Initiations

De temps en temps, il paraît des livres surprenants et atypiques, sans rapport avec la spécificité de la production littéraire courante. C’est bien le cas d’Initiations de Michał Komar, texte tout aussi extravagant qu’excitant pour la curiosité du lecteur. Il est en effet difficile de définir sa place sur la carte de la création littéraire, car il relève à la fois d’une fiction romanesque, d’un essai, d’un traité philosophique et... d’un livre de cuisine, un genre hybride où l’auteur passe avec insouciance de l’évocation du passé tourmenté de l’histoire polonaise de ces derniers siècles à l’analyse scrupuleuse de l’Antigone de Sophocle ou du Manuscrit trouvé à Saragosse de Jan Potocki, de considérations philosophiques subtiles à la description de plats raffinés et la façon de les associer. Les principaux personnages d’Initiations sont Madame E. et son domestique (qui en est aussi le narrateur). Madame E., descendante d’une vieille lignée de la noblesse polonaise, est une dame âgée, cultivée, intelligente et douée d’une grande sagesse du fait de
la multitude de ses expériences existentielles. Son domestique est un homme à tout faire dans la maison (ou plutôt les maisons de Madame E.), quoiqu’il se défoule principalement dans son rôle de cuisinier, spécialiste de recettes qu’il serait vain de chercher dans les menus de restaurants les plus réputés, comme dans celui de sommelier, connaisseur de grands crus. Il est aussi l’objet de la passion pédagogique de sa maîtresse qui estime qu’il est de son devoir d’éduquer les « couches sociales inférieures ». Le narrateur d’Initiations conte les derniers mois de la vie de Madame E., se concentrant surtout sur la description de déjeuners, dîners et soupers chez Madame E., au cours desquels elle entretient avec ses invités (dont un acteur connu et un écrivain intéressant bien que peu lu) des conversations riches en digressions et agrémentées de plats les plus variés. Le tout, pour résumer, tourne en une véritable orgie où l’intellect fait concurrence aux papilles gustatives. Dans son nouveau livre, Michał Komar s’est décidé à tirer parti d’un mélange peu banal du discours intellectuel et d’une facétie mystificatrice, bien visible ne serait-ce qu’à travers le comique et l’ironie qui teintent les relations de Madame E. avec son domestique et, tout en forçant le lecteur à réfléchir, il arrive à ne jamais l’ennuyer. Bref, c’est un livre composé comme le menu d’un repas idéal (comparaison culinaire étant ici bien à sa place) – séduisant par la variété de ses saveurs, riche et en même temps digeste.

