Toxémie

Ada, une jeune étudiante en kinésithérapie, obligée de s’occuper de son père dépressif, se sent gagnée, elle aussi, par la dépression. Tadeusz, un vétéran de l’insurrection de Varsovie, poursuit de ses assiduités Anna, une autre très jeune fille. Jan trouve son exutoire dans la rédaction d’éloges funèbres pour des personnes toujours vivantes. Longin, un conducteur de tramway, n’accepte pas l’idée que son couple ne tient que par la force de l’habitude. Une retraitée, Lucyna, fidèle auditrice de radio Maryja, aspire à la sainteté. Autant de personnages qui peuplent le premier roman de Małgorzata Rejmer. Ils ont en commun de vivre dans l’un des plus vieux et plus pauvres quartiers de Varsovie et d’être tous malades. Ils connaissent aussi une certaine difficulté à nouer des relations normales avec les gens et cela les condamne à une grande solitude. Diverses circonstances font qu’ils se rencontrent et, dès lors, leur souffrance personnelle s’en trouve décuplée. Finalement, un tragique accident provoque une confrontation majeure entre eux.
Małgorzata Rejmer sonde volontiers la face sombre de l’existence. Elle dépeint un univers de personnages repoussants, laids et méchants qui éveillent en nous autant de répulsion que de compassion. La force de son roman tient à la proximité qu’elle crée avec les personnages pour faire apparaître leurs démons, mais de manière à ce que l’histoire racontée reste crédible en dépit des caractéristiques et des habitudes grotesques des gens qu’elle dépeint. Un certain sens de l’humour et une langue poétique très adaptée au projet de la narration, sont aussi des atouts. La jeune romancière renoue ainsi avec une belle tradition polonaise, quelque peu délaissée ces dernières années, celle du grotesque et de l’esthétique de la laideur. Małgorzata Rejmer renouvelle celle-ci en l’adaptant à la nouvelle réalité sociale et politique. La Toxémie a été accueillie comme un début littéraire prometteur. Étant donné le talent et la maturité de la jeune romancière, il ne s’agit certainement pas d’un simple hasard.

