Les escarpins italiens

L’enfance que notre mémoire embellit avec le temps nous apparaît généralement comme un paradis perdu. Dans les textes de Magdalena Tulli, c’est plutôt un cauchemar. La narratrice de ses nouvelles connaît le sort des enfants des rescapés de l’Holocauste. Son cas est comparable à celui du narrateur de Maus d’Art Spiegelman : de même que lui a été la victime involontaire de son père, survivant du génocide, elle est victime de sa mère, ancienne déportée à Auschwitz. Des années après les faits, elle apprend le passé et la destinée de sa famille par la bouche de sa mère mourante qui sombre dans la maladie d’Alzheimer et l’absence.
Ces nouvelles bouleversantes, écrites avec une froide précision, sont le fruit de ces conversations. C’est un travail de deuil – deuil de sa mère, mais plus encore de l’enfance dont elle a été privée. Il s’agit d’une tentative de surmonter un traumatisme, des peurs qui se transforment en de nouvelles idiosyncrasies. L’ironie semble être un remède qu’elle s’administre pour traverser saine et sauve le champ de mines de sa mémoire blessée. La narratrice, mère de deux fils adolescents, est l’otage de la petite fille qu’elle fut. Elle est solidaire de celle-ci, mais ne peut plus l’aider ; en revanche elle peut se venir en aide à elle-même. C’est une nouvelle illustration du vieil adage qui veut que l’enfant soit le père de l’adulte.
Les textes de Tulli nous dévoilent la logique de l’aliénation d’une petite fillette abandonnée à elle-même par son père italien qui fait la navette entre Milan et Varsovie, et par sa mère, dont les émotions sont restées derrière les barbelés du camp. Avec son encombrant bilinguisme, son nom à consonance bizarre, ses vêtements négligés quoique de meilleure qualité, son incapacité à nouer des contacts et son manque d’assurance, elle devient une cible facile pour les enfants de son âge. L’image de l’école est ici celle d’une institution totalitaire, c’est une métaphore de la vie de la société polonaise pendant la guerre froide. Comme toujours chez Tulli, la métaphore a valeur d’argument réaliste.

