Le Corbeau

Le Corbeau est une fable hors du commun, pleine de violence et de cruauté, sur l’état de siège en Pologne. Bien que dans sa forme, elle s’apparente à un conte pour enfants et que son héros soit un petit garçon, cette œuvre remplie de magie est destinée à un lecteur adulte.
Le Corbeau, dénommé Comisana (l’acronyme du Conseil militaire de salut national), est le grand oiseau noir qui, un soir, pénètre dans la maison du petit Adam pour capturer son père. Le reste de la famille est enlevé, la nuit même, par les sbires de la bête. Seul le petit garçon, sauvé par monsieur Beton, un voisin, en réchappe. Ensemble, ils vont sillonner les rues ténébreuses à la recherche des kidnappés, non sans péripéties. Adam perd de vue son ami à plusieurs reprises ; il est parfois emporté par un Aéro-tract qui lui fait survoler la ville. Les aventures du garçonnet sont fantasmagoriques. La ville est sous la domination des Chiens (de grands monstres métalliques à l’apparence de canidés), des Viliciens (des dragons mécaniques agitant constamment leurs sept matraques) et des GAZ (des sortes de Léviathans qui avalent les gens). Par ailleurs, les Barlouzes et les Cafards se tiennent aux aguets à chaque coin de rue tandis que les arbres et les
toits des maisons sont envahis par d’affreux oiseaux prêts à se jeter sur les Positionnistes autrement dit les Opposants.
La fable de Dukaj porte en épigraphe une citation empruntée à Lewis Carroll. En effet, ce livre a beaucoup de points communs avec Alice au pays des merveilles. D’une part, Dukaj fait preuve d’une grande inventivité, non seulement dans l’usage de néologismes, mais sur le plan plus général de la langue, ce qui constitue l’un des grands attraits du Corbeau. Le récit est notamment truffé de bouts-rimés pleins d’humour. D’autre part, et c’est là un élément important, Adam, à l’instar d’Alice, veut à tout prix comprendre l’univers mystérieux des adultes afin de découvrir les lois qui le régissent. Cependant, les intentions premières de l’auteur ne sont pas tout à fait claires. Le Corbeau s’aventure sur le terrain toujours aussi controversé aujourd’hui de l’état de siège en Pologne, mais il peut également être considéré comme un phénomène artistique bien particulier. On peut y voir un jeu littéraire très subtil, un exercice de style et d’imagination propre à l’auteur, ou encore lui prêter diverses significations politiques. Le Corbeau est incontestablement une œuvre remarquable, pas seulement
d’un point de vue esthétique.

