Il n’y a pas de juive

Marian Pankowski vit à Bruxelles en Belgique, depuis 1945. Il est un auteur polémique, spécialiste des sujets à controverse, des affaires taboues et donc volontiers passées sous silence. Rudolf, son roman le plus retentissant, traduit dans de nom-breuses langues, est l’histoire de l’amitié entre un Polonais,
professeur d’université vieillissant, émigré politique, ancien détenu de camp de concentration allemand, et d’un Allemand un peu plus âgé, élevé au bord de la Vistule, un ancien soldat de la Wehrmacht, un planqué et un homosexuel. Ces dernières années, l’écriture linguistiquement créative comme la morale
peu conventionnelle de Pankowski eut droit à la fascination des lecteurs et des jeunes auteurs polonais. Le mouvement gay polonais et la jeune gauche littéraire considèrent Pankowski comme leur gourou. Ses anciens livres sont volontiers réédi-tés alors que les nouveaux sont distingués par des prix et des récompenses (D’Auschwitz à Bergen-Belsen : aventures, ses souvenirs de camp de concentration, ont été nominés en finale à la récompense littéraire Nike (1999), et Le Dernier Ras-semblement des Angesa reçu le prix Littéraire de la ville de Gdynia (2008)).
Le tout petit livre, Il n’y a pas de juive, est dédicacé à sa femme, Regina Fern Pankowski dont les expériences d’occupa-tion ont inspiré l’histoire du personnage de Fajga Oberlander, qui s’évade d’un transport vers un camp d’extermination. Il est écrit dans un style très original avec d’innombrables jeux de langue : le lecteur a l’impression que ce sont des scènes dra-matiques avec un prologue et un épilogue où les complaintes et les pleurs côtoient des images tirées de la mémoire ou venues de l’imagination, tandis que la fiction est entrecoupée par les digressions de l’auteur.
Pankowski reprend, très souvent dernièrement, le thème de la guerre, de l’occupation et de la Shoah, mais avec la désinvol-ture littéraire qui le caractérise : « à ce moment-là, Dieu était à Castel Gondolfo et établissait des patiences. Il n’avait pas le temps de s’occuper d’Auschwitz ». L’histoire de Fajga sous l’occupation est un tissu d’humiliations et elle témoigne de la différence entre le sort des Polonais et des juifs. Les images du séjour de Fajga en Amérique dénoncent également l’extranéité de l’héroïne par rapport à la société juive américaine, inca-pable de comprendre les expériences de guerre de Fajga.

Marek Zaleski

EXTRAIT

FAJGA OBERLENDER
OU COMMENT CELA S’EST PASSÉ
C’était fin mars. Le dégel. Les gouttières faisaient un de ces boucans, un vrai bonheur ! Les merles chantaient pour se trouver. Les enfants jouaient pour la première fois à cache-cache, je les entendais par les planches non jointives de ma remise… C’était comme si leur insouciance m’avait gagnée – Fajga a une petite grimace gênée –, je me levai de mon grabat pour virevolter, danser… Je me souvins de ma mère quand elle me chantait… J’esquissai des pas de danse en chantonnant.
Fajga, émue, se met à chanter la berceuse « Vögele » puis elle se ressaisit et se tait.
– Et les enfants ? lui demande Sara Krynitzer.
– J’entendais leurs cris et lorsqu’ils ont cessé, j’ai pensé qu’ils s’étaient égayés, étaient rentrés chez eux… Or, ils m’observaient. Par les trous des nœuds du bois. Ensuite, ils ont couru chez la mère de Marek.

