Le Grain de vérité

Le premier roman policier de zygmunt Miłoszewski intitulé Imbroglio remporta un franc succès, en Pologne. Il fut apprécié autant par ses lecteurs que par les critiques littéraires. Couronné par le prestigieux prix du gros Calibre comme étant le meilleur roman policier polonais, ce livre fut adapté au cinéma avec une pléiade d’artistes polonais de renom. Le Grain de vérité, le second volet de la série qui narre les péripéties du procureur judiciaire Teodor Szacki, vient confirmer le fait que ce succès ne fut pas le fruit du hasard.
Dans son nouveau roman, Miłoszewski développe le schéma classique de l’homme de loi éprouvé par le sort. Szacki, récemment divorcé, demande à quitter son poste à Varsovie pour être muté à Sandomierz, afin d’y entamer une nouvelle vie. Il réalise rapidement son erreur. Cette petite ville paisible de province, où jamais rien ne se passe, l’ennuie et le frustre de plus en plus, jusqu’à ce qu’on lui confie enfin une affaire à la hauteur de ses attentes et de son ambition. Des meurtres sont perpétrés à intervalles rapprochés, celui d’une activiste sociale et de son mari, un politicien et homme d’affaires local aux convictions politiques affichées de droite. Le modus operandi du criminel indique des meurtres rituels ce qui, dans une ville où les relations entre Polonais et Juifs furent particulièrement douloureuses et compliquées, relève d’une question des plus sensibles. Le procureur se fait longtemps duper par le meurtrier qui laisse de fausses pistes aux organes d’enquête, au final, il réussit tout de même à l’arrêter et les mobiles des crimes s’avèrent d’une banale évidence.
L’auteur d’Imbroglio est parvenu à faire revivre le personnage si intéressant du héros et à mener, d’une main de maître, une intrigue criminelle complexe qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page du roman. À celà vient s’ajouter autre chose qui fait que ses livres sont plus que des romans policiers ordinaires. De quoi s’agit-il ? D’une réflexion sur les problèmes avec lesquels la société polonaise est toujours aux prises. Dans Imbroglio, il était question de la lustration et des délicats règlements de compte avec le passé communiste de la Pologne. Dans le Grain de vérité, il aborde l’antisémitisme et le sujet toujours aussi sensible des relations polono-juives.
En résumé, Miłoszewski divertit non seulement ses lecteurs, mais il les pousse également à la réflexion. or, seuls les vrais maîtres du genre y parviennent.

