Pension de famille

Ce livre est la description d’une journée passée par le narrateur dans une pension de famille située dans une villégiature aux environs de Varsovie. Enfant, il s’y rendait souvent en compagnie de sa grand-mère, il y rencontre désormais les personnes âgées qui se souviennent du petit garçon qu’il fut autrefois. Mais cette pension de famille n’est pas ordinaire : elle accueille des vieux juifs survivants de l’Holocauste, cela confère au récit un climat de rêve éveillé peuplé de revenants, de scènes d’un passé lointain, de menus événements et de querelles idéologiques. L’action n’est simple qu’en apparence : elle se déroule en fait sur plusieurs plans temporels, déborde d’anecdotes et de légendes typiquement juives où les héros vivent dans un passé qui se mêle au temps présent dans une sorte de simultanéité. Ces vieilles gens, derniers témoins du monde juif polonais d’avant-guerre, perçoivent le passé comme quelque chose que l’on peut toucher de la main mais qui reste déformé par leurs obsessions et leurs trous de mémoire. L’auteur est né en 1973, il est donc représentant de la « troisième génération de l’Holocauste ». Dans ce livre tout empreint de chaleur et de douce ironie, riche en tableaux qui parlent à nos sens, il s’attache à montrer la forme sous laquelle survit aujourd’hui en Pologne la tradition juive et il en souligne la diversité. L’héritage juif y est vu, d’une part, comme un dialogue de destins contrastés, d’autre part, comme un incessant débat autour de la mort, de l’existence ou l’inexistence de Dieu, des tâches qui attendent les Juifs. Ce débat sature le monde du quotidien, l’investit d’une façon amusante, mais lui donne aussi un sens, même quand ce monde subit des transformations drastiques et que la plupart des participants au débat périssent. La relève est assurée alors par les survivants qui retrouvent leurs partenaires en ressuscitant les morts.

