Le Chien enragé

Le livre se compose de neuf textes. Tous parlent de vies bou-leversées d’une façon dramatique. En apparence, ce sont des faits divers : plusieurs lycéens en pèlerinage pour Częstochowa périssent dans un autobus en feu ; personne ne tente de les se-courir. Sur l’obélisque dressé en souvenir des victimes, le nom du chauffeur, mort également au cours de la tragédie, manque. Alina P. rend public que, dans son enfance, elle a été agressée sexuellement pas un prêtre et, dès lors, elle se voit repous-sée par son village. Un homme adulte atteint du syndrome de la Tourette, se sent enfermé dans la cage de sa maladie tout comme le sont ses parents qui prennent soin de lui. Une mère qui a perdu sa fille dans des circonstances non élucidées (sa fillette n’est pas rentrée de l’école après une fête), subit l’ostracisme de sa communauté. Jan, parce qu’amnésique, est traité en esclave par ses divers employeurs des années durant. Un jeune homme qui souffre de troubles émotifs depuis l’enfance, passe à l’acte d’un suicide planifié de longue date. Un prêtre homo-sexuel, porteur du Sida, ne prononce pas le prêche au cours
duquel il s’apprêtait à avouer son secret à ses paroissiens…
Plutôt que de voir ces individus juste comme éprouvés tragique-ment par le destin, nous pouvons nous intéresser à leur relation à la société. En effet, le livre de Tochman traite de l’empreinte de celle-ci comme d’un problème social. Une empreinte qui n’existe que dans cette relation. Elle n’a rien à voir avec les
particularités d’un individu mais correspond aux attitudes d’une communauté à son égard. Dès lors, Le Chien enragé se présente comme un recueil de reportages sur la manière dont la société polonaise gère les problèmes modernes et contem-porains à la charnière des XXe et XXIe siècles.
Le livre de Tochman est l’un des témoignages les plus dra-matiques de la confrontation des réalités du monde moderne récent (nouvelles maladies, nouveaux problèmes) avec la conscience sociale incapable de reconnaître ses nouvelles obligations (ou qui refuse de les reconnaître). Dans cette société, les traditions majeures qui découlent du catholicisme et de la modernisation, agissent exclusivement comme des mécanismes oppressifs. Normalité étriquée, réactions falla-cieuses et frileuses, carence de modes d’expressions admis par l’usage pour exprimer la peur… Voilà pourquoi l’auteur envisage qu’il faut quelqu’un qui sache mordre. Le reporter serait-il un chien enragé ?

