Le Livre

Dans ce récit, les personnages n’ont pas de nom, ils sont juste « le père », « le grand-père », « le frère aîné » ou « le fils cadet. » Leur identité est peu précise dans une réalité sociale et politique quant à elle fortement marquée, puisqu’elle est celle des Juifs polonais après la Deuxième guerre mondiale. Le caractère anonyme des protagonistes est annoncé par le titre du volume qui est un non-titre, puisque c’est juste Le Livre. En prenant ce parti, Mikołaj łoziński souhaite rappeler que lorsqu’un tout premier récit naît dans l’esprit d’un écrivain, il est l’histoire de sa famille. Cela peut ne pas être le premier livre que cet auteur publiera – en l’occurrence tel est le cas ici –, mais il hante sa mémoire. Il reste le livre premier, la référence où s’inscrit la vision du monde de l’écrivain, son sens des valeurs ; les outils, au moyen desquels il appréhende la réalité, s’y trouvent.
Une histoire familiale résiste à une présentation rationnelle alors même que l’auteur la connaît et qu’il lui prête les contours établis d’une saga. łoziński ne le fait pas. Son récit se compose de brefs fragments de vie qu’il présente en perturbant leur chronologie. Il dissimule plus de choses qu’il n’en dévoile, sans chercher à faire semblant de croire qu’il a tout dit. Les séquences s’articulent sur des mots clefs qui désignent des objets, des notions, des membres de la famille, tous choisis librement. En outre, il est possible de les remplacer les uns par les autres, parce qu’il y a des rotations : une grand-mère ou une mère alternative apparaissent et il faut les prendre en compte, même si le récit s’en trouve compliqué. Il n’est d’ailleurs pas simple à cause du contexte, des perturbations temporelles et des distances importantes sur lesquelles il se déploie. Mais aussi à cause du nombre des personnages. Et puis, il y a leur ingérence dans ce qui peut être transmis et ce qu’il faut absolument dire pour parvenir au nœud complexe de leur vie ou pour éclairer les changements dans leur caractère.
Dans ce petit livre, il se passe beaucoup de choses entre les lignes, mais ce qui reste crée un tableau expressif et émouvant. Il est la preuve qu’un premier récit n’a pas l’utilité d’un grand nombre de mots, mais demande à ce que ceux-ci soient choisis avec soin.

Marta Mizuro

EXTRAIT

1
Dans le cahier orange, en bas du premier dessin, il y a de l’herbe verte très drue. Une grande femme, aux longs cheveux jaunes, des lèvres rouges entrouvertes, s’adresse à moi à grand renfort de gestes. Je suis en train de la tirer par la main, je lui arrive à la taille.
Je ne connais pas sa langue, de toute manière.
Maman m’avait juste dit : « C’est une journaliste danoise venue à Varsovie pour la première fois, elle va rester chez nous quelques jours, montre lui notre quartier, faites une petite promenade, je prépare le repas. »
Nous traversons le parc, il commence à pleuvoir et mon dessin est hachuré de lignes obliques. La femme m’indique son bracelet montre, elle se met à crier. Notre petite promenade dure déjà deux heures.
Je tire la femme de toute la force de mes six ans.
Deux rues encore, un croisement et nous arrivons. Regarde, l’immeuble est déjà visible. Pas très nettement, à la lisière du dessin.
– Ce sera ta deuxième maison, avait dit papa, quand il m’avait invité pour la première fois chez lui. Deux maisons à ton âge ! Tu en as de la chance, fiston!
Je sonne à la porte si cossue. Elle ne s’ouvre pas et la grande femme journaliste me tire en arrière. Des gouttes bleues coulent de ses yeux. Comme si elle savait, elle aussi, qu’ils n’habitent plus ici, qu’ils sont partis très loin, en avion.
Je me retiens à la poignée de porte.
La journaliste fait signe à une voiture qui nous éclabousse. Elle me fait monter de force. Je prends un taxi pour la première fois de ma vie. Le nez à la vitre, je m’éloigne de ma deuxième maison.

