Le Hochet

Depuis plusieurs années, le roman policier polonais connaît un développement très florissant, cependant on trouve relativement peu de textes d’auteures des dernières générations. Joanna Jodełka fait partie des jeunes auteures de romans policiers les plus prometteuses. Déjà en 2009 elle fut remarquée et reconnue pour son premier roman Polichromia qui reçut le prestigieux Prix du gros calibre. Sur quoi repose la spécificité de la prose de Jodełka ? L’auteure rompt très habilement avec les conventions du genre, en associant de façon intéressante le roman policier urbain (la ville de Poznań étant un des « héros » du livre) à des éléments du roman sociologique et psychologique.
C’est ce qu’on retrouve dans le second roman de Jodełka, Le Hochet. L’intrigue principale aborde le thème du commerce de nouveaux nés. Une jeune-femme se réveille d’un cauchemar lourd et pénible et affirme que l’enfant qu’elle portait dans son ventre… a disparu. Elle ne se souvient pas avoir accouché, en réalité elle ne se rappelle rien des dix ou vingt dernières heures de sa vie. Le policier qui mène l’enquête la soupçonne d’avoir abandonné voire tué son enfant nouveau né. Il est assisté dans ses recherches par une psychologue cependant quelque peu réticente, puisqu’elle-même se remet à peine du traumatisme de la perte de son enfant.
Dans Le Hochet, il n’y a pas réellement de héros principal. L’auteure construit sa narration comme une mosaïque racontant l’histoire d’au moins une dizaine de personnages – plus ou moins mis en avant. outre ceux déjà mentionnés, on peut citer entre autres : un notaire dominé par sa mère et sa femme, un
gynécologue déchu et alcoolique, un bandit autrefois martyrisé par sa mère, qui se venge sur les femmes. Dans le nouveau roman de Jodełka, la trame du commerce d’enfants se mêle avec fluidité à une description des relations familiales toxiques, de la difficulté d’être parent, des liens orageux entre les gens qui font de la vie quotidienne un enfer. Les portraits psychologiques profonds des héros donnent à l’aspect sociologique du Hochet une couleur très suggestive.
Résumer le récit de Jodełka à un très bon roman policier serait peu dire. C’est plutôt de la très bonne littérature nourrie d’une intrigue policière. Un livre pas seulement pour amateurs de frissons.

