Bestiarium

Tomasz Różycki, un des auteurs les plus intéressants de sa génération, poète quarantenaire reconnu, nous livre avec Bestiarium son premier roman. Ce récit en prose, vision littéraire dense, empreinte d’une grande originalité et fourmillante de métaphores, est difficile à « traduire » dans une langue discursive. Le héros dont on ne connaît pas le prénom se réveille au milieu d’une nuit de juillet dans un appartement inconnu. Il reconnaît avoir trop bu. Désorienté et quasiment inconscient il veut rentrer chez lui où l’attend sa femme et ses enfants, mais cette action banale se mue en un voyage mystérieux et fantasmagorique – pas tant à travers la ville dont on peut reconnaître les traits d’Opole, que dans les méandres et les ténèbres de la mémoire. Il s’agit tout autant de la mémoire individuelle du héros que de la mémoire familiale dans un temps indéfini mais aussi de la mémoire d’un endroit, ainsi la ville, elle-même composée de nombreuses couches (historiques et culturelles), rappelle un palimpseste.

Il est difficile de parler ici d’intrigue. S’il fallait tout de même en reconstituer les axes principaux, elle se présenterait ainsi : tout d’abord le héros – en lévitation au-dessus de la ville – se trouve soudain dans l’appartement qu’occupe son arrière-grand-mère Apolonia. Celle-ci lui donne une clef qu’il doit apporter à ses sœurs (l’auteur donne à cette clef comme à presque tous les motifs de Bestiarium un sens métaphorique). Puis, entre en scène l’oncle Jan avec qui notre héros entreprend un étrange voyage à travers une ville souterraine. L’oncle lui annonce l’arrivée d’un déluge qui servira de motif associant plusieurs événements fantastiques. Un autre membre de la famille, l’oncle paternel, tente lui aussi de trouver un sens à cette grande inondation. Il s’agit d’une purification radicale – peut-être de l’histoire, peut-être du présent. Ce n’est pas clair. D’autres points du roman (errances sans fin dans des labyrinthes de caves, de canaux souterrains, rencontres avec d’autres membres de la famille ou leurs fantômes) renforcent la sensation de perte de repères. De toute façon, le déluge finit par arriver, l’arche que l’Oncle avait construite et qui devait sauver la famille coule, mais la fin du livre n’est pas pour autant lugubre. Le héros parvient à sortir de son rêve ou peut-être n’était-ce qu’un exercice de l’imagination. Ici, rien n’est définitivement arrêté. En revanche, une chose est sûre, Różycki reste fidèle à ses thèmes et obsessions antérieurs ; il aborde des sujets déjà évoqués dans ses excellents poèmes et les enrichit avec finesse dans Bestiarium.

Dariusz Nowacki

Tomasz Różycki (1970). Poète, essayiste, traducteur de littérature française, auteur de sept tomes de poésie dont le poème en prose Douze Stations (2004). Il est né et a toujours vécu à Opole.

EXTRAIT

Mon oncle, le regard illuminé et un peu perdu devant lui, debout au milieu de la pièce, leva le doigt et m’indiqua d’un geste de le suivre. Il alluma la lumière dans la pièce d’à-côté et une vision singulière m’apparut devant les yeux : dans un coin sous la fenêtre il y avait un lit sens dessus dessous au drap entortillé, tassé et hirsute comme une fleur étrange. Le reste de la pièce en revanche était rempli jusqu’au plafond d’étagères sur lesquelles étaient couchées des bouteilles sombres et transparentes serrées les unes contre les autres comme des vins nobles entreposés dans une cave dans l’attente de jours meilleurs. Le nombre de bouteilles, souvent couvertes de mousse et de poussière, mais aussi brillantes et propres, était prodigieux. Les étagères, fabriquées par un spécialiste pour ranger des collections de vin, couvraient trois murs et montaient si haut que les bouteilles couchées au sommet se perdaient quelque part, invisibles. Une échelle posée contre les étagères permettait à mon hôte d’atteindre les contrées les plus reculées de la soûlographie. Mais à y regarder de plus près, je remarquais que les bouteilles, chacune avec sa forme et sa couleur – et il y avait là des bouteilles de vodka, de lait, d’orangeade, de bière, d’huile et de vinaigre, de vin et de cognac, whisky, grappa, liqueurs, de champagne et de bourbon, de porto et de malaga, de port-wine et d’advocaat, de becherovka, żubrówka, jarzębiak, krupnik, d’eau minérale, d’eau de vie de coing, d’hydromel, de calvados, de rakia et de gnôle-maison, de vodka au poivre, de casse-gueule et de tord-boyau, de żołądkowa, de jus de fruit, de cidre, de kvas et de crème, de prune et de rhum, de pálinka et d’alcool à 90°, de limoncello et d’amaretto, armagnac et bergerac, ver-de-gris et absinthe, de coca-cola, de saké et de vin de riz, d’araack, de punch, de grog et de goldwasser, de gin, d’allasch, d’anisette, framboise, kirsch, pastis et ouzo, de liqueur de cornouille, de brandy, de malibu, de riquiqui, de liqueur de noix, de ratafia, de tequila, de fine, de siwucha, de schnaps, de cherry, de sangria et de vermouth, de ciociosan et de martini, de campari et de kumiz, de podpiwek, porter, ale, muscat, riesling, bordeaux, de bourgogne et de tokay, de vin du Rhin, de Moselle, cabernet, sauternes, de retsina, de madère, de lager, budweiser, d’alcool rectifié, de bibine, de Dom Pérignon, d’eau de Cologne et d’eau de bouleau, de soupe au concombre, de sirop, de ricine, de formaline, teinture d’iode et atropine, d’acide borique, acide formique, glycérine et éthanol, d’herbawit, de kéfir, d’eau bénite de Lourdes, d’huile essentielle, de clémastine et d’aldéhyde – toutes ces bouteilles étaient malheureusement vides. Elles étaient toutes vides mais chacune avait son bouchon de liège ou sa capsule, ou était bouchée avec un morceau de chiffon, de papier ou cachetée à la cire sauf certaines sur les étagères les plus basses – celles-là étaient posées à leur place débouchées.

