Somnolence

Le mot « somnolence », titre du roman, ne fait que nous rap-procher de l’état dans lequel se trouvent les trois héros. Le sommeil dans lequel ils sombrent collectivement quoique indi-viduellement, a de nombreux équivalents : marasme, léthargie, traumatisme, suspension, dépression, crise etc., selon le cas
« étudié ».
Chacune des maladies de l’âme décrite par Wojciech Kuczok a la même cause : Adam, Róża et Robert souffrent d’avoir à jouer des rôles qui expriment non pas leurs ambitions per-sonnelles, mais celles de quelqu’un d’autre. Bien qu’ils soient les seuls personnages du roman à être appelés par leur prénom,
ce sont des personnages de décor : ils ont pour tâche de donner du prestige à leur famille. Cette obligation les conduit à la limite du désespoir et c’est dans ce moment critique que nous faisons connaissance avec eux. Pour observer avec l’auteur la manière dont ils sortent de leur léthargie. Le processus est intéressant pour deux raisons. La première, c’est que les héros – un médecin, une actrice et un écrivain – sont des personnes à succès, ils pourraient donc être libres. La seconde, c’est qu’il y a peu d’éléments indiquant qu’ils ont les moyens de s’arra-cher au carcan du modèle de vie imposé à chacun d’eux. Qu’ils ont les moyens de faire un geste spectaculaire pour rompre avec le passé, le présent ou l’avenir. Un avenir qui s’annonce également désespérant parce que l’état de suspens dans lequel ils sont leur fait perdre ce qui les constitue : les artistes, leur talent ; le médecin, le sens de sa mission.
Kuczok, dans ce roman, conserve son style et sa perception personnelle de la réalité. Toutefois, il est clair qu’il bataille lui-même contre le rôle qui lui a été imposé. Cette bataille se reflète dans les dilemmes de Robert, qui est, dans une certaine mesure, l’alter ego littéraire de l’auteur, mais pas uniquement. L’écrivain se retient, non sans ironie, d’approfondir les liens familiaux, tout en signalant qu’il est impossible d’y échapper si l’on veut trouver les causes des comportements dépressifs ou des crises existentielles. Le fond de la polémique avec le portrait du « spécialiste de l’exploration de la souffrance », c’est que les héros de ce dernier roman de Kuczok souffrent à la demande, qu’ils sont victimes de choix malheureux et non du destin.
Précisons encore que Somnolence est écrit à partir du scénario d’un film écrit par Wojciech Kuczok et réalisé par Magdalena Piekorz, qui était déjà la réalisatrice des Raies, dont Kuczok avait écrit le scénario à partir de son premier roman, Antibiographie.