Robert Ostaszewski

EXTRAIT

C’est vrai qu’il faisait plus chaud dans la voiture de Weronika Król maintenant ; mais elle n’abordait pas la journée à venir autrement pour autant. Elle n’avait pas du tout envie d’histoires de nouveaux nés étouffés, délaissés ou abandonnés, ni ce jour-là, ni aucun autre.
Un cauchemar du genre cinq enfants entassés au milieu de choux de Bruxelles dans un congélateur ou mis à mariner dans des tonneaux à choucroute, c’était au-dessus de ses forces. Et des forces, elle n’était pas près d’en trouver, ni d’en chercher, ça elle le savait.
Elle venait de Dąbrówka, jadis petit village des alentours de Poznań aujourd’hui convoité, d’après ce qu’elle voyait, par la moitié des Poznaniens désireux de s’y installer. Pour rejoindre en voiture le centre de Poznań elle avait plusieurs possibilités. Et ce dimanche matin vide, elle avait l’embarras du choix. Elle passa donc devant l’église de Skórzewo qui à une époque pouvait accueillir tous les habitants des villages voisins et où venaient s’entasser maintenant les habitants des quartiers pavillonnaires environnants. Elle passa devant deux écoles, une plus moderne que l’autre. Elle aurait pu passer devant encore une autre une fois arrivée à Poznań et tourner à un moment pour rejoindre la rue Grunwaldzka qui la menait à sa destination. Mais inconsciemment ou nourrie d’un instinct de cauchemar, pour aller rue Grunwaldzka elle tourna rue Owcza. C’était une des options qu’elle n’aurait pas dû choisir.
On peut se laisser tromper facilement. Bordée de lambeaux champêtro-forestiers, la rue Owcza, sans son cimetière au milieu, n’aurait pas remarqué elle-même qu’elle s’appelle à cet endroit la rue du Cimetière. Comme les grands sapins ne savent d’ailleurs pas que leurs pommes de pin ne tombent plus depuis longtemps sur le sol, mais sur des pierres tombales bien serrées les unes contre les autres à Junikowo.
Weronika Król ne prenait plus ce raccourci depuis très longtemps. Elle n’était jamais retournée dans ce cimetière depuis qu’on y avait enterré son enfant né qu’un instant. Même pour la Toussaint. Ce jour-là, elle s’était enfermée chez elle avec du vin et une vingtaine de comédies louées pour l’occasion. Elle n’avait pas osé allumer la télévision pour ne pas se goinfrer du deuil ambiant.
Elle regarda les comédies et ne rit pas trop fort. Mais elle ne pleura pas non plus.
En revanche, en roulant le long du cimetière, les larmes lui montèrent aux yeux. Elle détourna la tête tout en faisant attention à ne pas emboutir la voiture dans le virage. Elle se calma seulement une fois entrée dans la rue Grunwaldzka, large avec ses deux voies.
– Je m’en fous ! se dit-elle ressentant cette haine qu’en pensée elle déversait avec sa douleur sur la jeune-femme. « La jeune-femme qui a tué son enfant », ces mots résonnaient tels des coups incessants à ses oreilles. Elle ne fera qu’établir ou pas la responsabilité pénale de la jeune-femme, toute momentanée d’ailleurs, puisqu’elle ne restera là-bas qu’un moment ; qu’ensuite quelqu’un d’autre s’en occupe ! Voilà ce qu’elle avait décidé.
Elle sortit de la rue Grunwaldzka et arriva rue Rycerska. Cela faisait plus d’un an qu’elle n’y était pas allée, mais le policier à l’accueil devait se souvenir d’elle. Il lui donna le numéro d’une salle. Elle la trouva. Elle frappa et entrouvrit la porte, s’attendant naturellement à y voir un officier de police ou quiconque l’avait appelée. Elle se trompait.
Dans la pièce, il n’y avait personne. Personne mais une chose emmitouflée dans une couverture beigeasse qui se balançait sur une chaise comme le balancier orphelin d’une horloge folle qui aurait disparu quelque part. D’avant en arrière, d’arrière en avant.
Un instant, la chose tourna la tête dans sa direction. Elle ne vit rien d’autre que d’énormes yeux effrayants.
Elle referma la porte.
Elle ferma les paupières mais elle voyait encore ces yeux qui oscillaient, qui avaient comme perdu leur visage et se berçaient eux-mêmes dans cette espace vide.
Étourdie, elle resta debout un moment dans l’embrasure de la porte.
– Madame Weronika Król ?
– Oui. – Un type maigre et pâle, surgit devant elle d’on ne sait où, la tirant de ce moment de torpeur. Il avait son âge, des cernes autour des yeux et un pull déformé. La crête de coq qui lui auréolait la tête laissait à penser qu’il ne s’était pas levé comme d’habitude pour aller au travail, mais que le travail l’avait tiré du lit et l’avait mis à la verticale sans lui demander son avis.
– C’est moi qui vous ai appelée. Je vous ai déjà vue ici plusieurs fois, mais nous n’avons pas eu l’occasion de faire connaissance. – Il sourit légèrement en tendant la main vers elle.
– Difficile d’appeler ça une occasion, fit-elle brièvement.
Elle savait qu’une seule phrase suffirait à lui faire perdre ses moyens et qu’il ne viendrait pas vers elle et qu’elle s’en irait. Mais elle ne fit rien.
– Je vous écoute ! Elle exigeait des explications au sujet cette situation fort peu dominicale.
« Il y a quelques heures, les gens qui lui louaient la chambre, c’est-à-dire à Edyta Skomorowska, ont entendu un cri – commença à raconter par le menu le policier, le regard fuyant. – Effrayant, il paraît. Ils se sont dit qu’elle était devenue folle, alors ils ont tout de suite appelé une ambulance. C’est l’ambulance qui nous a appelés. On n’arrive pas à communiquer avec elle. On ne sait pas ce qui s’est passé, quelque chose de mal, enfin c’est ce qu’on suppose.
– On sait si elle a accouché ? Déjà sur la route elle se demandait si ce n’était pas tout simplement des hallucinations qui expliqueraient l’absence de l’enfant.
– Oui, répondit le policier sur un ton qui montrait que ce n’était pas la première fois qu’il l’expliquait. On l’a emmenée rue Polna. Le médecin, très élégant, a tout confirmé. Il n’avait pas beaucoup de temps, mais il a été très serviable. Il l’a regardée, elle n’a pas bronché, il a continué : – Il paraît qu’il fait un temps à ne pas mettre le nez dehors, mais un enfant au monde, si. On a dû l’emmener de là, elle se sentait mal à l’hôpital, des nourrissons pleuraient, elle voulait partir en courant…
– Mais quand a-t-elle accouché ? demanda-t-elle rapidement, car elle ne voulait pas l’entendre dire ce qu’il voulait lui raconter.
– Il y a deux ou trois jours apparemment. Il a dit que tout était en ordre, qu’elle se remettait. C’est tout.
– Et elle, qu’est-ce qu’elle dit ? demanda encore Weronika Król, quoiqu’elle savait bien qu’elle n’écrirait pas de doctorat sur les infanticides.
– Tout le temps la même chose : que quelqu’un lui a volé son enfant et qu’elle ne se souvient de rien.
– Est-ce qu’elle prend des médicaments en ce moment ?
– Oui, de puissants calmants. Les analyses toxicologiques n’ont rien donné, et pour des résultats plus précis, il faudra attendre. On envisage plusieurs hypothèses. La plus optimiste, c’est qu’elle a laissé l’enfant dans un hôpital, mais pas à Poznań, on a déjà vérifié. La moins optimiste, c’est qu’elle l’a vendu à quelqu’un, ça on arrivera peut-être à le savoir. Malgré tout, le plus plausible c’est qu’elle a dû tuer l’enfant ou l’abandonner. Il attrapa la poignée de la porte, sans vraiment vouloir l’ouvrir.
– Peut-être qu’elle ne se rappelle pas ce qui s’est passé, effectivement, ou peut-être qu’elle fait semblant, ajouta-t-il. On le saura tôt ou tard, mais on vous a appelée pour le savoir maintenant. Weronika eut l’impression que le policier dit ces derniers mots avec une réelle tristesse et peu d’espoir.

Traduit par Isabelle Jannès-Kalinowski