Balzacismes

Dans ce recueil de nouvelles, nous retrouvons ce par quoi Jacek Dehnel, l’auteur de la Poupée, s’est fait connaître : des jeux intertextuels postmodernes, un mélange de styles très « cam-pien », ainsi qu’une élégance de plume. L’élégance me paraît être le mot-clé pour définir la prose de Dehnel ; elle la rend savoureuse alors que les histoires contées dans les Balzacismes sont, en fin de compte, ordinaires.
Le recueil se compose de quatre longues nouvelles. Le récit intitulé « Viande charcuterie vêtements tissus » relate le sort d’un couple malheureux, celui de la fille d’un riche négociant en textile mariée à un peintre en vogue issu du petit cercle fermé et trendy de Varsovie. Dans « Tońcia Zarębska », on dé-couvre la petite saga familiale des Zarębski, des propriétaires terriens qui, à l’époque de la République populaire de Pologne et après 1989, ont du mal à joindre les deux bouts. « L’Amour du répétiteur » est, quant à elle, l’histoire d’un jeune homme qui fuit la triste réalité pour s’immerger dans un monde su-ranné, et qui gagne sa vie en donnant des leçons de goût et de savoir-vivre. Enfin, « Les Joies et les misères d’une artiste en retraite bien méritée » nous révèle le retour sur scène raté d’une chansonnière de second ordre des années 60. Puisant son inspiration dans La Comédie humaine de Balzac, Dehnel dépeint la société polonaise actuelle à ceci près que son portrait est plutôt atypique. Il est intéressant de consta-ter que, dans ses nouvelles, l’auteur laisse une large place au passé alors qu’il écrit sur le présent. Qui plus est, certains de ses personnages, ne serait-ce qu’Adrian Helsztyński dans « l’Amour du répétiteur », sont entièrement plongés dans le passé et ignorent les modes de vie actuels. Est-ce ainsi – c’est-à-dire indirectement – que Dehnel considère notre « hic et nunc » ? C’est probable. Pourtant, ce qui prédomine ici à mon sens, ce n’est pas tant la justesse du regard que le jeune écri-vain polonais porte sur notre société que son style magistral et son goût prononcé du détail. En résumé : c’est un livre pour les fins connaisseurs.

