupée parée de bijoux. La vraie vie, son goût, ses parfums qu’elle avait connus étaient désormais réservés à d’autres. Elle regardait les rues qui défilaient à travers les vitres du taxi : les fenêtres éclairées, des touristes éméchés qui dépliaient une carte sur le trottoir, un couple qui se disputait. La fille avait retiré ses talons aiguilles et les avait jetés sur l’homme à lunettes. Il en baisait les semelles. Hanna baissa la vitre, l’atmosphère était toujours aussi lourde.

– Je sors. Arrêtez-vous ici, je vous prie. Elle saisit la poignée de la portière. Je vais faire un tour.

– Je t’accompagne. Szymon sortit son portefeuille.

– Je ne peux plus te voir. (La colère l’emportait de nouveau sur la compassion.) Débraillé comme tu es.

No problem. Il arrangea sa chemise que Fisher avait mal reboutonnée.

– Il ne va rien m’arriver, l’hôtel est tout proche.

– Tu veux rire ? Je ne te laisse pas seule. Où sommes-nous ? Continuez jusqu’àla PorteDorée.Il tapota le siège du chauffeur.

– Laisse-moi seule.

– Soi-disant que le quartier est sûr… Aujourd’hui, c’est la pleine lune, ça rend les gens fous. Le chauffeur de taxi lança un regard significatif à Szymon qui ne lui avait laissé aucun pourboire.

Ils avaient réservé une chambre à l’hôtel Zion, en contrebas de la vieille ville, à l’extérieur des murs d’enceinte. Ils pouvaient raccourcir leur trajet en passant à côté du mur des Lamentations. Ils croisèrent les gardes. A deux heures du matin, l’endroit était plutôt désert. Dans la partie réservée aux hommes, des Juifs hassidiques d’Amérique priaient. Ils tentaient de surmonter les désagréments du décalage horaire, en se promenant dans ce lieu sacré et en discutant à voix basses.

Szymon voulait surmonter cette nuit, lui aussi. L’achever sur autre chose qu’un dégoût du scandale qu’il avait provoqué au mariage de sa fille. Autrefois, Hanna aimait venir ici avec lui. Par amour des traditions, ils s’y étaient rendus après leur mariage et durant sa grossesse. Ils ne considéraient pas ce site sous un angle religieux. C’était quelque chose qui avait traversé les épreuves du temps. Un roc émergé dans un océan aride de haine, de guerres. L’autel de l’ère juive.

La guerre des Six Jours leur avait fait gagner l’accès au mur des Lamentations. Ce dernier avait cessé d’être « du côté arabe ». Hanna s’y était alors rendue avec ses parents souffrants. Ils avaient besoin d’une preuve, d’une légitimation de leur existence sur cette terre. Ils n’en parlaient pas en ces termes, n’y pensaient même pas ainsi, mais toucher les vestiges du temple apportait, à ces athéistes âgés, un certain réconfort lié à l’Histoire.

– Tu y vas ? Szymon cherchait un terrain d’entente avec Hanna. Un signe qu’elle lui avait pardonné. Elle acquiesça. Ils se séparèrent. Il resta là, elle s’attarda un moment près du puits. Elle ignorait ce qui l’avait guidée vers le broc rempli d’eau. Une déformation professionnelle, elle qui devait toujours avoir les mains propres, ou le désir de perpétuer ce geste rituel qui la rapprochait de Miriam ?

Elle appuya son front contre la fraîcheur du Mur. Il y a vingt ans, elle avait appliqué contre ses pierres d’un beige clair, la petite Miriam qu’elle portait dans son ventre. Mettre au monde un enfant, c’était le rejeter de son propre corps. La mort trouvait ainsi son origine dans les entrailles maternelles. Lorsque Hanna apprit pour Saul, son corps se convulsa et vomit ce que son esprit ne pouvait concevoir. Elle ne pleura pas. Si elle avait des larmes, des mots pour évoquer sa douleur, elle les vomissait. Elle ne souffrait pas de nausées, mais de contractions déchirantes. Quand un émissaire de l’armée l’informa de l’accident mortel dont Saul fut victime, Szymon, quant à lui, se figea dans une immobilité catatonique. Weiss y voyait une explication.