Marta Mizuro

EXTRAIT

Le tramway que conduisait Longin était merveilleux, il sentait bon, était très propre, très « unioneuropéenne ».
Parfois, tandis qu’il traversait Varsovie, Longin imagi-nait qu’il était un conducteur de tramway français ou allemand. En parcourant la France, il se récitait Apollinaire. En sillonnant l’Alle-magne, il égrenait Rilke. « How do you do ? » disait-il au passager auquel il vendait un billet et qui n’était autre que Günter Grass ou Le Klézio ou Ouelbek.
Longin disait « merci but no free ticket, good book », saluait puis poursuivait sa route dans ce monde aux jolies façades. Zéro graffitis, zéro grossièretés. Les gens riaient et se souriaient, ils avaient de belles dentitions, de jolies jambes. Trottoirs bien tenus pour promenade en bonne intelligence de l’aveugle et du boiteux.
Or, autour de Longin, rien de tout cela, juste un monde étran-gement dénué d’intérêt. Les gens se déplacent comme ces marion-nettes sinistres la tête piquée sur un bâton. Ils sont pressés, mais pourquoi, vu que rien de bon ne les attend ? Et là, justement, loin encore, sur le trottoir, une petite vieille file d’une allure d’escargot, elle arrive vite vers lui par saccades très gauches en s’aidant d’une canne qui rappelle un tuteur à haricots. Elle va venir claquer là, devant lui.
Longin attend, il appuie son menton sur son coude.
– Mais roulez donc ! lui crie quelqu’un.
Longin attend.
– Mais roulez donc, putain de merde ! s’énervent ses passagers.
Longin regarde la petite vieille. Elle est essoufflée, elle approche mais elle est encore loin. Il ferme la porte.
Le tramway repart. Un, deux, trois.
Sa tête dodeline, Longin est tellement fatigué.
Elles se dépêchent ces petites vieilles, elles se dépêchent ! En voilà une avec une traîne, celle d’un bandage qui entoure sa jambe. Lon-gin dirait que cela peut tourner au drame, elle va se prendre les pieds dedans, glisser, se fouler la cheville, se casser quelque chose et vlan !
L’infirmité, les soucis.
Mais qui irait écouter Longin !
Sa tête se fait lourde, il conduit sans trop y voir. Ses yeux deviennent vitreux, un peu comme ces oignons que l’on fait revenir sur une poêle. Longin se frotte les paupières puis lance un regard plus vif car il passe précisément à côté de chez lui, de son appartement propre et calme où l’attend sa merveilleuse épouse Alicja, une femme belle comme celles des romans de Dostoïevski, un peu sombre peut-être, un chouïa capricieuse, mais au grand cœur, expansif avec ça ; elle est d’une nature énergique, avec un caractère blindé comme de l’acier ! Évidemment, elle a quelques exigences, quelques aspirations non comblées, le désir de quelque chose de plus grand, « mais Alicja, je ne peux pas t’offrir grand-chose avec ce que j’ai ! »
Et pourtant elle l’aime.
Elle l’aime peut-être encore.
Il va lui poser la question ce soir. « Est-ce que tu m’aimes encore ? Quand nous parlons d’amour, de quoi parlons-nous ? » lui deman-dera-t-il encore.
Longin baisse la tête, ému à cette idée. Lorsqu’il la relève, c’est l’horreur !
Une silhouette étrangement tordue, avec une main collée au ventre, traverse en flèche la chaussée ! Elle se jette sous ses roues. Longin fait hurler la sonnerie du tramway et freine. Il gémit, se signe et pense brièvement à saint François, si proche, à Alicja, à ses enfants qui ne sont sans doute pas encore partis de la maison ce matin.
Il entend un fracas suivi d’un son bizarre. Pareil à un craquement multiple. Une secousse agite le tramway comme s’il passait sur une bûche.
« C’est la fin ! » songe Longin. Tandis qu’il freinait en fermant les yeux, il avait l’impression que la nuit sous ses paupières éclatait. Il entend un étrange sifflement. Le vent ? Il ouvre les yeux. La fenêtre de sa cabine est terriblement sale. De l’autre côté, tout est très vide.
Derrière Longin s’élève une canonnade de voix multiples comme celle du chœur d’un opéra de province. Il sort précipitamment pour se pencher au-dessus du corps, mais recule aussitôt. Il sanglote, se plie en deux et vomit de dégoût, d’effroi, de désespoir. Il ressent un bref soulagement, s’essuie la bouche et comprend que le cauchemar ne fait que commencer.
Il regarde le ciel, mais le ciel est d’un calme impitoyable.
C’est l’horreur des silences soudains ! Le néant des cieux !
Longin s’essuie le visage de son mouchoir, se mouche, soupire et fait un pas vers le corps, mais recule pour ouvrir la porte aux passagers.
Ils se déversent au-dehors dans un bouillonnement de toutes les couleurs. Longin voit que certains discutent dans un petit groupe qui s’agglutine effrayé, d’autres se précipitent pour regarder le corps.
« Putain, l’enfoiré ! » lance un jeune gars.
Plusieurs personnes sortent leurs portables pour filmer. Longin se précipite vers elles pour le leur interdire, mais comprend vite que ce sera sans effet.
Il attend les urgences, la police, la sentence.
Le destin c’est le destin ! Cette phrase tourne dans sa tête. Il n’échappera pas à son destin.
Y avait-il jamais pensé ? Quelqu’un l’avait-il pensé à sa place ? Il n’en sait rien.
Un homme s’approche de lui pour lui donner quelques tapes sur l’épaule.
– Ne vous en faites pas, dit-il. J’ai tout vu, j’ai vu ce qui s’est passé. Vous êtes innocent. Vous n’êtes pas ivre. Ils ne vous feront rien.
Longin hoche la tête, va sur le côté et pleure. En s’essuyant les yeux, il voit dans son désarroi l’équipe de la grue prendre position autour du tramway.
L’ambulance est arrivée, rapidement suivie par la télévision et, juste après par la police. Une jeune fille en corsage rose, un micro à la main, se faufile entre les badauds, s’excuse à foison et les interroge.
– Je suis Maya Maï, dit-elle à Longin, j’étais dans ce tramway. Pouvez-vous me dire ce que vous avez ressenti lorsque vous avez écrasé cet homme ?
Longin respire profondément, fait un signe de dénégation de la tête et s’éloigne.
Il voit que la jeune fille discute avec l’équipe de la grue avant de regarder le travail de cette dernière, les bras croisés.
– Putain de merde, s’écrie-t-elle soudain en se figeant. Je le connais cet homme ! C’est Tadeusz Stokrocki, un grand résistant polonais !
Au repos.
Un murmure parcourt les badauds, les jambes de Longin fla-gellent.
– Mort sous les roues du tramway d’un grand résistant ! s’écrie Maya Maï tout en se positionnant devant la caméra.
– Un grand résistant de la Seconde Guerre mondiale, reprend l’onde qui traverse la foule.
Aussitôt quelqu’un s’approche de Longin.
– Comment avez-vous osé ! lui lance un homme moustachu. Tuer un aussi grand résistant !
Là-dessus la police, jusque-là indolente, retrouve de la vigueur.
Longin est pris à part pour un alcotest.
Longin ferme les yeux et souffle dans l’appareil.

Traduit par : Maryla Laurent