En avant, marche, Polonia!

Temps de l’action : la première décennie du XXIe siècle ; lieu de l’action : la Pologne, mais ces paramètres sont incertains. Car, dans ce roman, rien n’est sûr, sauf le moment où le héros principal, la veille de son cinquante-deuxième anniversaire, sort de chez lui avec la ferme intention de faire la connais-sance, en guise de cadeau, d’une nouvelle femme. Intention déçue. Il échoue dans une grande réception que donne Benia-min Bezetzny, ancien porte-parole du pouvoir communiste, haï à l’époque de l’état de guerre, et maintenant à la tête d’une grande fortune faite dans la Pologne des années 90 en tant que magnat de la presse. Des mythes circulent dans tout le pays sur les réceptions qui ont lieu dans son palais.
Le pouvoir d’attraction de la maison de Bezetzny est égal à la force de la déchéance morale des gens. Dès qu’ils franchissent le seuil de son palais, ils perdent leur identité. Il ne leur reste que les querelles rituelles, d’autant plus violentes qu’elles sont complètement stériles. Elles se déroulent au-dessus de caves dans lesquelles le maître de céans a rassemblé un musée de cire du XXe siècle avec des personnages représentant des écri-vains polonais, des présidents du monde entier, des commu-nistes locaux. On y voit aussi des crânes de victimes de Katyń, des masques mortuaires de célébrités, de la lingerie féminine et des maillots de toutes les équipes de football du monde. Mais le cœur des caves, le lieu le mieux gardé, est une pièce spéciale où vit un mystérieux martyr – un cadavre, un semi-ca-davre, une victime de l’histoire. Quoi qu’il en soit, cet homme est, dans la conscience de tous, comme un remords et comme une relique particulière.
En avant, marche, Polonia ! est une sorte de diagnostic de l’imagination de ces groupes qui s’arrogent le droit de for-muler l’opinion collective. Ce dessin fantasmagorique nous montre deux camps brouillés : dans l’un, toutes les anciennes représentations des conflits se transforment en pièces de mu-sée ; dans l’autre, les idées nationalistes et catholiques ana-chroniques servent à préparer théâtralement le massacre. Les uns et les autres « ont cessé de croire qu’en Pologne, il y a des gens normaux ». Ils créent donc de faux conflits et des issues apparentes. De cette agitation naît une apocalypse perverse: le parti nationaliste a besoin de la débauche de Bezetzny pour construire sa sainteté sur son opposition à cette débauche ; quant au parti post-moderne, il a besoin du courroux moral des patriotes parce que sans lui, il n’atteindra pas la volupté que procure la transgression des commandements nationaux.
On n’est donc pas étonné de voir, dans les dernières scènes, le héros principal monter dans une carriole et quitter le pays.