Marta Mizuro

EXTRAIT

Róża, le plus beau visage de la ville, peut-être, même, le plus beau visage du pays, le vi-sage des plus grands groupes industriels spécialisés dans les cosmétiques, n’avait jamais été forte en calcul, elle se laissait porter par les aléas de la vie, elle s’y sentait en sécurité parce qu’elle avait la conviction inébranlable que l’homme est bon de nature, même s’il n’est pas toujours désintéressé. Improvisant la vie avec grâce et talent, elle atteignait tous ses buts comme sans le vouloir, sans faire exprès, et c’était bien là son plus grand charme. Róża n’avait pas voulu à tout prix devenir actrice, tout simplement elle se sentait dans son élément au théâtre, surtout dans le répertoire classique ; dans cet asile du style élevé, elle trouvait un antidote à la médiocrité plébéienne des habitants de la capitale, à leur langue pauvre et vulgaire réduite au vocabulaire indispensable au travail et au lit ; le théâtre était une bonne cachette pour se protéger de la masse des gens qui se laissaient aller intellectuellement, et aussi un noble remède à sa solitude – elle ne s’y était toujours pas faite. Elle n’eut pas plus de mal à faire carrière au cinéma, encore moins à la télévision, ce sont le cinéma et la télévision qui vinrent la chercher, elle se laissa entraîner dans ces aventures par pure curiosité, sélec-tionnant avec soin les rôles afin de ne pas participer à la terreur de la trivialité générale ; le cinéma lui procurait moins de plaisir que le théâtre, mais il lui faisait gagner plus d’argent. Róża, improvisatrice née, n’avait jamais d’économies ; soucieuse d’avoir son indépendance financière, elle acheva son aventure avec le cinéma pour une aventure avec la télévision qui lui permettait de gagner plus d’argent plus vite. Mais pour finir, invitée par un grand groupe industriel spécialisé dans les cosmétiques à lui prêter son visage, elle jugea qu’il n’y avait qu’une aventure avec la publicité pour lui permettre de posséder des économies en dépit de sa totale incapacité à en faire, elle devint donc un visage très grand format puis elle revint au thé-âtre. Ses aventures avec la télévision et la publicité avaient fait que sa solitude, qu’elle n’acceptait toujours pas, lui pesait comme jamais auparavant, les liens d’amitié les plus forts s’étaient distendus, ils étaient prêts à se défaire totalement. Elle avait brusquement senti que même ses amis de longue date et ses amies de toujours étaient maintenant mal à l’aise quand ils parlaient avec elle, ils semblaient avoir soudain perdu la capacité de mener une conversation désinté-ressée, aussi Róża avait-elle décidé de revenir au théâtre, à la communauté de la scène, de se cacher dans des rôles d’héroïnes clas-siques qui parlaient en vers; restée trop longtemps dans le milieu de la télévision et de la publicité, elle avait la nostalgie de la langue des grands auteurs anciens. Les gens de la télévision et de la publicité utilisaient une langue si pauvre, si basse et si dépourvue de beauté que Róża, à son retour au théâtre, pendant une longue période ne parla plus qu’en employant des répliques tirées de vieilles pièces, également en dehors de la scène, afin de débarrasser son esprit au plus vite du souvenir de la langue des gens pauvres, bas et privés de beauté, elle ne parlait plus qu’en utilisant des citations tirées des classiques du théâtre ; ses anciens amis préféraient discuter entre eux de son excentricité, de son exaltation et de ses lubies d’actrice plutôt que de lui parler. C’est à peu près à ce moment-là qu’elle commença à s’endormir plus souvent que d’habitude. Le médecin diagnostiqua du surmenage, diagnostic préféré des patients et des médecins : ces derniers prescrivent alors du repos, l’un des rares médicaments réel-lement appréciés, à condition de ne pas dépasser la dose prescrite. Róża comprit qu’elle devait se transporter dans le royaume des mur-mures non scéniques, se préoccuper de ce qu’on appelle l’harmonie intérieure ; ses anciennes collègues, intéressées, lui suggéraient de se trouver enfin une relation durable, ses collègues hommes, intéressés, lui conseillaient la même chose, d’une manière plus personnelle.
Róża n’eut pas de chance : c’est juste à ce moment-là que Mon Mari lui déclara d’entrée de jeu sa flamme. Mon Mari fut le premier parmi ses milliers d’admirateurs à oser tout simplement se présenter et à lui demander sa main. Voilà qui était agréable, au moins, voilà qui était intéressant. Avide d’une nouvelle aventure, elle le laissa parler sans l’interrompre. Elle n’eut pas de chance parce que Mon Mari savait se montrer persuasif. Elle écouta ses arguments, le nez dans le bouquet qu’il lui avait apporté, incapable de réprimer son fou rire, ce qui ne le troublait pas le moins du monde, Mon Mari était un spécialiste des réactions humaines, un fou rire était pour lui une valeur sûre. Mon Mari avait de la chance et il sut encore l’aider en appliquant ses techniques de persuasion, maîtrisées à la perfection. Quand il eut fini, même s’il se faisait tard, elle n’avait pas du tout envie de rentrer chez elle, elle comprit que la logique lui commandait d’accepter cette déclaration, mais que son bon sens lui soufflait d’attendre un peu. Après le mariage, ah ! après le mariage, ils allèrent s’installer à la montagne, où tout est plus sain, plus pur, plus boisé, plus herbu, plus mélodieux du chant des oiseaux et des ruisseaux.
Interrompons cette love story, Róża ne devrait pas rester si long-temps par terre, laissons-la se réveiller, elle est décidément trop sou-vent prise de crises de somnolence, le mariage, visiblement, ne lui réussit pas. Mon Mari prête enfin attention au chien venu aboyer à ses pieds, Mon Mari le caresse tout en continuant de vérifier ses factures, il appelle Róża, pas de réponse ; il l’appelle une seconde fois, pour finir il va voir s’il ne lui est pas arrivé quelque chose, il l’aperçoit inconsciente, elle a dû s’endormir brusquement et tom-ber, mais pourquoi ? Quelque chose l’aurait-il contrariée ? effrayée ? Il remarque dans sa main sa chaîne de cheville, ah, bien sûr, une inattention, quelqu’un veut encore lui compliquer la vie ; il desserre délicatement les doigts de Róża, prend la chaîne et la met dans sa poche ; alors seulement il donne une petite tape à sa femme sur la joue, pour essayer de la réveiller, en vain, elle dort, alors il lui glisse un coussin sous la tête et dit au chien qui jappe:
– Allez, garde ta maîtresse !
Il s’éloigne, ses pensées retournent à ses calculs, il va falloir qu’il revoie encore une fois les dernières opérations, ça ne tombe pas juste.
– Tu es là ?
Oh non ! Il fait volte-face, elle s’est tout de même réveillée, elle se lève, toute chiffonnée.
– J’ai encore dormi…

Traduit par : Laurence Dyèvre