UNE VOIX OFF,
OU L’HISTOIRE QUI SE RACONTE SEULE
– Maman, appelle Marek dès le seuil, cette juive qui s’est échap-pée, elle ne s’est pas sauvée ! Elle est cachée dans la resserre !
– Elle y chante, fait Jarek.
– Et danse.
– Elle berce et câline son bébé et danse, font les voix d’Ania et de Mania. On l’entend de nouveau, juste ce qu’il faut, on entend la berceuse.
– Allons les enfants, qu’avez-vous encore imaginé ! Belle inven-tion, bande de menteurs ! Filez, hors de ma vue !
Les enfants sortent de la maison, tournent à gauche vers le tor-rent. Personne ne sait ce qui leur passe par la tête. Pas plus Basia que sa mère n’entendent, l’auteur est le seul qui voit que Jarek-je-sais-tout-mec hoche la tête et marmonne :
– Marek… ta maman, c’est elle qui nous prend pour des « men-teurs » ! Et elle pense que cette juive, elle existe pas ! Moi, j’l’ai vue et toi ?
– Moi aussi, je l’ai vue.
– Moi aussi, fait Ania d’une voix effrayée.
Marek s’arrête.
– Moi aussi, je l’ai vue. Demain, nous la montrerons à maman et à mamie ! dit-il avant de se tourner vers les trois Indiens pour leur parler si bas que même l’auteur n’entend plus. Comme tous les samedis, Basia – autrement dit la mère de Marek, fait la lessive. Mamie, quant à elle s’apprête à aller faire des courses.
Elle prend son sac mais veut s’assurer qu’elle a de l’argent. Et là, Marek dit avec candeur :
– Mamie… je peux aller chercher le pain et les petits pains.
– D’accord fiston, s’étonne mamie agréablement surprise. Tu sais lequel, un demi… et six petits pains… Attends, voici l’argent.
Elle lui donne un billet de zlotys.
Marek marche, fier comme le soldat du front qui passe à l’attaque dans le récit de monsieur Bałbecki et dont la bravoure nobiliaire participa certainement à la victoire décrite dans l’offensive autri-chienne des Balkans… Il marche, le dos très droit. Les trois autres comploteurs le rejoignent un moment plus tard.
Ils entrent dans la boulangerie ensemble. Madame Podpłomyk est occupée à partager un pain pour deux clientes. Elle sourit au petit groupe d’enfant. C’est leur tour.
– Et pour vous les enfants ?
– La moitié d’un grand et six petits pains… et encore… un petit pain torsadé, dit-il avant de poser le billet froissé sur le comptoir.
Au moment où ils sortent, les femmes se retournent et l’une d’elles hoche la tête en direction de la boulangère, intriguée elle aussi par le dernier achat des enfants.
– C’est pour vous ce pain torsadé ?
Ils ne répondent pas, mais se regardent. Marek a la tête sur les épaules :
– Nous voulons jouer aux juifs, madame.
La boulangère grassouillette éclate de rire, un rire qui s’estompe vite dans les rides autour de sa bouche, autour de la parole toute prête qu’elle censure au dernier moment.

SUITE DU RÉCIT DE FAJGA
Revenons à la maison des Hazenlauf à Azojville. Fajga semble avoir maîtrisé le tumulte de ses tristes associations, elle raconte calme-ment, comme si elle lisait l’histoire des Nains et de l’orpheline Ma-rysia aux enfants malades.
– J’ai été réveillée par un bruit de gens qui couraient et des cris de marmaille. Je me lève, j’approche de ma « porte secrète »… je repousse la planche… et là… sur la neige tassée, à trois pas de la remise, un pain torsadé bien cuit ! « Seigneur, c’est cette chère Basia qui a pensé à me faire plaisir ! Un cadeau à pleurer de reconnais-sance ! » Je bondis et hop ! Je prends le pain. Je n’ai pas fait un pas vers ma cachette que les enfants se montrent à l’angle de la resserre et :

La juive ! La juive !
Espèce de sale chouette noire,
Qui vole la nuit
puis se cache jusqu’au soir
Au pétrole elle contamine les puits
Et elle pue l’oignon pourri !

Aussitôt après, la voix de Basia. Non, pas sa voix mais plutôt un cri terrible, un cri tel que les enfants s’immobilisent comme para-lysés.
– À la maison ! Et vite !
Fajga respire d’une telle manière que l’on entend l’époque où cela s’est passé. Elle regarde ses commensaux.
– Dès qu’il a fait sombre… comme si rien ne s’était passé… j’ai reçu une gamelle de soupe chaude et une miche de pain au sain-doux… Je n’ai pas dormi. La comptine des enfants me trottait dans la tête, ils étaient heureux parce qu’ils avaient débusqué une bête affamée en disposant astucieusement un appât.
Fajga regarda les juifs d’Azojville. Une sorte de sourire triste sem-bla traverser son visage.
– Que l’auteur raconte la suite… Moi, je ne saurai pas.

L’AUTEUR REPREND LE COURS DU RÉCIT.
Une fois les enfants assis dans la cuisine, Basia attend un moment tel un juge dont le regard seul suscite déjà un sentiment de culpabilité chez les accusés. Et maintenant, d’une voix à la douceur surpre-nante, elle les encourage à accepter sa version :
_ Chers enfants... un peu trop de cinéma que tout cela... courir et crier ainsi autour d’une misérable remise… Vous avez inventé cette histoire de juive, entendu. Elle est apparue, elle a dansé et elle a dis-paru. Un rêve, ça va, ça vient ! Terminé ce jeu idiot… N’oubliez pas que vous devez réviser votre catéchisme, Pâques n’est plus très loin… Vous allez chanter dans le chœur des enfants « O Croix dressée sur le monde ». Et maintenant, vous pouvez jouer encore un peu.
Les petits ne bronchent pas. Ils restent assis.

Traduit par : Maryla Laurent