Robert Ostaszewski

EXTRAIT

Le tribunal était sinistre. Son bloc pouvait paraître moderne au moment où il fut construit dans les années quatre-vingt-dix, désormais il rappelait plutôt un palais tsigane transformé en bâtiment d’utilité publique. Son escalier, ses chromes, sa pierre verte, ses surfaces brisées… Cette construction ne correspondait ni à l’architecture environnante ni à elle-même. Sa couleur verte, derrière laquelle elle tentait de cacher sa propre laideur sur le fond des arbres du cimetière, était comme un appel à l’indulgence. La salle d’audience développait, en toute logique, le style du bâtiment. L’élément le plus tape à l’œil de la pièce, qui rappelait la salle de conférences d’une boîte de second ordre, étaient des stores verticaux verts, tels qu’on en voit dans les hôpitaux.
Szacki, grimaçant de dégoût, maudissait les lieux en pensée, même après s’être assis en toge à la place réservée au procureur. À l’opposé, il y avait l’accusé et son avocat. Hubert Huby était un sympathique septuagénaire. Il avait de beaux cheveux grisonnants, des lunettes en corne, un sourire humble, gentil.
Son avocat, commis d’office à n’en pas douter, était l’incarnation de la misère et du désespoir. Une toge à moitié boutonnée, des cheveux gras, des chaussures sales, une moustache négligée, tout portait à croire qu’il puait. « Comme toute cette affaire » se disait Szacki, de plus en plus agacé. Boucler l’ensemble des dossiers de son prédécesseur était la condition sine qua nonpour obtenir un poste à Sandomierz.
La juge finit par arriver. Une gamine qui semblait avoir tout juste décroché le bac, mais au moins, le procès pouvait commencer.
– Monsieur le procureur ?
La juge lui adressa un sourire aimable, après avoir rempli quelques formalités. À Varsovie, aucun juge ne souriait et s’il le faisait, c’était par méchanceté, quand il surprenait quelqu’un à ignorer un article de loi. Teodor Szacki se leva et arrangea instinctivement sa toge.
– Votre Honneur, le parquet soutient la thèse de l’accusation. L’accusé a reconnu tous les faits qui lui sont reprochés. Sa culpabilité ne fait aucun doute à la lumière de sa déposition et des témoignages des victimes. Je ne souhaite pas faire durer cette affaire plus longtemps. En conséquence, je demande à ce que l’accusé soit reconnu coupable d’avoir usé de la ruse et poussé ses victimes à se livrer à des actes sexuels, ceci constitue un crime puni par l’article 197, paragraphe 2, du code pénal, et je requiers une peine de six mois de prison ferme, ce qui, je le précise, représente la peine minimale prévue par la législation.
Szacki se rassit. L’affaire était d’une évidence absolue. Il désirait simplement qu’elle prenne fin. Il avait sciemment exigé la peine minimale, il n’avait aucune envie de parlementer. Il organisait, en pensée, l’interrogatoire de Budnik. Il jonglait avec les sujets et les questions, changeait leur ordre. Il tentait de
prévoir les scénarii de leur discussion, de se préparer à toutes leurs variantes. Il savait déjà que Budnik mentait au sujet du dernier soir qu’il avait passé avec sa femme. Mais tout le monde ment, ce qui ne veut pas dire que le monde est rempli de meurtriers. Budnik pouvait très bien avoir une maîtresse, s’être disputé avec sa femme, avoir des jours sans, être allé boire avec des amis. Non, il faut éliminer la maîtresse, si Sobieraj et Wilczur ont dit vrai, c’était l’homme le plus amoureux du monde. Non, non. Il ne faut rien éliminer. Ça a tout l’air d’un arrangement conclu entre les gens du coin, on ne sait pas pourquoi untel lui raconte quelque chose ni dans quel but. Wilczur n’inspire pas confiance. Sobieraj était une amie de la famille.
– Monsieur le procureur.
La voix tranchante de la juge le tira de sa torpeur. Il se rendit compte qu’il n’avait écouté qu’un mot sur deux de la plaidoirie. Il se leva.
– Oui, Votre Honneur ?
– Que pensez-vous de la position de la Défense ?
Bordel ! Il n’avait pas la moindre idée de la position de la Défense. À Varsovie, à de rares exceptions près, le juge ne demandait aucun avis, lassé, il écoutait les parties, disparaissait, rendait la sentence et c’était bouclé : au suivant, s’il vous plaît.
À Sandomierz, la juge était clémente.
– Remplacer la qualification de l’acte par l’article 217, paragraphe 1 ?
Le contenu de l’article apparut soudain à Szacki. Il regarda l’avocat de la Défense comme il aurait regardé un fou.
– Je pense que ce doit être une plaisanterie ! J’invite vivement mon collègue à prendre connaissance des interprétations de base et de la jurisprudence. L’article 217 se réfère à une atteinte à l’inviolabilité corporelle. Dans les faits, on l’applique uniquement en cas de bagarre sans gravité ou lorsqu’un homme politique met une tarte à l’un de ses homologues. Bien entendu, je comprends l’intention de la Défense, une atteinte à l’inviolabilité est poursuivie par accusation privée et passible d’une peine d’un an d’emprisonnement maximum. Rien à voir avec l’abus sexuel qui est passible de six mois à huit ans de prison. Or, c’est justement ce qu’a commis, à plusieurs reprises, monsieur Huby.
L’avocat de la défense se leva. Il interrogea la juge du regard, la jeune femme hocha la tête.
– Je voudrais rappeler à la Cour que, grâce à la médiation, presque toutes les victimes ont pardonné à mon client, ce qui devrait conduire à un non-lieu.
Szacki n’attendit pas la permission pour réagir.
– Je le répète : je conseille à mon collègue de lire le code pénal, gronda-t-il. D’une part, un « presque » fait toute la différence, d’autre part, un non-lieu résultant d’une médiation ne s’applique que pour les délits passibles d’une peine de trois ans de prison maximum. La Défense peut, tout au plus, demander une révision exceptionnelle de peine, mais celle-ci est déjà ridiculement petite comparée aux actes de monsieur Huby.
L’avocat de la défense sourit et écarta les bras dans un geste d’étonnement. Trop de film, pas assez de lectures professionnelles, commenta Szacki en pensée.
– Mais quelqu’un a-t-il été lésé ? Quelqu’un a-t-il vécu un moment désagréable ? Ce sont des choses naturelles, d’adultes…
Szacki vit rouge. Il compta en pensée jusqu’à trois pour se calmer. Il aspira une bouffée d’air, se redressa, se tourna vers la juge. Celle-ci hocha la tête, piquée par la curiosité.
– Le Parquet est stupéfait autant par la méconnaissance de la loi que par celle des mœurs civilisées dont fait preuve la Défense. Je rappelle que l’accusé Huby a sillonné le district de Sandomierz durant des mois, équipé d’une blouse et d’une mallette, en se faisant passer pour un médecin. Ce qui, en soi, constitue déjà un acte puni par la loi. Dans chaque maison qu’il visitait, il se présentait comme un spécialiste de, je cite, «mammographie palpative » et proposait des examens préventifs, afin de pousser les femmes à se dénuder et à lui dévoiler leurs charmes. Cela s’apparente à un viol. Je voudrais également rappeler que l’accusé assurait la majorité de ses « patientes » de l’intégrité de leurs poitrines, ce qui pouvait être faux. Les victimes étaient amenées à négliger de vrais examens préventifs et s’exposaient ainsi à de graves problèmes de santé. Du reste, c’est la raison principale pour laquelle l’une des victimes a refusé la médiation.
– Il a néanmoins décelé une grosseur chez deux d’entre elles et les a incitées à se faire soigner, ce qui a eu pour conséquence de leur sauver la vie, riposta l’avocat de la défense avec emphase.
– Alors que ces dames lui décernent un prix et lui apportent des oranges !
[…]
La juge se retint d’éclater de rire.

Traduit par Lydia Waleryszak