Stéréoscopie

Dans son dernier livre, Jacek Dehnel pratique l’art de l’ekphrasis, autrement dit de la description d’œuvres plastiques. Ici, il s’agit d’anciennes photographies et de cartes postales datant du XIXsiècle et, plus souvent, du début du XXsiècle, quoique certains clichés aient été réalisés après la Seconde Guerre mondiale. L’auteur rapproche ces reproductions deux par deux en fonction de leur thématique afin d’obtenir un effet stéréoscopique comme dans un kaiserpanorama, une rotonde de projection de photographies stéréoscopiques dont l’un des rares exemplaires au monde à avoir échappé à la destruction se trouve à Varsovie. Nous pouvons néanmoins nous demander dans quel but Dehnel concentre son récit sur des descriptions d’images (qui figurent d’ailleurs elles aussi dans son ouvrage).
L’ekphrasis est un art très particulier, a priori inutile. Pour quelle raison, en effet, décrit-on quelque chose que l’on voit par ses propres moyens ? En réalité, celui qui manie ici les mots doit se faire l’interprète des scènes qu’il observe. Il est celui qui va au-delà de l’image, reconstruit le contexte, enrichit l’instant unique de ces êtres et objets photographiés avec leurs histoires passées et futures. Il est à la fois un sociologue et un psychologue en quête des motivations qui ont poussé les sujets à adopter telle posture ou tel comportement.
Il reconstruit l’environnement social dans lequel ils ont évolué et qui a déterminé leur apparence. Il recherche et décrit également ce qui ne figure pas sur les images ou seulement en filigrane, comme le fameux révolver dans Blow up de Michelangelo Antonioni. Il lit les petits textes rédigés au dos des photographies et prête une attention particulière à cet autre type d’indication que constitue le fond arrangé par le photographe et sur lequel posent ses modèles.
Fasciné par le passé, Jacek Dehnel en tire un vocabulaire extrêmement riche avec lequel il décrit notamment les objets qui figurent sur les photographies. Les images nées de ses descriptions diffèrent des originales car la photographie immortalise les personnages et les choses dans leur individualité et leur unicité tandis que les mots créent un contexte plus général, plus synthétique, et replacent ces derniers dans l’atmosphère de leur époque. Ainsi le livre de Dehnel est-il une tentative passionnée de lire le passé. Le temps, protagoniste principal de cet ouvrage, resurgit à travers le récit en resituant les illustrations dans leur contexte historique. Il laisse toutefois un certain sentiment d’amertume au lecteur conscient du futur qui attend les personnes photographiées, alors qu’elles l’ignorent totalement au moment où le magnésium se consume et que l’obturateur se déclenche.

Jerzy Jarzębski

EXTRAIT

LA MER – ÉTÉ 1914
C’est une carte postale comme tant d’autres : je l’ai achetée pour ses colonnes en fer forgé, ses clochetons, ses tourelles, ses corniches, ses réverbères à gaz, ses drapeaux gonflés par un vent léger et ses fenêtres
à croisillons telles que l’on n’en fabrique plus aujourd’hui, en un mot, pour tout cet Art Nouveau qui a sans doute été rasé jusqu’aux fondations par un ouragan ou une tornade progressiste quelque part entre le moment où le photographe a pris cette photographie et celui où je l’ai dénichée dans une boîte en carton avec l’inscription franc, belg. Ostende est assez éloignée de Cabourg, mais le jeune Marcel en canotier à ruban et costume d’été devait sûrement pren-dre ses repas dans l’une de ces riches maisons de cure, picorant son assiettée avec sa fourchette sous un palmier de serre, le petit-déjeuner : un café-crème, des tartines grillées, et le voilà galopant vers la plage où scintillent les mirages de quelques Adonis incarnés.
Plus tard, alors que je triais mes photo-graphies, je remar-quai un détail qui m’avait échappé jus-qu’alors. Tout sem-blait être à sa place : la maison de cure qui rappelait à la fois la villa cossue d’un nouveau-riche et un luxueux bateau à vapeur venu tout droit du Mississipi, les ombrelles opalines, les familles regroupées en petites tribus aux creux des dunes, les chapeaux noués sous le menton par un ruban de tulle blanc afin que la brise marine ne puisse les emporter, les petites pelles, les chaises longues, les bonnes d’enfants, et même le bottillon à lacets de ce petit garçon, à gauche de la photographie, agrippé à la robe de sa mère, de sa tante ou de sa gouvernante. L’écriteau, les pe-tites tables disposées le long de la promenade en arrière-fond, les es-caliers de pierre, l’ensemble à rayures du garçon que l’on aperçoit au loin à droite, près de l’enfant enfoncé à mi-corps dans le trou qu’il continue à creuser dans le sable ; tout ceci semblait en harmonie.

Pourtant, personne ne regarde en direction de la mer.