Robert Ostaszewski

EXTRAIT

Madame E. m’avait raconté un jour que sa sœur cadette, la déjà mentionnée Belle de Jour, en sa puberté, éprouvait à l’égard des escargots du dégoût, pour ne dire de la haine, elle leur pissait dessus, les piétinait, les arrosait de pétrole et les incendiait. Tout cela pour des raisons morales. Les escargots s’associaient dans son esprit aux secrets de la vie sexuelle contre laquelle la mettait volontiers en garde l’abbé Vincent. Cette obsession prit fin au moment où Belle commença à deviner que, pour pénétrer l’essence du péché, l’aversion n’avait pas à être l’unique conseiller. Il était bon d’avoir aussi un brin de curiosité pratique.
En ce qui me concerne, bien que plumer les grives demeure une occupation passablement lassante, je les tiens pour un plat digne d’attention. Le plus simple est de les faire cuire à l’étouffée sur des tranches de lard finement coupées, y ajouter du beurre, assaison-ner au sel et poivre et mettre quelques minutes au four pour les faire dorer. Une autre possibilité : découper et conserver la poitrine avec l’os du bréchet ; faire braiser le restant de la viande sur un lit d’échalote et de lard, gésier et foie compris, avec, si l’on veut, deux à trois foies de poulet ; hacher menu le tout, y incorporer du beurre et deux jaunes d’œufs, mélanger, poivrer, saler, y ajouter des herbes à volonté, quoique, pour ce qui est des baies de genièvre, je m’en méfierais. Enduire généreusement de cette farce des rondelles de pâte feuilletée, disposer dessus les poitrines de grives, les recouvrir de lamelles de lard et mettre au four. Dès que le lard se colore, l’en-lever et beurrer les grives. J’aime bien – par respect de l’ordre dans la nature – disposer autour des grives des escargots pannés, cuits dans du beurre. Je note, conscient que les grives sont protégées tout au long de l’année, excepté la jocasse et la draine lesquelles ne le sont qu’en saison de reproduction, que ces dernières restent de loin les plus juteuses, à condition de savoir les préparer. Emporté par ce rêve, j’aurais servi avec ces oiseaux un hermitage ou peut-être un saint-joseph, où la note de la syrah, avec un soupçon de marsanne et de rousanne, reste dominante. Mais un barolo de chez Silvia Grasso irait tout aussi bien.
À cet endroit, il me faut observer que le silence dans lequel s’ins-talla l’écrivain K., ne relevait pas d’un acte isolé. Je dirais même qu’il s’inscrivait dans une série d’événements. D’abord, notre invité se laissa tomber dans un fauteuil placé près de la cheminée, et le teint de son visage tourna au pourpre foncé.
– Êtes-vous souffrant ?, demanda Madame E.
– Je viens d’entendre la voix du Seigneur, répondit-il, fermant l’œil gauche, alors que son œil droit, immobile et provocant, fixait Madame E. avec une expression de méchanceté que semble dégager tout regard fixe.
Madame E. détourna le sien de l’œil immobile de l’écrivain et,
poursuivant ses remarques sur l’œuvre de Sophocle, dit :
– N’oublions pas que l’ordre de jeter aux chiens et aux vautours le cadavre de Polynice ne rencontra pas tout de suite de réprobation nette de la part de l’opinion publique de Thèbes, représentée par les vieillards du Chœur. Parlons plutôt de l’acceptation. Une accepta-tion teintée d’embarras. Car cet ordre, apparemment juste, équi-table, émanant d’un homme à cheval sur les principes, concernant la dépouille d’un traître, un ordre à valeur d’avertissement, donc utile du point de vue éducatif, paraissait en même temps comme excessif. Sans dire que tout acte de protestation aurait provoqué le courroux de Créon et entraîné de fâcheuses conséquences pour le Chœur, la peine de mort comprise. Cela valait-il la peine de prendre de tels risques ? Qui est assez bête pour aller se mettre de lui-même en péril ? Il faut agir avec sagacité. Donc, tout en reconnaissant au roi le droit de décider de ce qu’il faut faire du cadavre de l’ennemi de la cité, le Coryphée lui donne en même temps à comprendre qu’il préférerait s’en tenir à distance. Il n’est pas exclu, dit-il, que Créon ait le pouvoir d’appliquer la loi tant aux vivants qu’aux morts, que donc le cadavre soit jeté aux rapaces, mais à condition que cela se fasse sans notre participation. Que les jeunes s’en chargent ! So-phocle était un homme perspicace, il n’était pas sans comprendre que la pure et naïve Jeunesse est encline aux agissements irréfléchis, agissements qui mènent souvent au malheur, tandis que la Vieillesse aime à se draper dans sa Sagesse pour cacher sa bonne entente avec la bêtise, or cela non plus ne peut déboucher sur une fin heureuse, car peut-on être heureux tout en frayant avec la bêtise ?
Là-dessus, l’écrivain K. ouvrit l’œil gauche et ferma le droit.
Oui, oui, avec la bêtise ! Inutile de faire semblant ! s’écria Ma-dame E. Vous souvenez-vous de ce passage où le Garde vient an-noncer à Créon que le cadavre de Polynice a été enseveli par un inconnu ? Que fait alors le Coryphée ? Eh bien, cher Monsieur, le Coryphée se met à calculer. Pourquoi ? Parce qu’il voit qu’en dépit de la peine de mort qui frapperait quiconque s’opposerait à l’ordre de Créon, il s’en trouva un prêt à prendre ce risque mortel. Qui, par Dieu tout puissant ? Qui pourrait être bête à ce point ? Ou peut-être pas bête du tout ? Peut-être fait-il seulement semblant d’être bête ?
Le premier commandement de la vieillesse, celui qui la maintient en vie, est de s’accrocher coûte que coûte à la vie. À n’importe quel prix et par commodité. Fondée sur l’expérience, la sagesse sénile amène par conséquent à penser que s’il s’est trouvé un téméraire prêt à défier l’ordre de Créon, il doit y avoir une force qui agit der-rière lui. Quelle force ? Une force suffisante pour s’opposer à Créon.
Autrement dit, une force non négligeable. Que son nom reste in-connu ? Eh bien, des miracles, les gens de Thèbes en ont déjà vu d’autres ! Et s’ils essayaient de l’amadouer, cette force, tout en évi-tant de s’exposer au courroux de Créon ? Voilà pourquoi, face au roi, le Coryphée se met à bredouiller quelque chose à propos du bon sens qui lui suggérerait que les dieux pourraient avoir leur part dans l’ensevelissement du cadavre de Polynice... Le bon sens ? Al-lons, c’est bien la dernière chose qu’on eût pu attendre de la part du Chœur. Créon le sait car il coupe court aux paroles du Coryphée : arrête tes balivernes avant qu’on s’aperçoive que tu n’es qu’un vieil imbécile !
Et qu’en pense Antigone ?
Aux yeux d’Antigone, le Chœur n’est qu’une assemblée de vieillards auxquels la peur aura ôté le reste de la décence. Vieux et bêtes ! Toujours prêts à débiter des lieux communs sur l’homme en général. Comme quoi, bien que puissant à faire peur, et ingénieux avec ça, puisqu’il arrive à naviguer sur les mers et à labourer la terre avec l’aide des bœufs qu’il se sera soumis, à construire une maison, à mixer des médicaments, le sort finit toujours par le rattraper, le pauvre mortel, car on ne peut fuir Hadès. Jésus, que c’est solennel ! Que d’élévation ! Mais quand le moment vient de s’occuper non de l’homme en général, mais d’un être vivant qui souffre, comme celle qui se tient face à Créon, la seule chose que les vieillards du Chœur trouvent à dire est qu’au lieu de s’entêter, la jeune fille de-vrait se soumettre à son sort pour ne pas s’attirer des malheurs plus graves encore, comme ceux qui frappèrent son père, Œdipe. Parce que toute cette affaire est trop difficile pour eux, tant du point de vue intellectuel que moral ! Moi, je dis : il faut mourir jeune, avec une âme pure et naïve. Si l’on n’y est pas arrivé, il faut se méfier dans ses vieux jours tout aussi bien de la sagesse sénile que de l’exaltation juvénile. Et ne pas se lier avec des choristes!

Traduit par : Zofia Bobowicz