Le Plumet

L’intrigue principale du roman primé de Marian Pilot se rapporte à l’écrit. Dans le village d’enfance de l’auteur, le pouvoir communiste entame une lutte contre l’analphabétisme. Le père du héros, un paysan pauvre, voleur
et bagarreur, saccage l’école et détruit le tableau qui permettait aux enfants d’apprendre l’alphabet. Il atterrit en prison en tant qu’« ennemi du peuple ». Depuis des temps immémoriaux, les villageois ont l’intime conviction qu’il est préférable d’être analphabète (« chacun savait qu’il valait mieux ne jamais rien écrire, pour éviter d’apposer sa signature sur des choses inconsidérées »). Pourtant, selon une croyance bien ancrée chez eux, les mots écrits sont capables de déplacer des montagnes. À la demande pressante de sa mère, le héros, un petit garçon qui sait à peine écrire, gribouille alors des lettres adressées à l’État pour lui demander de libérer son père. Quand, après plusieurs années, le vieux Pies (c’est le patronyme du père que le lecteur découvre à l’avant-dernière page du roman) rentre chez lui, son fils est persuadé que c’est grâce à ses interventions écrites.
Les événements et les thèmes majeurs évoqués dans Le Plumet ont une dimension symbolique. À sa sortie de prison, le père a deux objets dans sa sacoche : une paire de lunettes et une nouvelle réaliste socialiste découpée dans un journal. Le fils met les lunettes – l’attribut de l’intellectuel – et recouvre aussitôt une bonne acuité visuelle. Par ailleurs, il décide de devenir écrivain, après avoir lu la nouvelle. Il compte recopier cette dernière, mot pour mot, et l’envoyer dans le monde entier. Toutefois, un autre objet symbolique prédomine dans ce roman : un stylo-plume, que le père dérobe dans un bureau spécialement pour l’homme de lettres en devenir qu’est son fils (pour l’instant, un enfant en âge d’aller à l’école). Plus tard, quand le jeune Pies sera lycéen, le fonctionnaire du Service de renseignement qui l’enrôlera l’obligera à écrire la vérité avec le stylo-plume volé.
Le Plumet traite du pouvoir et de la malédiction de l’écrit, de la foi dans les mots et des conséquences que celle-ci entraîne, quand elle est démesurée. Ainsi, lorsque vers la fin du roman, le héros énumère une trentaine de mots permettant de décrire un écrivain déchu, lui-même, il s’abaisse véritablement. En effet, il est convaincu que les mots ont un pouvoir et qu’ils peuvent être aussi blessants que des aiguilles plantées dans un corps.