Mon oncle saisit une bouteille de vin verte poussiéreuse, fermée avec un bout de chiffon coloré et la tendit vers la lumière. Je vis alors se répandre à travers le verre mat et féerique couleur algue la lueur de l’ampoule. Il n’y avait rien à l’intérieur. À cet instant, d’un geste du doigt, il me fit signe de rester silencieux, puis il déboucha lentement la bouteille et passa contre mon oreille son goulot allongé. J’entendis d’abord un bruissement, comme un soupir faible mais grandissant, le bourdonnement lointain et étouffé d’un essaim d’abeilles. Le bruit s’amplifiait et je parvins au bout d’un moment à en saisir des sons distincts, chuchotements, frottements, grincements. De ces profondeurs, comme d’une mer, se mirent alors à émerger des bruits plus précis, des voix lointaines, les pas de gens qui courent dans des escaliers, une porte qui grince quand on l’ouvre, des claquements, l’écho de coups de marteau, des cris d’enfants qui courent en rond tout excités, une voix de femme sèche qui réprimande. Puis de la vaisselle cassée, des couverts qui tintent, des bruissements et des murmures, une voix d’homme en colère qui grommelle et à nouveau des coups de marteau qui cassent quelque chose. J’entendis également comme le vrombissement d’une moto, le bruit d’une rue proche, une radio qui passait une mélodie datant d’au moins cinquante ans. „Pisma tvoya poloutchaya, slechou ya golos radnoy” et autre chose en russe que je ne parvins pas à distinguer parmi les claquements et les martèlements. Tout ceci se referma lentement et le silence revint, un gémissement cessa, le chant des particules se tut.

Mon oncle ouvrit une deuxième bouteille, petite et pansue. Une légère odeur un peu fade, doucereuse, comme une fleur, une herbe ? Un pré ? Une fleur, mais flétrie. Le bruissement qui s’en échappait se muait peu à peu en un chant d’oiseaux et une sorte de murmure du vent dans les branches. Des pépiements et sifflements d’oiseaux çà et là entre les branches, des pas lents sur un sentier sinueux. Au bout d’un moment encore autre chose émergea de ces voix, comme le son d’un sanglot sourd et étouffé. Puis j’eus l’impression d’entendre les échos d’une gare de chemin de fer, la foule, des cris d’hommes et de femmes, des pleurs d’enfants, des rires, le sifflement des machines à vapeur, des locomotives essoufflées, le battement des roues des wagons, on entendait des animaux, le caquètement de poules et le hennissement de chevaux, le brouhaha de conversations et les cris de disputes, des jurons et des tas de pieds qui traînent. Enfin un puissant fracas, les cris de ceux qui se séparent et ce silence rempli par le roulement d’abord lent puis de plus en plus rapide des roues du train.

La bouteille suivante contenait le bruit d’une sonnerie de tramway et une chanson fredonnée par quelqu’un, puis les échos d’un marché, un brouhaha et des plaisanteries joyeuses. Une autre contenait une prière, encore une autre des piaillements d’enfants, des bruits de laverie, d’imprimerie, de magasin, d’église, d’atelier de cordonnier, la voix de quelqu’un racontant son enfance dans une langue comme étrangère mais parfaitement intelligible, des aventures, l’école, les vacances, le travail, la guerre, des événements drôles et terribles, une voix parlant d’enfants, de parents, d’amis, d’oncles et de tantes, de fêtes et de coutumes, qui chantait de temps à autre une chanson, mais jamais en entier, seulement le fragment dont elle se souvenait, ou qui récitait un extrait de poème appris à l’école, les voix se mélangeaient et se superposaient, bientôt l’air criait et nous enveloppait de mille voix et sons, mais tout cela dans un seul souffle qui se referma l’instant d’après comme le lourd couvercle d’un coffre.

Tu entends ? cria Tonton, ici, je les ai tous, toutes les archives enfermées dans des bouteilles, tu comprends ? J’ai récolté toute la vie, toute la vie. Vingt ans que je me les coltine, ces bouteilles. Ha ! Son regard était redoutable.

Traduit par Isabelle Jannès-Kalinowski