La baleine, ou le hasard objectif

Agnieszka Taborska est l’auteure des Conjurés de l’imagination, illustre essai sur l’histoire du surréalisme français. Elle s’intéresse particulièrement à l’héritage de cette révolution de l’esprit. « Si henri Michaux avait passé une nuit avec Roland Topor, le fruit magnifique de cette nuit serait Agnieszka Taborska, a écrit à son sujet Natasza goerke, écrivaine polonaise vivant àhambourg. Son roman post-surréaliste, La vie songeuse de Leonora de la Cruz, a été traduit en anglais et en français. Ses activités de traductrice littéraire et d’enseignante à Rhode Island School of Design ont fait d’elle une éminente spécialiste de la création d’avant-garde américaine. Ses malicieuses fables pour adultes et enfants sont parues en Pologne, en Allemagne au Japon et en Corée. Les multiples centres d’intérêt et passions d’Agnieszka Taborska se sont cristallisés dans son dernier livre. La baleine, ou le hasard objectif est un recueil de notes, de perles et d’anecdotes, l’almanach d’une globe-trotter extralucide qui, à l’aide de sa hachette, se fraie un sentier dans la brousse des signes envoyés Dieu sait par qui. Dans ses notes de voyage sur la Pologne, la France, les États-Unis, la Tunisie, le hasard se transforme en évidence, le merveilleux pose à la banalité et une indomptable curiosité des choses à venir nous entraîne dans le monde et ailleurs. Agnieszka Taborska n’est pas la première à avoir été avalée par la baleine blanche du monde. Mais dans le plancton des événements et des anecdotes, dans le gulf Stream de ses récits qui pourraient avec bonheur devenir des épisodes de film ou de roman, l’écrivaine se sent comme un poisson dans l’eau. Dans sa prose épicée d’une dose de fantastique et de merveilleux, le réalisme de Laurie Anderson le dispute à l’humour des films de hitchcock et son œil de voyeur observe un monde où tout regorge de sens, de secrets et de potentialités.

Marek Zaleski

EXTRAIT

I
ICI
Les corbeaux

Roland Topor disait que les différences d’âge n’empêchent pas de s’amuser ensemble. Une fête de Pâques m’en a convaincu. Nous y sommes allés après des années de réveillons ratés aux États-Unis. Des réveillons préparés à grands frais et avec soin, bonne nourriture, alcool de qualité et musique à tout hasard. Des réveillons où on ne s’éternise pas et où on sirote sa bière debout. Les invités de la sauterie de carême avaient entre vingt et quatre-vingt ans. Pour la plupart ils ne se connaissaient pas mais tous entretenaient un lien avec l’industrie cinématographique. À notre étonnement, une heure après, tous dansaient, chantaient, sautillaient, formant par à-coups des tas de corps plaqués au sol, au milieu de la pièce, comme dans un match de rugby. Nous avons fait pareil, même si notre condition physique dégradée outre-Atlantique ne nous a pas permis de veiller jusqu’à l’aube. Au cours de ces batifolages, j’ai appris une chose intéressante : sur le tournage, le problème, c’est le corbeau. Vu le succès des films sur les sorciers, c’est l’oiseau qui apparaît le plus souvent. Le souci, c’est qu’il chie sans arrêt. Aussi, les actrices qui jouent avec lui portent des robes d’époque amples pour recouvrir les fientes de leurs plis. Juste après la teuf de Pâques, j’ai lu un article sur une invasion de corbeaux au Japon où ces volatiles se sont multipliés comme dans le film d’horreur de Hitchcock. Leur population a tellement augmenté que des policiers, équipés de jumelles, sont chargés de guetter leurs nids et les détruire, en dépit des protestations des écologistes. Mais les corbeaux se montrent plus malins que les policiers et fabriquent des leurres. Parfois ils attaquent les enfants pour chiper leurs
sucreries et débarquent dans les écoles pour chaparder leurs goûters. Les Japonais sont confrontés au même problème que les cinéastes polonais. Les habitants de la ville de Tsuruoka ont trouvé une parade : ils se déplacent avec des parapluies ouverts.