Marek Zaleski

EXTRAIT

Les enfants du voisinage ne jouaient pas souvent dans la cour. Uniquement par beau temps, sauf s’ils étaient à la maternelle ou en vacances. Mais même quand ils s’y trouvaient, nous n’entendions pas leurs voix si la porte-fenêtre du balcon était fermée. Elle était ouverte cet après-midi là, il faisait beau et nous prenions le thé.
« Ferme la fenêtre. Je ne raffole pas des enfants, dit ma mère d’un ton serein. Ils font trop de bruit. Rien ne me fatigue autant que l’excès de joie. »
Le thé devait être frémissant, il devrait brûler la bouche, alors seulement ma mère avait la certitude de boire. La cousine à laquelle elle s’adressait ne pouvait plus lui répondre en personne. Je hochai la tête en son nom. Je savais qu’il n’était aucunement question de moi dans tout cela. J’étais entrée dans la vie de ma mère en tant qu’aide-ménagère pouvant endosser d’autres rôles en cas de besoin. Je devais seulement comprendre qui j’étais cet après-midi là. J’analysais la situation avec précaution, je tâchais de m’y adapter au mieux, j’avançais prudemment, m’appuyant certes sur mon expérience personnelle, mais d’une manière ne prêtant pas à conséquence et aussi discrète que possible.
« Oui, les enfants sont parfois fatigants.
– Tu n’avais pas la vie facile quand ils étaient petits. Et c’est toujours plus dur quand il y en a deux. »
Elle le savait. Rien qu’un seul lui avait donné beaucoup de mal, dès le début. Quand les enfants sont petits, la vie ne peut pas être facile. Mais en revanche, le temps passe vite, de plus en plus vite, il file sans relâche, des soucis passent, d’autres arrivent. À cette époque, mes garçons étaient déjà grands. Ils faisaient des études. L’aîné voulait se marier.
« Les garçons ? » fit ma mère, décontenancée. Elle aurait pourtant mis sa main au feu que… Elle se tut et me regarda avec attention. Elle devait accepter l’idée que ma mémoire avait aussi subi un séisme. Peut-être son contenu, déversé sur des amas similaires, s’évanouissait-il dans le même brouillard ? Aurais-je pu dans le cas contraire faire une telle erreur à propos de mes filles ?
« Mais quand ils t’ont amenée au camp… » reprit-elle au bout d’un instant.
Si ma mère m’avait envoyé son thé brûlant à la figure sans crier gare, je ne me serais pas sentie plus surprise, blessée et désarçonnée. Personne ne m’avait amenée au camp ! C’est elle-même qui m’y avait jetée en passant, comme par inadvertance, et elle n’en éprouvait pas la moindre gêne.
Le rôle qui m’avait été attribué ce jour-là était trop dur. J’aurais préféré m’enfuir dans les coulisses, mais il n’y avait pas coulisses, nous étions seules à table par un après-midi d’été, nous prenions le thé. Après tout, je n’étais pas la seule à avoir été en camp, je devais me réjouir de m’en être sortie. Certes, mon passé avait dû s’allonger considérablement pour pouvoir contenir ce camp, parce que j’y avais été enfermée longtemps avant qu’elle ne rencontrât mon père. Vue du ciel, j’aurais été un point minuscule au milieu d’une foule anonyme privée d’intimité dont la vie et la mort dépendait d’un type arrogant en uniforme, disons, d’un beau mélomane qui écrit des lettres après son service, à sa mère peut-être ou à sa fiancée. Ensuite, les chaussures et les valises sont exposées au public sans permission, puisqu’il n’y plus personne à qui la demander.
Non, je ne voulais pas être une victime. Jusque alors, je n’avais pas cette tache dans ma biographie. J’avais été humiliée, certes. Mais pas à ce point. J’ai grandi dans un pays où l’humiliation était la principale façon de communiquer avec les citoyens, dans les écoles, les bureaux et les centres de vacances. Si je sentais malgré tout que ma vie avait droit au respect, c’était parce qu’elle n’avait jamais dépendu du caprice de ce mélomane. Si j’avais connu cela, me disais-je, je ne serais plus personne. Et je ne sais pas ce que j’aurais dû faire pour redevenir quelqu’un. Serrer les poings ? Faire une moue de mépris ? C’est à chaque fois un piège, en fait, on se déteste, on se méprise soi-même. Voilà à quoi cela aboutit.
« Quel camp ? » l’interrompis-je. J’aurais dû lui enjoindre de me libérer aussitôt. Mais rien n’était en son pouvoir. Ce n’est pas elle qui réceptionnait les convois. Elle ne faisait pas partie des fonctionnaires. Elle n’avait aucun droit, absolument aucun. D’ailleurs, mon exigence eût été ridicule. Dix mille personnes au moins s’entassent derrière ces barbelés, elles ne valent pas moins que moi, également coupables ou innocentes, et le règlement est le même pour tous. On ne sort pas par le portail. Seulement par la cheminée. On peut aussi se jeter sur les barbelés. Le courant électrique apporte une liberté pure et rapide, mais il faut la payer sur-le-champ de sa vie. J’étais prête à tout.
« Je n’ai jamais été emmenée au camp, m’écriai-je. Comment aurais-je pu ? Je suis née après la guerre ! »
D’après ses calculs, je devais être son aînée d’environ cinq ans. L’idée de nier la réalité devait lui être familière. Oh oui, elle comprenait parfaitement pourquoi il ne me restait qu’à m’entêter à nier. Et la baliverne que j’avais osé présenter au monde avait de l’envergure. Mon audace avait presque estompé l’histoire d’une certaine parente de ses amis qui avait émigré en Australie après la guerre, où elle vivait sous un nom anglais et rajeunie de quinze ans.
« Oh la la », dit-elle. Et elle hocha la tête.

Traduit par Charles Zaremba