Przemysław Czapliński

EXTRAIT

Les policiers avaient interrogé une demi-centaine de témoins. La grand-mère et le grand-père d’Ania, ses copines et ses copains, leurs pa-rents, la maire du village, certains voisins, l’instituteur qui s’était occupé des enfants à la surboum.
Ils n’ont pas interrogé toutes les personnes qui étaient au courant de la petite fête. Celles-ci n’étaient pas nombreuses. Il n’y avait pas eu d’affiches, pas d’annonce faite à la messe, seuls les élèves avaient le droit de s’y rendre. Outre les enfants et leurs parents, seul le directeur de l’école et les instituteurs
étaient informés. A l’époque, il ne leur fut pas demandé où ils étaient et ce qu’ils faisaient. Non pas qu’il faille soupçonner quelqu’un, mais pour qu’après des années, le reproche d’une enquête bâclée ne vienne.
L’école se trouve près d’une route couverte de macadam, mais une route secondaire. Loin de la nationale. La personne venue là en voiture Fiat beige, devait s’y trouver intentionnel-lement. Elle devait savoir que les enfants allaient rentrer chez eux de nuit et connaître l’heure à laquelle ils le feraient. Elle devait savoir par où les enfants passeraient : ceux en groupe qui suivraient la route, ceux qui prendraient seuls par les étangs.
Si une Fiat beige, celle avec des stores noirs, attendait Ania, il fallait demander au procureur ce qu’il pensait de l’interro-gatoire du conducteur arrêté au lendemain de la disparition dans la petite ville voisine. Le chauffeur avait dit qu’il n’avait pas kidnappé la petite fille. […]
Par le dossier on apprend que les policiers ont vérifié les autres Fiat beiges immatriculées dans l’ancienne voïvodie de Bielsko. Ils avaient probablement retrouvé tous les proprié-taires de ces voitures. A tous, ils avaient demandé s’ils s’étaient rendus à Simoradz ce soir-là et s’ils avaient kidnappé la petite Ania de dix ans.
Il fallait demander au procureur ce qu’il pensait de ce travail des policiers.
Il fallait demander pourquoi les voitures Lada beiges n’avaient pas été vérifiées. Madame la maire n’était pas cer-taine d’avoir vu une Fiat ou une Lada.
Il fallait demander pourquoi les uns avaient vu une Fiat ou une Lada alors que d’autres parlaient d’une petite Fiat rouge, d’autres encore affirmaient qu’il n’y avait aucune voiture alors qu’ils étaient passés une minute avant Ania. L’inspection de l’endroit d’où la voiture aurait démarré avec un crissement de pneus n’avait pas permis de trouver de traces tant sur le gravier que sur le macadam. L’inspection avait eu lieu le lendemain, en plein jour. Dans le dossier, il était noté avec précision qu’il n’y avait pas de neige, pas de pluie, qu’il n’avait pas plu depuis la veille, un léger vent soufflait, il faisait trois degrés. Les traces d’un démarrage brutal auraient dû rester. Il n’y en avait pas.
Il fallait demander pourquoi les élèves de l’école primaire n’avaient dit à personne que la semaine avant, elles avaient été ennuyées par des inconnus. Elles ne l’ont dit qu’une fois que se répandit au village la nouvelle que madame la maire aurait vu une Fiat beige.
Il fallait demander pourquoi madame la maire, quand elle avait entendu le cri poussé par l’enfant dans la voiture au démarrage si brutal, était rentrée chez elle d’un pas tranquille pour regarder un film télévisé de deux heures.
Il fallait demander s’il y avait vraiment eu une voiture au bord de l’étang. Krystyna Jałowiczor se pose cette question. Elle y répond: si ce soir-là il n’y avait aucune voiture étrangère, cela signifie que quelqu’un du village a fait du mal à Ania.
– Arrête, lui dit sa belle-mère. Ici les gens sont des gens bien, il n’y a pas de méchants. Toi, tu n’es pas d’ici, tu ne sais pas qu’il ne s’est jamais rien passé de mal chez nous. Parfois, Dieu éprouve les hommes par un mauvais destin, il les punit pour leurs péchés. Il faut prier, tu ne dois pas bien prier. Il ne faut pas te révolter.
Krystyna Jałowiczor ne se révolte pas. Elle n’est pas du vil-lage, elle y connaît peu de gens. Elle a emménagé avec sa fa-mille à Simoradz après la disparition d’Ania. En tant que mère, elle a décidé d’y attendre sa fille. Ou la pire des nouvelles qui serait toujours mieux que de ne pas savoir.
Ils s’étaient installés chez sa belle-mère, elle leur avait donné un bout de terrain, ils y avaient construit une petite mai-son. Les deux femmes voient chacune la fenêtre de l’autre, et aucune des deux n’aime cela. Elle ne demande pas à sa belle-mère pourquoi elle n’est pas allée chercher Ania ce soir-là. La belle-mère n’a jamais dit à sa bru qu’elle souffre, elle aussi ; l’enfant lui manque, elle culpabilise.
Krystyna Jałowiczor ne demande pas à son mari pourquoi il n’a jamais adressé de reproches à sa mère, pas un mot, pas l’ombre d’un ressentiment. Elle parle peu avec son mari, d’ailleurs. Lui aussi ouvre rarement la bouche.
Elle ne demande pas pourquoi, après la disparition d’Ania, personne de l’école n’est jamais venu la voir, ne lui a parlé. Ni le directeur de l’époque (Stanisław Trzciński), ni le pro-fesseur responsable de la classe (Janina Kajzer), ni le maître chargé de surveiller les enfants ce soir-là et qui est devenu le nouveau directeur depuis un an (Krzysztof Błaszczak).
– Je n’y ai pas pensé, dit aujourd’hui le nouveau directeur. Je ne m’en sentais pas la force alors.
Au village, les gens ne se sentent toujours pas la force d’al-ler voir la mère de la fillette disparue huit ans plus tôt pour prendre un thé avec elle. La soutenir, parler avec elle ne se-rait-ce que de la pluie et du beau temps. Ou juste rester avec elle, une heure, en silence, finir de boire le thé et sortir. C’est important, une personne en souffrance en a besoin. Nul ne sait si Krystyna Jałowiczor le souhaite. Elle ne se promène guère dans le village, il n’y a pas beaucoup d’occasions pour lui parler. Les gens se connaissent pour avoir joué ensemble dans la cour, à l’école. Elle, elle est une inconnue. Elle ne se laisse pas connaître. Elle n’est jamais allée aux conseils de parents pour son fils, elle ne voulait pas entrer dans l’établis-sement. Elle envoyait son mari. Chaque jour, elle va travailler à Bielsko où elle dessine, image par image, des films animés pour les enfants. Elle rentre en car à Simoradz, les yeux rivés sur la fenêtre comme si elle voulait éviter qu’on lui parle.
Elle ne fréquente pas l’église. Elle a peur de se trouver as-sise à côté de l’assassin. De le saluer en signe de paix, de lui serrer la main.

Traduit par : Maryla Laurent