L’installation d’Idzi

L’Installation d’Idzi est un roman psychologique de mœurs contemporain à la problématique très vaste qui pourrait également être qualifié de « catholique » dans la mesure où il présente les dilemmes actuels des croyants et qu’il dresse un bilan de la situation du catholicisme dans la Pologne du début du XXIe siècle. L’action se déroule principalement à Varsovie et essentiellement dans le milieu du journalisme. L’intrigue autour de laquelle se noue la trame du récit est simple : le personnage principal, un journaliste professionnel d’âge moyen, apprend de but en blanc qu’il a un fils au prénom éponyme. La mère du jeune homme prie le héros de lui venir en aide car Idzi a des ennuis très particuliers : il est complètement obsédé par la religion et est devenu une sorte de prophète auto-déclaré. Qu’est-il arrivé à Idzi et pourquoi ? Est-il le véritable fils du héros ? Les réponses à ces questions ne sont pourtant pas essentielles, car ce qui prévaut dans ce roman figure au second plan où est livré un « duel idéologique » pluridimensionnel et passionnant : des positions éthiques s’affrontent, des consciences s’opposent. Le sujet central tourne, pour ainsi dire, autour des difficultés à être un bon catholique, surtout lorsque l’on est diplômé, que l’on appartient à la classe sociale moyenne et que l’on évolue dans le monde moderne. Les problèmes et les contradictions que soulève l’identité catholique actuelle sont ici mis en lumière par Sosnowski d’une manière très perspicace. Les questions épineuses sont nombreuses et variées : qu’en est-il de l’éthique sexuelle des catholiques ? De la place des croyants « libres-penseurs » au sein de l’Église ? De l’importance des tensions entre conservateurs et progressistes ? L’Installation d’Idzi est un roman d’une richesse intellectuelle certaine qui invite à la réflexion et qui est, par ailleurs, écrit avec une grande subtilité.