Dariusz Nowacki
Traduit par Lydia Waleryszak

EXTRAIT

Pourquoi le père avait-il pris la route en montée, vers Pogwizdów ? voulut savoir le Tribunal. Quand on boite comme lui, n’est-il pas plus facile de descendre que de grimper ? Des aveux du père, il apparaissait qu’il était parti pour Pogwizdów parce qu’il avait le projet de grimper au moulin avec le tableau volé à l’école. Pourquoi un boiteux grimperait-il sur un moulin ? Que voulait-il faire sur ce moulin ? À quoi lui aurait servi un tableau d’école en haut d’un moulin ? tonna le procureur en le menaçant du poing. Le père parlait disant tantôt ceci tantôt cela. Il aurait voulu sauter du moulin. Sauter du moulin ? Pour se tuer ? se suicider ? Non, je n’avais pas l’intention de me tuer, disait le père, je voulais m’en envoler ! Vous envoler ? demandait le Tribunal. L’accusé voulait voler ? Sur un tableau d’école ? (Le Tribunal n’en croyait rien). Le père se taisait et le juge lui cria dessus : « Eh bien ? eh bien ? » Le père bégaya. Le procureur lui demanda alors s’il avait eu l’intention de disséminer la propagande ennemie du haut du moulin. Non, le père dit que non.
C’était à une époque ancienne, pauvre et silencieuse. Le père marchait au milieu de la route gravillonneuse, les vaches ne rentraient pas encore des prés ; le marché d’Ostrzeszów n’était que le jour suivant, un jeudi, aussi n’y avait-il pas de charrettes qui passaient (les gens ne roulaient pas encore en voiture, juste les autorités parfois) ; les bonnes femmes, seraient elles les plus poussives, n’étaient pas non plus déjà en chemin pour la messe du soir, aussi le père était seul à trimballer son tableau en titubant d’un fossé à l’autre. Montant ainsi vers Pogwizdów, il était gai comme l’est le premier garçon d’honneur à un mariage ou un meneur de danse qui se doit de lancer des vivats, des chansons et de caracoler pour entraîner la compagnie dans la fête, assurer l’ambiance et les réjouissances. Il était seul (affirmèrent les témoins), mais joyeux comme dix, on aurait dit qu’il avait bu un bon coup ou même mangé du persil des fous. Il était seul mais il avait le tableau et s’en réjouissait, le lançant en l’air pour le faire tournoyer, virevolter et le tableau s’élevait très haut pour ensuite pirouetter, se redresser et retomber. Jamais à terre, le père courait en boitillant pour le rattraper habilement et le saisir à bras ouverts. En poussant des cris radieux (« Qu’est-ce qui le mettait ainsi à la joie ? » lui demanda le tribunal. « De n’avoir encore jamais réussi à voler une chose pareille ! » confia-t-il sans vergogne à ses juges), il agitait le tableau comme un drapeau. Tantôt se le posait-il sur la tête pour danser sur le chemin en s’efforçant de ne pas perdre l’équilibre. Tantôt faisait-il de petits bonds pour s’accroupir vite puis courir aussitôt après la planche qui glissait de sa nuque. Zigzaguant, décrivant des cercles, tombant presque à presque se fouler la cheville, le père persévérait à se diriger vers la colline du moulin. Il ne cessa ses cabrioles qu’en apercevant le pauvre Józek Chlewus qui, de la route de Korpysy, s’engageait dans celle de Mikstat, avec son attelage de deux vaches maigres, Czerwona et Bestra, qui tirait une charrette pleine de pommes de terre. Il sembla alors que le père guettait ce Józek avec ses vaches et non le moulin (à ce qu’il en dit à ce moment-là). Et, le tableau enlevé de sa tête, il salua très bas le vacher. Et c’était bien que le père soit tombé sur ce pauvre attelage bovin parce que des chevaux auraient pris peur en voyant un tableau noir et se seraient emballés ; les vaches, en revanche, se contentèrent de secouer la tête et de lever la queue ; avant qu’elles ne s’emportent, Józek Chlewus eut le temps de leur barrer le chemin, d’attraper le timon pour s’y cramponner, freiner la voiture et parer au malheur. D’emblée, il ne manqua pas d’hurler au père : « T’as-pas fini d’effrayer mes bêtes ! » Pour toute réponse le père éclata de rire et, tenant le tableau dans une main comme le ferait un serveur avec des assiettes, il saisit de l’autre le châssis pour bondir s’installer de tout son saoul sur la charrette et poser le tableau à côté de lui, sur le tas de pommes de terre. De sorte qu’une nouvelle fois, avec ce récit, il sidéra et perturba le Tribunal qui n’arrivait pas à comprendre pourquoi quelqu’un qui se dirigeait avec force démonstrations vers un moulin sur une colline, sautait, sans réfléchir un seul instant, dans une charrette tirée par des bovins qui crapahutait dans la descente, en sens carrément inverse !
Józek Chlewus fut victime de la suspicion du procureur qui, pour rien au monde, ne voulait croire qu’il n’était pas complice du voleur du tableau scolaire. L’homme de loi frisait l’apoplexie en entendant que, pendant le trajet, le voleur n’avait pas échangé un seul mot avec le charretier. L’accusateur public fulminait, enrageait et vitupérait, en appelant à la vengeance divine comme à la justice révolutionnaire et, dans un même élan, au peloton d’exécution qui, tous, devaient le soutenir dans son combat contre le réactionnaire sinistre qu’était Chlewus, scandaleusement menteur et parjure. Épeuré, affolé et terrorisé, Józek Chlewus, pour son malheur ou son bonheur, était incapable d’articuler le moindre mot qui n’aurait été vrai ; or la vérité était qu’à ce moment-là, Józek s’était appuyé de l’épaule au châssis pour retenir de toutes ses forces sa charrette déglinguée qui, dans un fracas et un tintamarre effroyables, descendait de plus en plus en plus vite la colline. Il tirait simultanément sur la chaîne fixée aux cornes de Bestra, la vache de tête, pour s’en rendre maître car les vaches filaient droit devant elles comme prises de folie.

Traduit par Maryla Laurent