Dariusz Nowacki

EXTRAIT

Adam se réveilla de nouveau en sursaut. Une chose terrible était survenue chez lui, il le savait. Un grand vacarme l’avait tiré de son sommeil, mais il ne parvint à l’identifier que lorsqu’il s’assit sur son lit et qu’il frotta ses paupières.
Une fenêtre avait volé en éclats. Oui, ce qu’il avait entendu durant son sommeil, c’était le bruit d’une vitre brisée. Quelque chose de lourd était également tombé à terre et maman avait poussé un cri de terreur. Tout cela s’était passé dans la chambre de ses parents.
Adam sauta hors de son lit et marcha à petits pas le long du cou-loir. Un souffle froid lui glaçait les pieds. Le petit garçon se mit à renifler. La porte de la chambre de ses parents était entrouverte. La pièce était éclairée. Le vacarme n’avait pas cessé. Adam reconnut la voix de son oncle Kazek. Il proférait de très vilains mots.
Adam approcha son visage de l’ouverture.
Sur le bord endommagé de la fenêtre, au milieu des éclats de verre, était posé un énorme corbeau, identique à celui qu’Adam avait vu en songe : la bête au plumage noir et brillant était terrifiante.
Le corbeau étendit ses ailes au point qu’elles masquèrent en-tièrement le mur, de la bibliothèque jusqu’au buffet. L’une de ses pattes crochues enserrait le papa blessé d’Adam, l’autre agrippait l’appui de fenêtre. L’oiseau se redressa puis fit retomber violemment son énorme bec, semblable à un long pic tranchant. Il attaqua la maman d’Adam qui tentait de sauver son mari. Elle n’y parvint pas. L’animal blessa la maman d’Adam qui s’écroula en hurlant de douleur.
Le corbeau ouvrit son bec, le secoua pour se débarrasser des gouttes rouges qui le maculaient et poussa un cri si perçant qu’il se répercuta dans tout le quartier.
Les rideaux en lambeaux claquaient dans le vent glacial qui s’engouffrait dans la pièce en entraînant des flocons de neige. Le lustre oscillait, l’ombre déformée du corbeau sautait d’un pan de mur à l’autre.
Adam se jeta au secours de sa maman, mais l’oncle Kazek le saisit par le bras. Le garçon se débattait et criait.
Le corbeau tourna sa tête en direction d’Adam. Ses énormes yeux se plantèrent sur lui.
Le petit garçon tremblait de froid. Il agrippa fortement le pyjama de son oncle. Les iris charbonneux de l’animal devaient envoyer des ondes paralysantes parce qu’Adam ne parvenait pas à bouger d’un pouce. Le regard vide et glacial de la bête l’avait scellé au sol.
– LE FILS ! croassa l’oiseau.
Cling ! Une ampoule éclata.
C’est alors que le corbeau replia ses ailes, secoua le papa d’Adam toujours inconscient et plongea avec lui dans la nuit noire. Il ne laissa derrière lui qu’un tourbillon de plumes, de flocons et de papiers déchirés. Des dossiers, des documents, des feuilles arrachées jonchaient le sol. Adam et l’oncle Kazek se précipitèrent vers la fenêtre. Le vent glacial leur arracha des larmes. Adam voulut se hisser sur le rebord de la fenêtre, mais l’oncle Kazek le retint. Il lui indiqua seulement du doigt une ombre qui disparaissait peu à peu dans le ciel nocturne, au-dessus des immeubles et des grues.
L’oncle Kazek aidé de grand-mère emmena la maman d’Adam dans une pièce voisine, puis il s’empressa d’aller téléphoner. Grand-mère essaya tant bien que mal de panser la blessée. Le Corbeau l’avait meurtrie au-dessus du cœur. Une tache rouge grossissait sur sa chemise de nuit.
La maman du petit Adam gardait les yeux fermés, quant au gar-çon, il se tenait dans un coin et se rongeait les ongles.
Le voisin qui possédait un téléphone entra alors dans la pièce.
– Ils seront là d’un instant à l’autre, annonça-t-il.
Grand-mère chercha du regard son petit-fils terrifié.
– Jan, prenez-le avec vous.
Monsieur Jan referma la porte de son appartement en hâte. Il poussa tous les verrous et mit les chaînettes.
Il inspira profondément avant de faire glisser le petit clapet du judas pour observer la cage d’escalier.
– Ils arrivent, souffla-t-il.
– Qui ça ?
– Eux.
Monsieur Jan posa un doigt sur sa bouche et Adam colla son oreille contre la porte.
D’abord, le vent s’engouffra dans l’escalier. Des volets cla-quèrent. Des pieds frottèrent le paillasson et les battants de l’en-trée de l’immeuble se refermèrent violemment. Ensuite, le gron-dement de nombreuses paires de bottillons se fit entendre. BOUM-BOUM, BOUM-BOUM. Ils couraient, mais c’était comme si rien ne les pressait. Étage après étage, ils s’approchaient toujours plus. Adam décolla un moment son oreille de la porte. Ils ne s’arrêtèrent pas, mais continuèrent leur ascension jusqu’à l’étage supérieur, là où se trouvait l’appartement du garçon.
Monsieur Jan posa à nouveau son doigt sur sa bouche. Les cris de la grand-mère d’Adam retentirent. L’oncle Kazek disait aussi quel-que chose à voix haute.
Les pas se rapprochèrent de nouveau. Ils descendirent l’escalier en courant. BOUM-BOUM, BOUM-BOUM. La porte d’entrée claqua une nouvelle fois.
Puis le silence retomba.
Monsieur Jan ouvrit la porte et jeta un œil à l’extérieur. Adam se faufila sous son bras et se précipita à l’étage supérieur, chez lui.
Mais son chez-lui avait disparu. Ils avaient tout cassé, arraché, dé-chiré, renversé, bousculé, écrasé, éventré, éparpillé. Ils avaient tout détruit.
Adam se dirigea vers le lit de sa petite sœur. Il était vide.
Il n’y avait aucune trace de maman ni de grand-mère ni de l’oncle Kazek.
Toutes les fenêtres étaient soit ouvertes, soit brisées. Le vent et la neige tournoyaient au-dessus de ce spectacle désolant.
Monsieur Jan et Adam marchaient sur les vêtements, les papiers, les débris du mobilier éparpillés au sol.
– Où est maman ?
– Ils l’ont emmenée.
Adam se hissa sur le rebord de la fenêtre. Monsieur Jan l’attrapa par le col.
Sur la neige, au pied de l’immeuble, on apercevait de grosses em-preintes de chiens suivies de profondes traces de pneus. Près des bennes à ordures se tenait un homme en long manteau noir dont le crâne était surmonté d’une antenne de cinq mètres de haut. Il remuait la tête dans toutes les directions en dessinant des cercles de sa pointe d’acier.
– Ta famille a été emportée par les Chiens, grommela monsieur Jan en serrant Adam contre son torse. Ce que venait d’entendre le petit garçon rappelait étrangement les grincements d’une béton-nière.
– Ils ont laissé un Cafard sur place. Fais attention, petit, on va se faire remarquer. Il transmet tout au Corbeau.
Adam fut parcouru d’un frisson.
– J’… J’ai f-f-froid.
Ensemble, ils rentrèrent dans l’appartement de monsieur Jan. Il prépara du thé à Adam. Quant à lui, il se versa Quelque chose de plus fort. Il avala son verre d’un trait et souffla.
– Comment tu t’appelles, petit ?
– Adam, répondit le garçon en reniflant.
Le voisin lui tendit son énorme main.
– Moi, c’est Jan Stanisław Wieńczysław Beton.

Traduit par : Lydia Waleryszak