2
Le deuxième dessin du cahier orange, fait sur une page chiffonnée, me montre en train de partir en vacances. Cela se passe six mois plus tard, dix mille mètres plus haut. Le ciel bleu et paisible ressemble à la mer vue à l’envers. Je suis en dessous, au hublot de l’avion, il atterrit perpendiculairement comme s’il devait s’écraser sur l’aéroport parisien. En bas se trouve papa, il agite un cadeau plus grand que l’avion.
Nouvelle page du cahier orange, dans l’immense hall qui en couvre toute la surface, il n’y a que nous. Je suis de face, mon jean est minutieusement dessiné avec ses genouillères en cuir. À l’une d’elles se tient un petit être aux cheveux frisés, un doigt à la bouche, le sourire vert. Et il est écrit : MON NOUVEAU FRÈRE.
Derrière nous se tient papa, différent de ce qu’il était sur la page précédente. De plus grandes lunettes, un long pull avec des boutons marron, pas de grand cadeau à la main. Son bras entoure une femme dont le visage est tout gribouillé au stylo. Il va bientôt me serrer contre lui, m’embrasser et me dire : « Fiston, avant de partir, nous devons t’acheter des vêtements corrects. »

3
Sur le quatrième dessin du cahier orange, quatre arbres marron, sans branches, dominent. Il y a aussi une vilaine lune bleue et un hibou aux yeux verts.
Notre petite voiture qui pénètre à peine sur la page du dessin, va bientôt le heurter. Nous allons tous être précipités vers l’avant. Ailes blanches sur le pare-brise. Hurlement de la femme au visage gribouillé. Pleurs de mon nouveau frère.
Avec papa, nous descendons de voiture pour voir l’impact sur la carrosserie, chercher le hibou aux yeux verts.
J’ai peur de la forêt la nuit, je tiens la torche et tire papa par sa main chaude pour regagner la voiture.
Une fois à l’intérieur, je montre la lampe de poche à mon nouveau frère en larmes. Ensuite, nous repartons, je le prends dans mes bras et il ne pleure presque plus.
Au bout de quelques kilomètres, il s’endort sur mes genoux qui ont eu droit à un pantalon très correct.

4
Nous arrivons à notre destination, la maison de la femme au visage gribouillé est complètement ratée. Elle a deux cents ans, la perspective n’obéit à aucune règle et, dans la nuit, sa splendeur passée n’apparaît pas.
On voit trois étages de tailles inégales, ils s’effondrent de partout sur le cinquième dessin du cahier orange.
Je ne peux pas ouvrir le vieux portail d’entrée, je ne voudrais pas me salir les mains, encore moins les essuyer dans mon pantalon correct.
– Papa, suis-je obligé de lui crier.
Ensuite, je dois dire poliment bonjour à tout le monde, embrasser des joues inconnues, répéter mon prénom.
Faire grincer silencieusement l’escalier en bois, parler plus bas du hibou, ne pas réveiller mon nouveau frère.
Déballer mes affaires dans la chambre dont la fenêtre est plus petite qu’un carreau de mon cahier orange. Embrasser papa et le visage gribouillé au stylo en guise de bonsoir.
Ne pas demander pourquoi je suis le seul à coucher au troisième étage. Je ne peux pas m’endormir.

5
Sur la sixième page, on dirait que, dans mon cahier orange, j’ai personnellement opéré un ravalement de ma première maison. Je la dessine de mémoire, dans mon lit, au troisième étage de l’autre dessinée juste avant.
Le balcon gris n’est plus sur le point de s’effondrer, maman s’y tient debout et m’accueille avec de grands gestes.
J’entends papa et le visage gribouillé. Ils élèvent la voix à l’étage d’en dessous.
Je ferme la fenêtre, je ferme les yeux, il reste encore dix jours, très précisément.
Je touche ma joue. Elle est chaude, elle ne me fait plus mal. Je vois encore la main de papa qui, la paume grande ouverte, m’a frappé quelques minutes plus tôt. Je suis tombé sur les petits gravillons pour me relever rapidement et monter.
Je quitte vite mon lit pour courir à la salle de bain.
Toute la semaine, j’avais prié qu’il me frappe, tout fait pour cela.
– Arrête, fiston. Elle a raison. À table, on ne se tient pas ainsi, on ne prend pas sa fourchette comme cela. Non, on ne mange pas entre les repas. On ne picore pas le raisin, on n’embrasse pas un petit enfant dans l’oreille. C’est pour ton bien. Ne t’a-t-elle pas appris si parfaitement la brasse ?
– Hé bien, frappe-moi!
Dans la glace de la salle de bain, je vois mon visage rouge, mes larmes et mon rire.
Je vais le montrer à maman, regarde, regarde comme je nage bien, regarde mes beaux mouvements de brasse !
Dans le miroir de la maison la plus difficile à dessiner, on me voit rire parce que je pleure et pleurer parce que je ris.
Dernier dessin du cahier orange.

Traduit par Maryla Laurent