Vers le soleil

Vers le soleil est la suite du roman Bambino, très bien accueilli par les critiques et les lecteurs polonais au moment de sa parution. Ces œuvres peuvent toutefois être lues indépendamment (il n’est pas nécessaire de connaître la première pour comprendre la deuxième). L’action de Vers le soleilse situe à Szczecin, de nos jours ; les parties rétrospectives présentent, quant à elles, des événements qui ont eu lieu dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix du siècle passé. La trame s’articule autour de l’arrivée de Magda à Szczecin. Celle-ci vient faire ses adieux à sa seule famille, sa tante gravement malade et mourante. Vingt ans plus tôt, Magda a quitté la Pologne pour Berlin puis Londres. Elle est devenue informaticienne dans une grande entreprise ; citoyenne du monde, elle s’est établie non loin d’Amsterdam. Son séjour inopiné à Szczecin, et surtout la présence de Tomek, son ami d’enfance, ressuscitent une foule de souvenirs et poussent l’héroïne à faire le bilan de sa vie. D’autres personnages entrent en scène : Sylwia, l’épouse de Tomek, qui enseigne à l’université de Szczecin, Małgorzata, sa directrice, ainsi que Marek, le doctorant de cette dernière. Małgorzata a une liaison avec le jeune homme de vingt-cinq ans son cadet. Le père de Marek joue également un rôle important dans le roman, il était autrefois un militant de Solidarność dans cette région de la Pologne. Vers le soleilalterne de courts épisodes du passé des personnages et des événements actuels qui les complètent. La trame du récit est multiple, tissée de sujets socioculturels comme de thèmes psychologiques et érotiques. Le rêve se mêle à la réalité. Si le roman est réaliste, l’auteur échappe à de nombreux endroits à la littéralité et au concret. Inga Iwasiów veut comprendre ses personnages (leurs motivations et leurs aspirations), mais, avant tout, elle désire mettre en lumière des expériences communes, celles qui ont forgé la génération des Polonais nés au début des années soixante.