Dariusz Nowacki

EXTRAIT

Waldek entra dans le café À la croisée des chemins et s’installa à une place isolée près de la vitrine. Il avait une vue sur la salle entière et, du coin de l’œil, sur les arbres gagnés par l’ocre automnal à travers lesquels se dessinaient faiblement les contours du palais Ujazdowski. La discus-sion qu’il avait eue avec Robert avait probablement modifié son re-gard sur les autres. La serveuse au teint pâle et aux lèvres pincées qui lui avait servi des toasts et une tasse de café, lui paraissait au bord de la crise de nerfs. Les deux vieilles dames qui étaient attablées autour de minuscules verres de liqueur s’adonnaient certainement aux plai-sirs du commérage. L’une d’elle éclata soudain d’un rire gras et pro-fond. Un homme rondelet à la peau huileuse courtisait une belle brune aux cheveux longs. À ses regards voluptueux, elle répondait d’un air cynique comme si elle évaluait la somme qu’elle pourrait lui soutirer. L’établissement rappelait à Waldek un aquarium géant rempli de monstres : des idiots aux yeux globuleux, des cyniques aux sourires hagards, des hypocrites apprêtés, des traîtresses chroniques arborant des masques de fond de teint et de rouge à lèvres. Dehors, suivant le cours de la Trasa Łazienkowska, deux flots de voitures allaient et venaient, avec à leurs bords des crapules malhonnêtement enrichies, des diffamateurs se tourmentant les uns les autres, des res-quilleurs manigançant quelques viles intrigues. Et puis des pervers, une multitude de pervers obnubilés par l’idée de s’accoupler avec des cadavres, des animaux, des enfants. Lui se tenait parmi eux – son profil n’étant guère meilleur à la lumière de la Justice Absolue à la-quelle il croyait de temps à autre – il attendait son premier amour de jeunesse qu’il n’avait pas revu depuis des années.
Waldek vérifiait sa messagerie électronique deux fois par jour, après son petit-déjeuner et le soir, principalement afin de la nettoyer de ses innombrables spams, ou pour vérifier les raisons qui avaient une nouvelle fois empêché la rédactrice en chef de « Sztukateria » de recevoir dans son émission l’ensemble des invités prévus (Combien d’entre eux avait maltraité des enfants ? Combien avait commis un vol ?) Il avait failli supprimer ce message car il détestait les cour-riels sans objet, mais étant donné que son curseur avait manqué la corbeille et qu’à son travail, il avait appris quelques croyances superstitieuses, il considéra cela comme un signe et décida d’ouvrir son mail :
« Cher Waldek, je me permets de te tutoyer car j’ai dans l’espoir que tu te souviennes de moi. Une gentille dame à la rédaction a refusé de me donner ton numéro de téléphone, mais je ne lui en veux pas, d’autant que tu devrais découvrir mon message dans moins de vingt-quatre heures. Il y a vingt ans, nous étions proches, toi et moi. Ne m’en veux pas si j’évoque ces moments, mais je me souviens de toi comme d’un homme formidable et j’espère vraiment que tu ne rejetteras pas ma demande car elle est liée à ce qui s’est
passé, à l’époque : j’ai besoin de ton aide !!!Je n’ai pas voulu te tracasser avec ça durant toutes ces années, mais là je n’ai vraiment pas le choix. Je t’en prie, appelle-moi au plus vite. Tu n’imagines pas à quel point c’est important. Mon numéro de portable est le 0 699 996 999. Je t’en prie, ne me déçois pas. Jola Janik. »
Ah ! Jola Janik. Ils s’étaient rencontrés au tout début de leurs études, dans la fièvre de l’après août 1980, lors d’une réunion du conseil d’étudiants. La représentante de la faculté d’économie et de gestion d’un an son aînée l’avait fasciné par la grâce avec laquelle elle imposait son opinion aux autres. Elle donnait l’impression d’être une fille qui savait ce qu’elle voulait. Très vite, ils étaient devenus inséparables, pourtant, dès le premier instant, leur liaison avait eu quelque chose de toxique. Lorsque Jola brillait en société, Waldek était rempli d’un sentiment de fierté, mais aussi de jalousie car il lui semblait improbable qu’elle ne reparte un jour avec un autre. Il découvrit plus tard que sa bien-aimée était plutôt considérée par ses collègues masculins comme une bonne camarade, et non une beau-té fatale, ce qui n’amoindrit pas ses craintes pour autant. Lorsque Waldek donnait raison à Jola, ce qu’il avait fait la plupart du temps, il était mécontent car, après avoir échappé à l’autorité parentale, il s’était à nouveau retrouvé entre les mains d’une personne qui savait tout mieux que lui en permanence (à l’époque, la différence d’âge la rendait à ses yeux beaucoup plus mature et expérimentée). À cela vint s’ajouter l’éducation catholique de Waldek qui fut à l’origine d’une longue série de problèmes. Jola ne comprenait pas le dilemme de son petit ami. Selon lui, il convenait d’attendre le mariage ; si l’amour était sincère, on ne considérait pas son partenaire comme un objet ; un baiser n’était pas un péché pour peu qu’on maîtrisât ses pensées. Waldek était enfant de chœur depuis l’âge de quatorze ans. Il avait déjà entendu des garçons exiger de leurs petites copines des preuves d’amour, à plusieurs reprises. Pourtant, alors qu’il partageait la même chambre avec Jola au cours d’un séjour touristique orga-nisé par un cercle estudiantin, il resta cloué à son lit au lieu de venir la rejoindre. Rien ne l’avait préparé à la situation inverse et lorsqu’il dut s’en expliquer, jamais il n’entendit de rire, certes franc, mais aussi injurieux. Très vite toutefois, il se mit à repousser les limites de ce qui lui était permis (soi-disant sous la pression de son amie, mais il s’y soumettait volontiers tout de même), il se mit à échafauder des labyrinthes de motifs et de justifications qui devenaient certes de plus en plus parfaits, mais qui demeuraient inutiles dès lors qu’il se rendait à la messe, le dimanche matin, et qu’il se sentait indigne de recevoir la communion. Le plus étrange à ses yeux était que Jola, à l’instar de la plupart de ses amis du temps de Solidarność et de l’état de siège, se disait catholique. Finalement, ne pouvant plus sup-porter ces va-et-vient de plus en plus rapides entre le paradis et l’en-fer, la permission et la condamnation, il décida, après la lecture de saint Augustin, de tout laisser tomber et de devenir prêtre. Ils étaient alors à Karkonosze (les parents de Waldek avaient cessé de protester contre ces séjours à deux et accompagnaient seulement leur fils d’un regard qui en disait long lorsqu’il jetait son sac sur son épaule et qu’il s’éloignait en courant). Jola avait remarqué qu’il se passait quelque chose, il était même arrivé à Waldek d’éclater en sanglots devant elle comme un enfant : pour finir, il lui avait avoué qu’il était attiré par autre chose, qu’il devait réfléchir sur sa vie, etc. – il ne parvenait pas à prononcer le mot « séminaire ». Elle le devina toute seule ; elle l’insulta de « petit merdeux » et lui souhaita de bien s’amuser parmi les eunuques (il s’en souvenait comme si c’était hier). Elle avait fait ses valises le jour même et s’était rendue à la gare routière. Lorsqu’il avait proposé de la raccompagner, elle lui avait répondu sèchement d’aller se faire foutre. Il ne l’avait plus jamais revue. Il entendit dire qu’elle avait obtenu du doyen de la faculté un congé exceptionnel et, plus tard, qu’elle avait emménagé dans les environs de Varsovie. À la lumière de ces souvenirs, l’épithète « formidable » qu’elle lui avait prêtée dans son message, lui paraissait suspecte.

Traduit par : Lydia Waleryszak