L’île clef

« Un reportage historique n’a de raison d’être que parce qu’il a un ancrage dans le présent » affirme Małgorzata Szejnert dans une interview. Cet « ancrage dans le présent » correspond ici à l’Amérique d’aujourd’hui avec ses multiples composantes nationales et culturelles. Le Genius loci des États-Unis prend
forme sur Ellis Island, lieu où s’est décidé pendant presque un siècle qui peut ou ne peut pas devenir citoyen américain. Par l’île, point d’entrée des émigrants, des millions de personnes sont passées et environ 6 % durent repartir chez elles.
Bien que des lettres d’émigrants polonais aient inspiré la journaliste pour écrire ce livre, les Polonais ne sont pas ses personnages principaux, car ce sont plutôt ceux qui accueillaient les nouveaux venus – ou qui, pour diverses raisons, les renvoyaient –, qui l’intéressent. L’Île clef présente donc l’activité des commissaires, des traducteurs, des médecins successifs de l’île et des « matrones », ces assistantes sociales qui s’occupaient des femmes, ou bien encore du légendaire photographe Auguste Sherman. La plupart des membres du personnel avait conscience de prendre part à un événement historique et a, par conséquent, laissé d’innombrables témoignages regroupés aujourd’hui à la bibliothèque d’Ellis Island. L’auteur a utilisé pour son récit ces documents et elle les cite largement. Sa vision des événements n’est pourtant pas sans se prévaloir d’une certaine « licence poétique » dans la mesure où c’est elle, Małgorzata Szejnert, qui décide sur quels épisodes mettre l’accent ou sur quels accessoires telle cette agrafe à corsage, insister. C’est elle qui choisit les personnages de second ou de troisième rang. Elle suit non seulement le destin de l’Irlandaise Annie Moore, première personne enregistrée sur l’île, mais aussi celui de Paula, légèrement handicapée, accueillie sous conditions et dont les progrès ont été contrôlés pendant des années. La trame de Paula relève du thème plus large des critères d’accueil et des méthodes employées pour évaluer les capacités des candidats à devenir Américains. Quand un membre d’une famille nombreuse ne remplissait pas ces critères, il pouvait se voir séparé des siens, la sélection débouchait alors sur une terrible tragédie. Approfondissant le sujet de l’accueil et du refus, Szejnert fait un tri de maître dans une quantité de documents difficiles à traiter de façon exhaustive. Dans ce livre pas très grand, chaque phrase compte et chaque élément a rang de symbole. Cet anoblissement ne veut pas dire que L’Île clef souffre du pathos idoine aux traités sur les sujets importants. Au contraire, sa qualité vient de la fluidité du style, du sens de l’humour et de la sensibilité dont fait preuve l’auteur. Małgorzata Szejnert est plus qu’une journaliste, c’est une véritable artiste du reportage.