Robert Ostaszewski

EXTRAIT

– Sznurkowski à l’appareil. Ma chère Halina, j’ai à vous parler.
– Ah ! Bonjour ! J’allais justement vous appeler. Vous savez, je comprends qu’il y ait une grande affluence à Moscou, mais cet hôtel est…
– Halina, l’hôtel, c’est une bagatelle.
– … je ne demande pas une suite au Kremlin…
– Attendez ! Nous avons un problème.
– Quel problème ?
– Avec votre show. Nous avons un problème avec votre show.
– Justement parlons-en ! C’est bientôt ! Les billets ne se sont pas vendus ? Je vous avais prévenu que je n’étais plus… que je n’ai ja-mais été…
Elle faillit dire « je n’ai jamais été chanteuse », mais elle se retint.
– Voilà le topo. Nous vous avons engagée…
– Comment ça « engagée » ? J’ai toujours entendu parler plutôt d’un souhait de collaboration.
– Ne jouons pas sur les mots, Halina, OK ? Nous travaillions ensemble parce que Kołymski n’était pas libre.
– Kołymski ?
– Jarek Kołymski. Le nom ne vous dit rien ? Vous devez le con-naître : un homo, je veux dire un gay, avec des lunettes, une drôle de moumoute, des pantalons toujours moulants ; son vrai nom, c’est Żuk, Jarosław Żuk. « C’est le taaaango, le taaaango des pays chauds ! Là où poussent les mangues et les noix de coco ! »
– Vous n’allez pas m’apprendre qui est Kołymski. Je le connais ! Tout le monde le connaît ! Il était déjà célèbre quand vous… que dis-je ? Quand vos parents n’étaient pas nés ! Mais qu’est-ce que Kołymski vient faire dans notre histoire ? Pourquoi m’en parler, maintenant que je suis à Moscou, à l’hôtel Prozierpina dont les toi-lettes sont bouchées et où un cafard gros comme un œuf se ballade sur le mur de ma chambre ?
– Kołymski n’était pas disponible, voilà ! Il était en tournée. Il se produisait dans divers sanatoriums, principalement dans celui de Ciechocinek, mais aussi à Kołobrzeg, Busko, Polanica Zdrój, là où il y a des retraités. Il se fait d’ailleurs un beau cachet, je pourrais vous organiser ce genre de tournée pour le printemps prochain…
– Je vous demande quel est le rapport avec Kołymski. Soyez gentil de me répondre.
– Eh bien, il a tout annulé. Un différend financier. Il a dû avoir un problème à Szczawnica, je ne connais pas le fond de l’histoire, mais il s’agit de fric… et toutes ces directrices, c’est une seule et même clique ! Kołymski a annulé un concert chez l’une d’elles alors elles se sont toutes liguées contre lui. Aucune clause ne prévoyait de dé-dommagement en cas de rupture de contrat et il l’a eu dans le baba. Maintenant, il se retrouve sur le sable. Mais vous savez, en Russie, il est très populaire : Kołymski ! Kołymski ! Des affiches plein les rues ! Ici, les gens se l’arrachent !
– Vous m’aviez dit que ce serait pareil pour moi.
– Pas autant, Halina, pas autant. Kołymski nous fait rapporter gros illico, tout de suite, sans avoir à faire d’heures sup’, sans avoir à préparer le terrain… Jusqu’au bout, on ne savait pas si ça allait pouvoir le faire alors on vous gardait en réserve au cas où. Alors voilà ce qu’on va faire : vous allez rester encore un peu à Moscou, deux jours tout au plus, et je vais m’arranger pour vous trouver autre chose parce qu’on donne les dates à Kołymski. Bon, je dois filer maintenant, au revoir !
Il raccrocha.
Prise de rage, Halina Rotter le rappela sur-le-champ.
– En réserve ? s’écria-t-elle. En réserve ? La réserve, c’est bon pour les sous-officiers, mon cher Dariusz. Nous avons un accord, c’est d’ailleurs vous qui m’avez entraînée dans toute cette histoire, c’est vous qui êtes venu me chercher, vous avez tout organisé, vous m’avez demandé de prendre des cours, de venir jusqu’ici, de loger dans cet hôtel pourri et maintenant vous me dites que tout ça, c’est en réserve ?
– Ne vous énervez pas, je vous prie…
– Ne pas m’énerver ? Et que feriez-vous à ma place ? Nous avons un accord, n’est-ce pas ?
– Techniquement parlant, non. Nous n’avons rien signé.
– Et nos négociations… Nous avons pourtant passé en revue tous les moindres détails ; vous pouviez vous retirer de l’affaire et, avant tout, ne pas me pousser à accepter…
– C’est vrai, mais la situation était différente. Les Russes voulaient avoir quelqu’un en arrière-garde.
– En arrière-garde ! Vous jouez les Koutouzov à présent ! Bon sang ! Je veux savoir quand aura lieu mon concert, quand je recevrai ma tenue de gala et qui seront les pyrotechniciens !
À ce moment là – c’est ainsi qu’elle se l’imagina –, Dariusz Sznur- Sznur-kowskidévoila son vrai visage, tout ce qui se cachait derrière son front bas, ses joues velues semblables à des kiwis et ses boutons,
toute cette bombe phrénologique à retardement qui, à l’avenir, – elle le désirait si ardemment ! – le détruirait lui, ainsi que son éventuelle femme et leur probable progéniture, tout ce qui transformerait leurs soirées en d’interminables disputes, leur fille en droguée désespérée et leur fils en drag-queen ou pire encore.
– Écoute-moi bien… la vieille, dit-il. J’étais gentil jusqu’à pré-sent parce que je sautais ta petite-fille, mais maintenant c’est ter-miné ! Fini ! Je vais être franc et sincère. T’as eu ta chance, pas vrai ? T’as choisi de la saisir ? OK. Mais Kołymski est arrivé et la chance a tourné. Qu’est-ce que tu crois ? Qu’on va se plier en quatre pour promouvoir une vieille peau dont personne ne se souvient ? Un rebus des années coco, comme l’a dit un gars sensé ? Allo ? La Terre appelle la lune ! Arrête de planer : t’es bonne pour la retraite. Dis bonjour à tes savates et à ta putain de tisane !
Ensuite, seule la tonalité se faisait encore entendre et là, au pied de la pittoresque cathédrale Basile-le-Bienheureux qui ressemblait à une jolie pièce montée multicolore disposée sur la table de Pou-tine, Halina Rotter réalisa qu’elle avait eu raison dès le premier jour quand elle avait voulu jeter à la porte Dariusz Sznurkowski, impre-sario.
Elle avait accepté sa proposition non pas parce qu’elle était avide de gloire et qu’elle désirait, une fois encore, se tenir dans la lumière des projecteurs, entourée de beaux danseurs de Vladivostok aux corps
musclés moulés dans des tenues de scène en cuir, le tout sous une pluie d’étincelles déclenchée par des pyrotechniciens autrichiens. C’est vrai qu’elle avait toujours aimé monter sur scène, distribuer des autographes et réjouir son public avec ce qu’elle savait faire de mieux à son sens, c’est-à-dire chanter. Mais elle avait appris à vivre sans ça, elle ne s’attendait pas à recevoir des tonnes de lettres, à être encensée par la presse, à faire couler le champagne russe à flots, à re-cevoir des disques d’or au cours de cérémonies transmises en direct (entrecoupées de publicités pour les yaourts). En contrepartie, elle
espérait autre chose de plus grand : une vie qu’il serait encore pos-sible d’améliorer et d’engager sur une meilleure voie. Avec de plus jolis meubles, des séjours annuels dans les pays chauds, de longues promenades, l’été, sur les plages polonaises, entre Sopot et Oksywie. La jeunesse ? Elle n’était pas si naïve, mais un semblant de jeunesse, pourquoi pas ? Une aventure avec un beau réalisateur dans la force
de l’âge ou avec un professeur distingué, quelques flirts lors de ré-ceptions mondaines, un lifting peutêtre, très léger. Avant tout, elle désirait éprouver le sentiment d’avoir enfin trouvé sa place et de faire quelque chose pour la postérité, quelque chose de plus durable que d’établir des factures de vente ou d’achat de millions de stères de pin ou de chêne. La tournée, les pyrotechniciens autrichiens et les foules russes scandant « Rot-tier, Rot-tier » ne devaient constituer qu’un petit plus. Ce que la chansonnière recherchait avant tout, c’était la plénitude.

Traduit par : Lydia Waleryszak