Que ce soient les deux femmes vêtues de noir qui figurent au premier plan, leurs cousines, leurs sœurs ou amies, leurs enfants et maris qui se sont installés au pied d’une dune ou les autres petits groupes, tous ne sont visibles que de dos : on aperçoit les ronds de leurs chapeaux, leurs coiffes, leurs chignons, mais aucun visage, sans exception. Sauf peut-être cet homme à gauche des escaliers qui loue probablement des pelles et des seaux, mais sa tête n’est qu’une petite tache noire. Peut-être encore cette personne sur les marches ? Ou celle attablée à la terrasse de la maison de cure ? Mais elles sont si éloignées et floues qu’on ne peut en déduire grand-chose. En revan-che, tous ceux qui sont sur la plage, assis, debout ou allongés, dé-tournent le regard de ce pour quoi, a priori, ils sont venus jusqu’ici : les eaux calmes ou déchaînées, chaudes ou glacées, céruléennes ou argentées de la mer dont les vagues, s’abattant sur la plage, déploient d’écumeux éventails.

On devine un problème qui les dépasse, une chose honteuse qu’ils ne veulent avouer à eux-mêmes pas plus qu’aux autres, alors ils dé-tournent la tête comme si la mer ne les intéressait absolument pas. Ils feignent d’être absorbés par le pli du drapeau anglais et par le nombre de colonnettes qui composent la balustrade de la tourelle. Pourtant, ce qui gronde derrière eux, gronde de plus en plus fort : un nouveau siècle arrive qui les renversera tous.

EN MILIEU NATUREL ET HABITS TRADITIONNELS
Les individus de type alpin (d’Europe de l’Ouest) de race blanche sont présentés ici dans leurs habits traditionnels qui témoignent, par ailleurs, de leur appartenance à un groupe social donné. Chez les femelles, dont les vêtements sont d’ordinaire plus colorés que ceux des mâles, on distingue un morceau d’étoffe qui enceint la tête et que l’on appelle chapeau ou coiffe. Ces derniers sont agrémentés de vestiges animaliers (des plumes, parfois même des ailes entières), végétaux (des fleurs séchées) ou encore des chutes de tissus bariolées. Une coiffe sombre, noire la plupart du temps, associée à une tenue sombre signale que la femelle a déjà accompli au moins deux rites de passage : l’un lié à sa vie sexuelle (le mariage), l’autre à la mort
(un enterrement auquel elle a pris part en tant que veuve, mère ou fille du défunt). En règle générale, se vêtir de noir se traduit par l’ex-pression : porter le deuil. Les individus mâles se singularisent par des caractéristiques sexuelles tertiaires, notamment par la présence spé-cifique de poils sur le visage (la barbe), une tenue moins colorée que chez les femelles (si un mâle couvre son corps uniquement de tissu noir, il est également possible d’en déduire qu’il porte le deuil). Les petits, figurant sur cette illustration, jouissent des soins prodigués par les adultes, bien qu’il ne s’agisse pas là d’une règle absolue.

La photographie présente le milieu naturel dans lequel évoluent les individus décrits : une plaine vallonnée dans les en-virons du village indi-gène d’Amiens, une végétation pauvre ty-pique de cette ré-gion du monde et une faune relativement peu intéressante (on relève la présence de nombreux moutons domestiques, Ovis aries) qui peuvent pourtant susciter l’intérêt des lecteurs qui ne connaitraient pas ces réalités, en particulier des plus jeunes. Les autochtones utilisent les moutons pour subvenir à leurs besoins alimentaires (viande, lait de brebis) et vestimentaires (laine). Cet animal est également vénéré dans le culte local (on l’appelle l’Agneau de Dieu; selon certains spécialistes, il s’agit d’un cas de totémisme). L’arbre qui figure à gauche de la photographie est un pommier domestique (Malus domestica) qui fournit des fruits saints et nourrissants. En arrière-fond, nous aper-cevons des constructions primitives (des masures) dominées par un édifice religieux bâti en pierre.

À peu près à la même époque, alors que cette joyeuse compa-gnie en melons, chapeaux, redingotes et robes longues se promène dans les prairies des environs de Péronne, munie d’ombrelles ou de l’édition dominicale du Figaro, on peut se rendre aux foires et aux expositions permanentes installées dans les jardins zoologiques de New York, Londres, Milan, Hambourg ou Anvers pour y admi-rer des sauvages dans leur milieu naturel et en habits traditionnels. Quelle belle occasion, pour petits et grands, de se cultiver ou de se divertir dignement, le temps d’un dimanche ! La Vénus Hottentote, dont on peut toucher les fesses avec un supplément, ainsi que des Nubiens et des Nubiennes, achetés lors d’une expédition scienti-fique spécialement organisée à cette intention (quelques animaux ont également été capturés à l’occasion), font fureur dans toute l’Europe civilisée. Au cours de l’Exposition universelle de 1889, le « Village nègre » avec pas moins de quatre cents indigènes des deux sexes, leurs habitations traditionnelles, leur nourriture, des animaux
constitue une attraction bien plus grande que le tas de ferraille pré-senté par l’ingénieur Eiffel ! À l’Exposition Coloniale de 1907, cer-tains sujets sont entièrement nus, ce qui constitue un atout pour l’éducation des jeunes.
Oui, vu la forme des chapeaux, cela se passe environ à la même époque ; le printemps approche, le prunier se couvre de fleurs.

Traduit par : Lydia Waleryszak