II
LÀ-BAS
La Floride

Il suffit, paraît-il, de passer une semaine à New York pour devenir newyorkais. À Miami, il suffit d’un séjour plus bref encore pour être capable de calculer la valeur marchande du monde environnant. Pour beaucoup d’habitants de cette ville, il n’y a guère de sujet plus attrayant, plus important ou plus sexy. Les montées et les baisses de prix des maisons des voisins suscitent des discussions pouvant se prolonger tard dans la nuit. Au bout d’une semaine de vacances à Miami Beach je cesse de voir les petites baies pittoresques, les canaux blancs de canots amarrés à la berge, l’architecture des années 1930 préservée dans sa forme la plus pure, les maisons contemporaines se prélassant sur des terrains dix fois plus grands qu’en Europe, les tours de verre offrant un panorama à vous couper le souffle depuis chaque fenêtre ainsi que la végétation si exubérante qu’elle constitue à elle seule une raison de venir ici. Je ne vois plus l’océan scintillant sous le soleil, le ciel d’azur, le sable jaune, les mouettes, les pélicans, les lézards et les alligators. Ni les Juifs orthodoxes, trop chaudement habillés, se baladant sur la promenade, ni les lycéennes, trop légèrement vêtues, sortant le soir dans les bars. Je ne vois plus les travestis dont le corps ferait rougir d’envie tous les Grecs de l’Antiquité. Je cesse de me demander si la personne aux mains fripées et au visage lisse mais avec l’air toujours étonné est quadragénaire depuis longtemps, car je ne la vois plus non plus. Je ne remarque même plus les sportifs qui de l’aube à la nuit entretiennent le culte de leurs muscles et de leur santé. Au lieu de tout cela je vois des chiffres se terminant par de longues séries de zéros. Ils sont gigantesques, intouchables, chacun d’une couleur différente pour paraître plus agressif et vulgaire que son voisin. Ils disparaissent seulement pour un moment quand je me couche et que je regarde le ventilateur en forme de palmier suspendu au-dessus de moi. Mais à peine ai-je fermé les yeux que les chiffres reviennent. Dans mes rêves, ils me montrent leurs dents, font des gestes obscènes, crachent et essaient de se pisser les uns sur les autres. Le matin, je constate que le ventilateur-palmier s’est lui aussi transformé en chiffre. Le septième jour, je reprends l’avion. J’ai une place à côté du hublot et quand je regarde dehors pour faire mes adieux à cette contrée bizarre, je sais ce que je vais voir. Des chiffres qui se bousculent, se lancent des zéros, bondissent pour tenter d’agripper les ailes de l’avion et qui me font un dernier bras d’honneur.

III
ENCORE AILLEURS
La jeunesse

Autour de nous, les gens parlent de plus en plus souvent de maladies. Récemment encore, on les évoquait de temps en temps, dans des situations exceptionnelles, comme une jambe cassée au ski, une crise d’appendicite, l’infarctus d’un oncle ou la crise cardiaque d’un grand-père. Ces événements relevaient de la catégorie du coup de tonnerre dans un ciel bleu, et on ouvrait tout grand la bouche en écoutant ces récits. Puis sont apparues des anecdotes plus proches, plus dramatiques. Lutte contre le cancer, dépressions, débuts de maladie chronique, tentatives de suicide, problèmes intimes chuchotés à l’oreille de ceux qui veulent entendre. Avec le temps, les comptes-rendus sont devenus plus détaillés : migraines, douleurs de dos, tension trop haute ou trop basse, problèmes de digestion, de peau, de vue, d’ouïe, d’oreille interne, de prostate, de foie, d’articulations, de reins, d’intestins, de cheveux, d’hormones, sans parler de récits glaçant le sang sur des visites de plus en plus longues et coûteuses chez le dentiste. Les recettes culinaires qu’on échangeait naguère entre soi ont été évincées par des listes de plats dont la consommation entraîne des séquelles innombrables. Les auditeurs de ces récits ne peuvent plus manger un de ces mets la conscience tranquille. Qu’est-ce qui pourrait bien briser la monotonie de ces conversations qui, pour un quadragénaire, sont une chose nouvelle et de mauvais augure ? L’histoire d’une personne qui – bien qu’elle ait une vie malsaine, une hygiène catastrophique, un boulot harassant, qu’elle fume, boive, se pique, soit insomniaque, fasse l’amour avec des inconnus et sans protection, déteste les médecins, le sport, l’air frais, les légumes, les fruits et l’écologie – se porte comme un charme et rajeunit à vue d’œil.

Traduit par Véronique Patte