Dariusz Nowacki

EXTRAIT

– c’est bien que tu sois venue, ma fille, parvint à dire Ula et ses paroles résonnent encore dans la pièce vide alors que la vieille dame n’y est plus, on la conduit au bloc opératoire sans avoir pris la peine d’arranger son lit. Des femmes de ménage munies d’un arsenal de seaux, de balais-brosses et de produits d’entretien s’en chargeront bientôt, d’ici là Magda lisse un pli machinalement, elle croise le regard de la patiente couchée près de la fenêtre ; elle a un regard inquisiteur, malveillant, se dit-elle avant de changer d’avis. Deux femmes harassées à l’âge indéterminé poussent un chariot rempli de pièces de linge grisâtres sur l’étagère du haut et de housses en plastique bleues sur celle du bas, un deuxième chariot contient des produits d’entretien
ménager. Les employées commencent par le lit d’en-face. La patiente couchée près de la fenêtre demande d’une voix presque imperceptible à ce qu’on lui apporte une serviette imbibée d’eau, ses paroles suintent faiblement à travers ses lèvres desséchées. Magda s’approche du lavabo, elle regarde son reflet dans le miroir et c’est dans ce miroir qu’elle remarque que le regard de la malade est absent, incapable de porter un quelconque jugement, indifférent. Il constate tout au plus un changement dans la pièce, un patient a été emmené, quelqu’un est entré, quelqu’un sortira, des personnes apporteront quelque chose, elles lui demanderont de l’avaler, elles s’activeront à brancher, débrancher, piquer, elles la réveilleront encore, demanderont des nouvelles de sa santé comme si elles-mêmes ne le savaient pas, comme si les nombreux résultats d’analyses, les images médicales de son corps malmené, les divers moniteurs ne leur suffisaient pas. Et puis, il y a les accès de douleurs imprévisibles, les spasmes provoqués par certains souvenirs qui resurgissent, l’indifférence. Magda regarde autour d’elle et dit, sur le pas de la porte : « Au revoir. » La malade ne lui répond pas, elle sommeille peut-être. Il règne un silence de mort, au loin, on entend des tintements métalliques, ça sent les pommes de terre cuites, le chou, le désinfectant et l’urine, ou autre chose, mais cette odeur est difficile à définir pour quelqu’un qui n’est là que de passage, il faudrait rester plus longtemps, quelques jours suffiraient à Magda pour identifier les rythmes, les goûts et les odeurs. Venue rendre une courte visite, la jeune femme ne fait que passer à côté des choses, elle ressent à peine l’intensité de l’inconnu, elle se referme sur elle-même face à la pression des éléments qui lui sont étrangers. Au cœur du brouhaha, elle y trouve une enclave de silence, un interstice dans le temps qui se meurt ; dans ce genre de situations, rares sont ceux qui ont les aptitudes nécessaires mais peut-être cela changera-t-il un jour ? Peut-être parviendra-t-on, à la fin de la chaîne, à rendre visite à ceux qui partiront à leur tour, avec une aisance que l’on aura acquise, une aisance propre aux sages ? Les femmes de ménage sont déjà dans la chambre voisine, elles recouvrent les lits vides avec des housses en plastique – comme s’il s’agissait d’articles proposés à la vente ou entreposés dans un hangar réputé pour son hygiène, se dit Magda, alors que son regard s’attarde sur la salle vitrée réservée aux infirmières ; elle est vaste et lumineuse, avec des murs peints en vert céladon. Quelle peut être l’odeur qui y règne ? Celle des femmes ? Du chocolat ? Du café ? De la soupe au lait ? Du sang ? De la fatigue ?
Magda traverse le couloir désert, elle devrait peut-être rejoindre le bloc opératoire, au rez-de-chaussée ; en réalité, il se trouve en-dessous, là où se situe également la salle de réveil, mais elle préfèrerait ne pas y entrer, elle se souvient encore de la fois où elle a rendu visite à l’oncle Roman – elle s’était déplacée spécialement pour lui, comme aujourd’hui, pour rien, Tomek n’avait pas besoin de son soutien – il y avait des femmes et des hommes aux torses découverts, des appareils électriques, de la lumière vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des personnes malmenées avec, de part et d’autre des lits, le personnel médical aux regards indifférents et fuyants. Ça aurait dû changer, mais Magda sait qu’il n’en est rien. À cet endroit, le couloir a été rafraîchi, la peinture recouvre les couches des souffrances passées ; derrière la porte munie d’une alarme sont regroupés les patients sous haute-surveillance, afin que la vie ne puisse pas tout bonnement leur échapper. On contrôle les fonctions vitales, à tout prix, même si, pour ce faire, on précipite les malades vers la mort, en ne leur épargnant ni cette lumière constamment allumée ni la mort de leurs voisins de chambre ; après tous ces efforts, les patients meurent à l’hôpital – il ne faut pas trop en exiger. On ne peut rien contre la mort. Si Ula était transférée là… elle et ses épais rideaux, remplacés tous les vingt ans par d’autres rideaux plus opaques encore, Ula a toujours souffert de photophobie. Elle n’a jamais posé de store car elle aime les tissus à motifs. Le soleil perce beaucoup trop tôt à travers les hautes fenêtres de l’hôpital, même à cette période de l’année ; l’été, ce doit être pire, ça aurait été terrible. La patiente de gauche avait dit quelque chose à propos d’un aimant dans la salle des infirmières ; d’après elle, elles gardaient un aimant pour les stores parce que tout disparaissait. De quoi parlait-elle ? De quel aimant ? Les fines lamelles des stores, fussent-elles aimantées, sont-elles capables de protéger les yeux de la douleur qui les attaque ? Pourquoi ces vols ? Que font les gens avec les parties qu’ils dévissent sur les dérouleurs de papier toilette ? Les feuilles colorées encore accrochées aux arbres forment comme un filtre, le soleil est bas, pâle, il pénètre par ces grandes fenêtres quelques heures par jour à peine. Il n’y a pas de rideau, les malades qui ne sont pas coupés de la lumière par le voile interne annonciateur de leur proche départ peuvent toujours lui tourner le dos, si tant est que leur perfusion le leur permette. Mais peut-être cela se passe-t-il différemment ? se rassure Magda. Peut-être suis-je la seule à avoir peur ? Elle assiste de l’extérieur à ce qu’ils ne voient pas. Peut-être sont-ils nichés à l’intérieur d’eux-mêmes, dans la douce alcôve de leur corps que les médicaments insensibilisent ? Pourvu qu’il en soit ainsi ! Pourvu qu’il en soit ainsi ! Ula et tante Anna aimaient répéter ce genre de formules, elles conjuraient le sort en hochant la tête au rythme des mots. « Mes vœux t’accompagnent, ma fille ! » disaient-elles en réponse à chaque nouvel avancement, à chaque nouveau travail, à chaque déménagement, à chaque nouvelle relation amoureuse. Par la suite Ula a continué de le faire seule, sans compagnie, sans amie. Elle renouvelait ses vœux par téléphone également et devait sûrement hocher la tête.
Peut-être retournera-t-elle tout simplement dans sa chambre ? Magda doit s’en assurer, et patienter. Une infirmière lui répond avec une bienveillance inespérée comme si elle la connaissait de longue date : « Votre grand-mère est encore au bloc opératoire, je vous conseille de revenir plus tard, cet après-midi, ça ne sert à rien d’attendre ici. » Ça se passe autrement dans les films, pense Magda. Il y a toujours quelqu’un qui vient vous informer concrètement de l’état du patient, qui vous tape gentiment sur l’épaule ; heureusement, cette infirmière a pris le temps de lui parler, de façon aussi personnelle qui plus est, c’est presque comme dans un film finalement, il faut savoir l’apprécier, avec de tels salaires on ne devrait pas avoir de prétentions démesurées et puis, combien de fois au cours d’une vie peut-on moduler sa voix pour calmer les inquiétudes d’une traîtresse ? Pour rassurer ces filles qui ne rendent pas quotidiennement visite à leurs mères, ces frères qui vivent à un millier de kilomètres, ces collègues de travail mal à l’aise qui passent facilement d’un sujet à un autre où la mort sonne creux, ces voisines indiscrètes qui ne cherchent qu’à alimenter des ragots. Après combien de mois, d’années a-t-on envie de leur parler ouvertement ? Ne pas feindre que le type qui a acheté un koala en peluche à l’aéroport pour l’offrir à sa mère est un homme comme il faut, sympathique et digne de compassion. Le couloir dans cette partie de l’hôpital a également été rénové, par chance il n’évoque ni la prison ni la guerre, il ne suscite pas ces étranges associations que peut avoir une lectrice de Foucault, bien évidemment. Le mur beige dévie sur un espace avec des tables et une machine à café, des patients en robes de chambre ou en joggings s’y trouvent en compagnie de personnes endimanchées. Pourquoi se rend-on à l’hôpital comme on va à l’église ? En chemise, en corsage blanc ? Pourquoi cette solennité, cette attention particulière ? Pourquoi cette mascarade ?

Traduit par Lydia Waleryszak