Przemysław Czapliński

EXTRAIT

Au nom du Père et du Fils, et du Saint-Esprit du Ré-cit, Amen. À la veille de mon cinquante-deuxième anniversaire, j’ai décidé que le lendemain, j’allais rencontrer une nouvelle femme. Cette idée couvait en moi depuis longtemps, mais elle n’a pris sa forme définitive que lentement.
Je ne me lançais pas dans un divertissement futile, ce n’était ni un jeu ni un pari. Je n’étais pas particulièrement léger – j’avais l’inten-tion ambitieuse et sérieuse de rencontrer, au cours des prochaines vingt-quatre heures, une fille intelligente, mince et mesurant au moins un mètre soixante-dix, frisant la trentaine, de faire connais-sance avec elle et de la séduire.
Je voulais me faire un cadeau intense et vérifier que j’avais les moyens de me l’offrir. En apparence, j’étais en forme mais je sentais que le monstre qui m’habite commençait à crever. Je jouissais tou-jours d’une piètre réputation – en réalité, je vivais sur cette renom-mée. Malgré les apparences, le cynisme n’a jamais été mon fort ; l’aspect ironique et instrumentaliste des histoires de femmes que je racontais était censé masquer les préjudices qu’elles subissaient – maintenant c’était avec des restes de cynisme, un restant d’ironie et une façade d’instrumentalisme que je masquais mon désespoir et le manque que j’éprouvais.
Depuis plus d’un an, j’étais dévoré par de mauvais pressenti-ments, j’avais le cœur qui tremblait, la transcendance me menait de plus en plus la vie dure. Je cherchais un soulagement dans l’écriture de mes souvenirs et l’écoute de la musique. Les souvenirs apaisaient mes nerfs pour peu de temps mais sans conséquences négatives ; la musique me donnait un long et profond répit, mais elle avait des conséquences terribles : la sensation de vide qui suit la Flûte enchantée est insupportable ; la gueule de bois après une overdose d’arias de Gluck, insoutenable. Malgré tout, j’étais au plus haut point accro au plus grand des arts, j’étais accro à l’écoute de la musique comme je l’avais été à la boisson. Cette dépendance avait des répercussions sur ma vie sentimentale : les muses musiciennes y prédominaient.
À l’époque, j’étais déchiré entre une grande danseuse de ballet à l’aube de sa carrière, une grande chanteuse d’opéra qui faisait car-rière, et une grande violoniste au riche passé, qui renonçait à sa carrière.
À part elles, bien évidemment, je téléphonais régulièrement à toutes sortes de filles, je séduisais des mannequins, des serveuses et des lycéennes. Sous prétexte de vouloir apprendre des langues étrangères, j’organisais un casting permanent de lectrices ; j’avais des relations intimes osées avec une appétissante étudiante en mé-decine ; j’adorais mes conversations avec une professeur d’histoire de la littérature anglo-saxonne filiforme qui n’était pas du tout mon genre ; j’étais incapable de résister au charme magnétique d’une virtuose de la ponctuation, aux cheveux de jais, rencontrée tout à fait par hasard ; j’attendais qu’une toute jeune fille partie travailler à Dublin revienne (je dépensais un argent fou en téléphone) ; une coureuse de sprint célèbre en son temps, avec laquelle j’avais vécu une passion violente, en 1999, habitait près de chez moi et repré-sentait toujours une grande tentation ; mes pensées volaient souvent vers Majka (une grande brune svelte) et vers Magda (une albinos massive, trapue), qui m’avaient rendu visite l’été précédent, aussi excitées par moi que par elles-mêmes ; j’étudiais très sérieusement l’idée de me marier avec une Estonienne milliardaire, je n’étais pas ennemi des filles qui faisaient le trottoir et j’avais toujours des élans augmentant mon chaos, qui me faisaient croire qu’une rencontre clé était devant moi.
Cependant, la chanteuse, la ballerine et la violoniste étaient les trois piliers de mon émoi. Ma liaison avec la cantatrice (surnommée par les critiques musicaux le Larynx d’Ange) fut la plus longue, la plus intense et la plus compliquée. La danseuse ne fit que passer : en dehors de l’orgasme, elle n’était ouverte à aucun sentiment hu-main. La violoniste venait de faire irruption dans ma vie, et elle exerçait un charme irrésistible. Elle ne se situait pas vraiment dans le domaine des sentiments profonds, mais l’ombre entre ses seins, que j’apercevais dans ses décolletés, avait la force des grands mou-vements sociaux.
Des trois c’était elle la plus âgée, la plus belle et la plus jetée. Elle avait la quarantaine bien sonnée, une carnation à l’éclat sépia, des traits délicats et la silhouette d’une monitrice de fitness. Tantôt elle me donnait l’impression d’être la personne la plus intelligente de la terre, tantôt il ne faisait aucun doute qu’elle ne pigeait rien à rien.
Elle prétendait avoir reçu un don du Saint-Esprit et pouvoir lire dans les pensées ; elle allait voir un psychothérapeute qu’elle épui-sait nerveusement pendant des séances de torture ; cinq jours par semaine, elle se nourrissait exclusivement de germes de blé ; le mardi et le jeudi, elle allait s’entraîner dans une salle de sport ; le week-end, elle ne quittait pas son lit, buvait de la vodka digestive à la bouteille et bâfrait comme une bête.
Elle me débitait des propos salaces au téléphone, m’envoyait des textos pornos bouleversants et des mails complètement pervers, mais elle m’interdisait des semaines durant de même l’embrasser.
Pour comble de malheur, elle adorait les restaus japonais et y don-nait tous ses rendez-vous. Faire les choses les plus simples du monde comme aller au cinéma, au théâtre, au concert ou se promener, était totalement exclu. Elle se dérobait en invoquant le manque de temps, alors que je ne sais pas ce qu’elle faisait en réalité ; elle avait arrêté de jouer depuis plus d’un an, ne faisait pas d’exercices, n’élargissait pas son répertoire, n’avait pas de répétitions, ne donnait pas de cours. Elle était mariée mais vivait séparée de son mari depuis des années ; même si des intérêts communs les liaient encore, ils ne lui prenaient pas beaucoup de temps. Quoi qu’il en soit, j’avais un champ d’ac-tion limité : des textos, des mails et les restaus japonais.
J’entretenais la correspondance avec enthousiasme ; les restaus ja-ponais, je les détestais de tout mon cœur. Même si j’avais maîtrisé l’art de manier les baguettes extrême-orientales, de toute façon je n’aurais pas été en état de les maîtriser ; j’ai les mains qui tremblent comme Jean-Paul II à la fin de sa vie.
Je picorais dans mon assiette d’une main tremblante – de l’autre, je pelotais la violoniste sous la table. «C’est très gentil, ce que tu fais, vicomte, me disait-elle, mais je ne suis pas encore prête ; mon psychologue pense que je ne suis pas encore prête.» J’essuyais dou-cement mes doigts, gras après les sushis, sur son string, et retirais ma main.
Nous nous séparions avec une froideur étudiée, et pourtant natu-relle ; je me jurais de ne jamais plus la revoir et de ne jamais plus la contacter. Quelques jours après, je recevais un texto dégoulinant de toutes les sécrétions d’amour possibles ; une heure après, je répon-dais ; une semaine après, j’étais dans un restau japonais à m’étrangler avec du poisson cru.

Traduit par : Laurence Dyèvre