– Ton mari… (Le docteur entoura sa calvitie d’une main tachée par la vieillesse). Ton mari, chère Hanna, a pris Saul sur lui, il a endossé sa mort, et il est devenu mort à son tour, pour nous comme pour lui-même. Ça passera. Il faut du temps, beaucoup de temps.

Hanna faisait tout pour le croire. Non pas Weiss et ses explications. Elle savait que, dans de telles circonstances, un psychiatre était impuissant. Non, elle faisait tout pour croire que Saul n’était pas un cadavre. Elle attendait son retour. Les morts rendaient parfois visite aux croyants pour les réconforter. Seul un cadavre venait la visiter. Elle voyait son fils à différentes étapes de décomposition, avec une précision médicale. Celle-là même avec laquelle elle avait observé les étapes successives de son enfance, la percée de ses dents de lait qu’elle soulageait avec de la camomille, ses premiers pas hésitants.

Comment n’ai-je pas sombré dans la folie ? se demandait-elle. Elle avait hérité de la résistance de ses parents. Ils avaient survécu à la guerre. Il fallait bien du courage pour fonder un kibboutz au pied des collines du Golan. Szymon, lui, ne connaissait pas ses parents. Son grand-père était photographe à Przemyśl. Il travaillait à la cour de l’empereur, paraît-il.

 

La résurrection de Szymon fut spectaculaire si ce n’est héroïque. D’un informaticien tranquille, il devint homme d’affaires. Le téléphone toujours collé à l’oreille, entre deux réunions. Il se mit à multiplier les déplacements professionnels vers la Pologne. Son hyperactivité servait à masquer sa dépression. Désormais, Szymon fuyait l’immobilisme et la mort. Sa bougeotte maladive, parfois son impétuosité étaient plus supportables aux yeux de Hanna que ne l’était sa terrible apathie. Elle soupira et caressa le mur des Lamentations. L’orbe de la lune se dessinait entre les disques blancs des réflecteurs qui éclairaient la place. « Ils sont servis sur le plateau de la Lune », se rappela Hanna. Ainsi parlait-on des enfants nés à la pleine lune. Miriam en faisait partie. Née à la pleine lune de mai, elle était sensible, imprévisible. Hanna fit glisser ses doigts sur les pierres pour leur dire adieu.

Szymon tâtait nerveusement les pans de sa veste, fouillait les poches de son pantalon. Il était l’homme le plus agité de l’esplanade. Certains flânaient, d’autres s’entretenaient d’un air grave ou priaient. Lui courait.

– Tu as un papier et un stylo ? Il retrouva sa femme près du puits.

– Utilise ton téléphone.

Le manque de perspicacité de Hanna l’attendrit.

– Chamuda, je ne vais tout de même pas laisser mon téléphone dans le Mur, voyons…

Elle lui tendit son sac à main. C’était la pochette noire assortie à la robe qu’elle s’était achetée pour leur anniversaire de mariage. Il en sortit un vieux ticket de réduction. Il en déchira une partie vierge et y inscrit rapidement quelques mots. Il alla insérer sa prière entre les pierres du Mur. Il se trouvait entre deux lévites noires. Il s’inclina humblement, toucha le Mur, ses cassures. Celles-ci formaient ensemble des lettres de l’alphabet hébreu. Il distingua le beth, l’ayin. Il y avait de nombreux autres traits noirs, des motifs qui ne signifiaient rien. Il est probable qu’ils se soient formés en même temps que les pierres. Combien de millions d’années en arrière ? De milliards d’années ? Sont-ils là par hasard ou dans un but précis ? Quand ce but avait-il été déterminé ? Lors de la création de la terre ? Celle de l’univers ? Ou des mondes antérieurs tels que les concevaient Fisher ? Szymon réfléchissait à la probabilité de l’érection en ces lieux du mur des Lamentations, mais également à celle de la présence de deux lettres à l’endroit exact où il se trouvait : dalet et vav. Les éclats rocheux formaient le mot David. Il fut surpris, autant par cette découverte que par lui-même. D’ordinaire, il ne s’amusait pas à faire de telles associations. « Influence des lieux et des circonstances », conclut-il.

Peut-être était-il encore sous l’effet de l’alcool, d’où cette peur irrationnelle qu’il existe quelque chose, qu’il existait quelque chose qui avait tout planifié. Mieux valait obstruer la gorge de la destinée d’un bout de papier, l’étouffer avec une prière insérée entre deux pierres.

Traduit par Lydia Waleryszak