Jerzy Jarzębski

EXTRAIT

Je voulais entendre le grincement des volets et le bruit des fenêtres qu’on ouvre dans l’espoir que mes voisins, renonçant à leur prudence, voudraient se montrer sur l’un des nombreux balcons, mais rien de tel ne se produisit bien que j’aie attendu jusqu’à midi, me délectant de la vue de pins roussissant dans le vent.
Personne ne vint, le jardin était vide, les fenêtres fermées. Peut-être se cachaient-ils tous dans la salle à manger ou dans le salon, groupés, comme par le passé, autour d’un téléviseur en panne, au-dessous d’une fresque évoquant l’histoire des Juifs. Peut-être fallait-il les chercher là-bas ? Sinon, où?
Autrefois, c’était simple du fait du vacarme qui remplissait dès l’aube tous les couloirs. Bien avant le petit déjeuner, à l’heure où, dans la cuisine, ils n’avaient pas encore réussi à faire cramer des flocons d’avoine, les portes se mettaient à claquer dans toute la maison et les pas des pensionnaires faisaient craquer le bois des parquets. Monsieur Abram et Monsieur Chaïm allaient griller leur première cigarette sur le devant de la maison. Madame Hanka, de sa voix croassante, se plaignait à ma grand-mère de ses douleurs arti-culaires et de sa nuit d’insomnie. Madame Tecia allait aux journaux. Et Monsieur Léon, vêtu d’un mini peignoir, équipé d’une serviette de bain rayée, d’une imposante brosse à dents et d’un verre destiné à des bains de bouche, se précipitait dans la salle de bains pour pou-voir y prendre sans être dérangé sa douche curative sous un jet d’eau glaciale. Puis, en compagnie du docteur Kahn, il allait à sa séance de gym matinale. Un, deux, un, deux ! Docteur Kahn donnait le tempo en agitant ses bras. Trois, quatre ! Le vieux dos de Monsieur Léon répondait par des craquements. Cinq flexions du buste, cinq extensions, deux demi-flexions des genoux, plusieurs rotations du cou à droite puis à gauche. Un, deux, trois, quatre, cinq !
La pension se remplissait de cris et prenait du volume à la faveur de la lumière du jour qui l’envahissait de tous côtés. Les gens se réunissaient en petits groupes près de l’escalier de l’entresol, discutaient avec animation, puis se séparaient pour se regrouper de nouveau à l’étage, dans le hall, où ils pouvaient s’asseoir confortablement dans des fauteuils rouge betterave et attendre que l’on ouvre la salle à manger. De derrière la porte parvenait le tintement des assiettes. J’apercevais à travers une fente le personnel qui disposait sur des tables des siphons d’eau de Seltz, les serveuses apportaient des vases remplis de potage et des plats de fromage blanc à la ciboulette. J’aimais cet instant où nous allions tous nous asseoir sous des portrais de classiques yiddish et commencions à nous restaurer. Toute notre famille composée de vagues oncles et tantes, si différente de celles immortalisées sur des portraits de groupe. Dire que je n’ai pas une seule photo de Monsieur Léon ni de Monsieur Abram. Je ne suis même pas sûr de pouvoir les distinguer si jamais ils apparaissaient soudain devant moi.
C’est la même chose avec mes souvenirs. Je n’en ai pour ainsi dire pas. Mon passé est profondément ancré en moi, mais quand j’essaie de l’atteindre, je tombe sur un creux, comme si j’étais né hier et que tout ce qu’il fut avant n’était qu’un fouillis d’images abîmées par le temps, réduites à l’état d’atomes dont m’avait parlé Monsieur Léon. La foule de ces images crée une illusion de mémoire et, tout comme un grand nombre de photographies, devient un substitut de vie. Je les cherche dans la poussière accumulée entre les pavés d’une rue connue, dans les fentes du parquet. Si ça se trouve, les particules altérées du temps ancien subsistent encore quelque part, incommo-dantes comme l’odeur de la gomme arabique qu’exhalent les recoins d’un tiroir. Aujourd’hui, je sais que c’est de là-bas, de cette ancienne salle à manger que me vient ce sentiment de vivre sur une île, tout me paraît inadéquat, inapproprié. Et que cette conscience pessimiste que tout passe, tout vieillit, tout se dénature et se couvre de givrures, plonge ses racines dans ce temps où j’observais en catimini Madame Kaminska et Monsieur Chaïm avancer péniblement à de tout petits pas au bout d’une allée boisée du parc.
Quand je longe maintenant les portes du couloir qui se tiennent au garde à vous comme des infirmiers partant à la guerre, elles brillent toujours sous d’épaisses couches de peinture à l’huile. Mais leurs plaques avec des numéros de chambres ont disparu, elles s’y trouvaient pourtant encore le soir, quand je suis passé par là. Un courant d’air arrivait par la porte entrouverte de la terrasse du haut où j’allais voir Monsieur Jakub et où Monsieur Chaïm aimait à s’at-tarder. C’est là aussi, lors de belles soirées d’été, que le docteur Kahn jouait aux échecs avec Monsieur Abram.
L’heure du déjeuner est passée depuis longtemps. Ou celle du dî-ner ? Auraient-ils mangé sans moi ? Personne n’a sonné. Moi non plus. Certes, je ne suis plus un enfant. C’était le privilège des petits qui ne sont plus là à présent. Y a t-il encore quelqu’un des anciens ? Monsieur Jakub ? Et le directeur ? On n’entend pas le crépitement de sa machine à écrire, ce qui veut dire qu’il n’est pas encore arrivé à son bureau. Par moments, il fait penser à Monsieur Abram et son journal, surtout quand il consigne dans son cahier des colonnes de chiffres de son écriture minuscule. Notre courageux chroniqueur. Seul à son bureau, il gratte le papier, range des fiches, écrit des rap-ports... Il laissera derrière lui une montagne de papiers inutiles. Était-ce bien dans un coin de son bureau qu’on avait accroché ce vitrail : Benjamin, tout bleu, est un loup qui déchire. Bien-aimé de Yahvé, il demeure en sécurité ; le Très-Haut le protège tout le jour.
Un gémissement vient de trouer le silence du hall. Quand je me suis approché, un écho de voix me parvint du côté de la salle à manger. Ca doit être le directeur qui revient pour vider une vieille querelle qui l’oppose à Monsieur Jakub. Notre querelle historique, toujours la même depuis Moïse, peut-être même depuis Adam.
Monsieur Abram et Monsieur Léon s’y reconnaissent. Ou Monsieur Chaïm qui expose toujours l’envers et l’endroit de tout problème et continue inlassablement à s’interroger sur la sortie d’Égypte et sur ceux de Varsovie. Qui d’entre eux est resté et qui est sorti ? Nous sortons toujours pour ne plus revenir, mais, à l’époque, si personne n’était sorti, nous n’existerions pas aujourd’hui. Voilà la différence. Je n’ai jamais pu comprendre cette sombre et impitoyable logique, des années durant je fus tourmenté par la fatalité de ce choix de ja-dis. Ne nous serions-nous pas, de toute manière, retrouvés ailleurs, si ce n’est pas ici, peut-être là-bas ? Si ce n’est pas aujourd’hui peut-être... Et ces molécules dansantes dont m’avait tant de fois entretenu Monsieur Léon, elles auraient bien pu se reconstituer pour former nos corps et nos cerveaux – même si grand-père et grand-mère n’étaient pas sortis de la ville après les premiers bombardements de septembre ?
J’ai traversé la salle à manger. Elle était vide. Rien n’avait changé. Derrière les cinq portes-fenêtres, des piliers blancs continuaient à soutenir le toit légèrement pentu, des fleurs de toutes les couleurs dressaient gaiement leurs têtes dans des vasques de béton, entre les dalles de l’allée poussaient des touffes d’herbe rousse. À l’intérieur, la table de service se trouvait comme avant sous le portrait d’un couple de Juifs mariés. Sur la nappe de toile cirée, à présent débarrassée, on apercevait encore quelques miettes et trois cercles sombres à l’endroit où nous mettions nos pots de thé noir pour la nuit. Plus loin, une porte vitrée donnait sur la salle de bal. Je poussai ses doubles vantaux. Ils n’ont pas cédé. On avait attaché ses deux poignées avec de la ficelle. J’avais pourtant l’impression d’entendre des voix à l’intérieur. Une conversation dont je ne me souvenais plus ou que je n’avais jamais entendue. Mais je ne pouvais en saisir que des murmures confus, quelques bribes de phrases ou de mots déformés.
Je collai le visage contre le panneau de cristal.

Traduit par : Zofia Bobowicz