Marta Mizuro

EXTRAIT

Les premiers immigrants qui pénètrent dans le grand bâtiment aux innombrables fenêtres, au toit pentu et aux tours pointues, qui rappelle plus un casino qu’une station de contrôle pour miséreux, sentent sous leurs pieds de solides planches en bois semblables à celles sur lesquelles ils ont marché au cours des dernières semaines sur leurs bateaux. Le bois vient de Caroline du Nord ou de Géorgie, c’est du pin séché au sol tandis que celui des murs est encore gorgé de sève ; aussi les arrivants des villages et des petites villes sentent une odeur familière, celle de leur forêt et de leur maison. La firme Sheridan et Byrne devait couvrir les parois extérieures d’une tôle qui ne rouille pas, mais il n’est pas certain qu’elle l’ait fait. Les incidents qui vont
bientôt suivre permettent d’en douter. Le bâtiment a quatre cents pieds de long (presque cent vingt-deux mètres) et cent cinquante pieds de large (plus de quarante-cinq mètres). Le chauffage central et l’électricité y ont été installés, ainsi que des sanitaires modernes. Comme l’écrit le Harpers Weekly, il peut accueillir dix mille immi-grants par jour. Il va s’avérer que ce chiffre est exagéré. Cinq mille par jour à Ellis Island est un maximum. Mais cela n’en reste pas moins le plus grand caravansérail du monde.
Depuis qu’il avait été nommé commissaire, le colonel Weber com-plétait avec soin l’équipe de l’île. Il avait commencé par une visite à Castle Garden. Il s’y était rendu sans prévenir et s’était mêlé à la foule. Il y avait vu des gens effrayés et bousculés de toute part par les filous et les arnaqueurs. Il avait observé le service d’immigration et pris contact avec un homme qui lui semblait mériter sa confiance. Il avait rapidement dressé trois listes. Une bonne, celle des fonction-naires honnêtes ; une neutre pour les employés dont on ne savait pas grand-chose de leur sens moral ; une mauvaise pour ceux auquel il ne fallait confier aucune fonction à Ellis Island.
(…)
L’un des travailleurs de la bonne liste de Castle Garden était Pe-ter McDonald. Il s’occupait des bagages depuis vingt ans. Il savait reconnaître d’un regard leur pays d’origine et pouvait en dire plus de choses que sur son propre passé. Au moment où va s’ouvrir une nouvelle consigne qui pourra recevoir des balluchons, des valises et des coffres de voyage de deux cent mille passagers, Peter Mac comme on l’appelle ici a quarante-trois ans. Il connaît sa date de naissance, 1849, mais ignore où il a vu le jour, si ce fut en Irlande, à New York ou à Fall River dans l’état du Massachusetts. Il ne sait pas non plus si les gens qui l’ont élevé étaient ses parents ou des amis de ceux-ci qui l’auraient accueilli à la mort de sa mère. Le bagagiste Peter Mac dans sa casquette de service ronde, sa chemise blanche et son pantalon à bretelles – le poste est bon et Peter s’est pris un peu de ventre – s’occupe de ces biens de particuliers qui arrivent de divers coins du monde. Certaines lui semblent aller de soi, d’autres l’étonneront toujours. Ainsi, s’est-il habitué à ce que chaque nation ficelle différemment ses balluchons et il sait quels nœuds ont été faits dans cette Irlande qui lui est affectivement proche – sa femme en est originaire –, lesquels viennent d’Italie et lesquels de Suisse.
Les bagages des Danois, des Suédois et des Norvégiens sont les plus importants. Peter pense que ces gens emportent avec eux beaucoup plus de choses que n’importe qui d’autre. Ils ont des matelas, des couettes, des lits, des tiroirs, des chaises de cuisine et, leur explique-rait-on que le transport à destination leur coûtera un maximum, ils y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. Les valises des Anglais et des Français sont en meilleur état que celles des autres immigrants, nettement plus modernes. Les Grecs et les Arabes ont des bardas grands comme des montagnes, ils regroupent cinq cents ou six cents livres de divers objets qu’ils entourent de tapis et de foulards. Le genre de bagage qui demande parfois six hommes pour être déplacé. Peter, chargé de la surveillance des valises et des balluchons, affirme, contre toute vraisemblance, n’en avoir jamais égaré et il s’étonne de la conduite des Polonais. À vrai dire, dans les documents de ces derniers, il est écrit qu’ils sont Russes, Autri-chiens ou Allemands, mais après toutes ces années de travail à Castle Garden, Peter Mac distingue les différentes langues. Les gens qui parlent polonais n’aiment pas laisser leurs bagages à la consigne, ils les trimballent partout avec eux. C’est à leurs couettes qu’ils ac-cordent le plus d’importance. Ils les portent parfois sur la tête, d’autres fois sur l’épaule d’une main tandis que de l’autre ils traînent un coffre et leurs enfants qui s’y accrochent.
Le docteur Victor Safford qui s’est vu proposer le poste de médecin d’Ellis Island, observe également le flux de gens avec attention. Il est arrivé par la mer pour un entretien d’embauche, il a un peu de temps devant lui et regarde donc en observateur intéressé. Le spectacle d’Ellis Island le fascine tellement qu’il est prêt à accepter le poste pour un salaire inférieur à celui qu’il a actuellement afin de mieux connaître cet endroit incroyable. Il prévoit que ce travail lui vaudra des défis professionnels. Il se dit qu’il enfilera volontiers
l’uniforme du médecin des services d’immigration qui rappelle celui d’un officier de marine. Tout comme Peter Mac, il est frappé par le fait que les arrivants ne veulent pas se séparer de leurs biens et, comme il est normal pour un chirurgien, il songe aux dangers de pareille obstination. Quand un panier en osier heurte quelqu’un, ce n’est pas trop grave, l’osier est souple et ne brise pas les côtes. Lorsque ce sont des caisses ou des paquets pleins d’ustensiles en fer, c’est pire. Il faut aussi faire attention à ces gros balluchons sur les épaules des jeunes filles slaves si costaudes. Ces colis semblent mous et duveteux, mais outre une ou deux couettes, ils contiennent probablement aussi des grils, des bouilloires en fer ou des casseroles et toutes sortes d’ustensiles domestiques est-européens d’usage fondamentalement pratique. Si une de ces jeunes filles tourne brutalement, toute personne qui a le malheur de se trouver trop près d’elle souffrira de la force d’énergie prise par son chargement dans le mouvement. Pour le docteur Safford, les plus dangereux restaient ces jolis coffres anglais hautement appréciés par Peter Mac. Ils sont non seulement durs, mais leurs angles sont renforcés par des coins en métal qui blessent.

Traduit par : Maryla Laurent