Les conjurés de l’imagination. Le surréalisme

Les essais rassemblés dans Les conjurés de l’imagination n’ont pas pour but de faire un bilan du surréalisme aujourd’hui, même s’ils sont nés de ce besoin. Taborska montre que l’ex-travagance des surréalistes a beau être connue depuis long-temps, cela vaut la peine de rappeler que la multiplicité de leurs champs de vision n’est pas apparue du jour au lende-main. C’est le point sur lequel son livre met l’accent.
L’auteur aborde l’histoire du mouvement en commentant à l’oc-casion certains « Thèmes » appartenant au répertoire sacré des surréalistes et en brossant les « Silhouettes » de quelques auteurs. En aucun cas, il n’est question de couvrir l’ensemble des problèmes ou des personnalités. L’auteur les sélectionne non pas comme un chercheur objectif visant à épuiser le thème, mais comme une passionnée mettant l’accent sur ce qui l’a fascinée dans le surréalisme. Elle évoque notamment ses contacts personnels avec trois artistes: Leo-nora Carrington, Gisèle Prassinos et Roland Topor. A eux seuls, ces chapitres ont une valeur unique.
L’auteur a par ailleurs connu l’œuvre de ces trois artistes à un autre niveau : en tant que traductrice, et ce contact intime trouve un écho dans Les conjurés de l’imagination.
Dans la partie « Thèmes », l’auteur aborde des problèmes tels que la manière dont les surréalistes appréhendent le suicide, l’amour ou la folie, mais aussi le mythe, la ville ou des objets d’usage quotidien. Dans chaque chapitre, elle se déplace avec aisance entre diverses pratiques artistiques, montrant par là-même que la spécialisation a toujours été exclue du mouve-ment surréaliste. Le surréalisme fut probablement le premier mouvement à avoir un caractère complexe et interdisciplinaire. Ce qui implique que pour maîtriser toute l’œuvre et les consé-quences de la « conjuration », le connaisseur doit tout aussi bien dominer l’histoire de la peinture que celle de la littéra-ture ou celle du cinéma sans pour autant négliger celle de la psychiatrie ou de la carte postale. Or, Agnieszka Taborska est justement la spécialiste qu’il fallait.
Ce livre est avant tout un récit pittoresque, écrit dans une langue superbe. Tant les spécialistes désireux de compléter leurs connaissances que les novices plongeront dans sa lecture avec un plaisir égal.

Marta Mizuro

EXTRAIT

Pendant les meilleures années du cinéma muet, Mack Sen-nett tourna des centaines de comédies, longs et courts métrages, dont les héros, des « losers » sont tantôt suspendus au-dessus d’un précipice, tantôt participent à une poursuite en automobile, tantôt sortent par miracle indemnes d’une explosion, tantôt s’envoient entre eux des tartes à la crème. Cet univers surréaliste, anar-chique, périlleux, proche du cirque, du vaudeville, du bur-lesque, de la pantomime et de la bande dessinée est cadencé par un rythme endiablé, des surprises incessantes et des ca-tastrophes légères. C’est chez Sennett qu’ont débuté Char-lie Chaplin, Harold Lloyd, Harry Langdon et Bing Crosby, et dans les années 1920, le cinéma burlesque est devenu le genre le plus à la mode du cinéma américain. Cette époque nous a légué des milliers de mètres de celluloïd ainsi qu’un accessoire : la tarte à la crème.
Noël Godin, alias Georges le Gloupier, né en 1945, met-teur en scène, écrivain et acteur belge (connu entre autres pour La vie sexuelle des Belges), est un amoureux du cinéma, de la poétique surréaliste et de l’humour de situation. Des deux côtés de l’Atlantique, des célébrités tremblent de peur devant lui.
Étudiant, Godin renversa un pot de colle sur un des ses professeurs qui avait collaboré avec le dictateur portugais Salazar. Dans un journal fondé par lui-même, « Friends of Film », il illustrait ses articles de photos de sa propre famille dans la meilleure tradition surréaliste de la mys-tification. Il relatait aussi que Louis Armstrong, naguère cannibale, avait financé le film The Vegetables of Good Will (Les légumes de bonne volonté) dans lequel Claudia Cardi-nale jouait le rôle d’une endive gigantesque, ou alors que Richard Brook, réalisateur de La chatte sur un toit brûlant avait reconnu que ses films étaient nuls. Des informations sur Vivian Pei, metteur en scène taïwanaise aveugle qui n’existait pas, et sur son film The Lotus Flower Will Never Again Grow on the Edge of Your Island (La fleur de lotus ne fleurira jamais sur la rive de ton île), incitèrent un spé-cialiste du cinéma asiatique à se rendre en Thaïlande pour rencontrer la cinéaste.
En 1968, Noël Godin jeta une tarte à la crème à un pro-fesseur aux idées ultra réactionnaires. Depuis, il entarte des personnalités du monde de la culture et de la politique par-ticulièrement imbues d’ellesmêmes. Sa première victime fut Marguerite Duras qui « utilisa l’intelligence et la sagesse pour
nourrir sa propre vanité ».
Godin n’agit pas seul. Dans ses tâches difficiles, il se fait accompagner par une trentaine de personnes. Vêtus de longs imperméables sous lesquels sont dissimulés des tartes, ils ar-rivent sur le lieu de l’action. Il achète ses gâteaux, préparés selon une recette traditionnelle, dans des pâtisseries mo-destes au mépris des propositions de grandes firmes avides de publicité.
Les victimes sont choisies par les membres de l’Internatio-nale pâtissière. Chaque attaque est soigneusement préparée, parfois avec l’aide de « traîtres » qui fournissent les données indispensables sur le lieu et le moment de frapper. C’est grâce à une telle trahison qu’eut lieu, en février 1998 à Bruxelles, l’attentat le plus retentissant de l’Internationale contre le chef de Microsoft, l’un des hommes les plus riches de la planète, Bill Gates. Trente Robin des Bois rigolards, regroupés en détachements de trois personnes et criant: « Gloup ! Gloup ! » se jetèrent sur lui au moment où il sortait de sa limousine. Malgré cinq gardes du corps et une escorte de quatre motards, quatre tartes atteignirent leur but. Gates était puni pour avoir « utilisé l’intelligence et l’imagination pour soutenir le sinistre status quo de notre monde impar-fait ».
Lors d’une visite à Bruxelles, Nicolas Sarkozy fut entarté à quatre reprises. De nouvelles attaques sont sûrement en cours de préparation. Le célèbre journaliste Alain Beverini reçut une tarte sous les yeux de millions de téléspectateurs alors qu’entouré d’une trentaine de gardes du corps, il inter-viewait l’actrice Holly Hunter (interprète du rôle principal dans La leçon de piano) devant un hôtel à Cannes.
Le narcissique Bernard-Henri Lévy, philosophe et vedette de télévision française, qui eut le malheur d’avouer un jour qu’il était l’écrivain le plus doué de sa génération, attise par-ticulièrement l’excitation de Godin. Ses propos lui valurent sept entartages, dont un au festival de Cannes. Depuis, chaque fois qu’il apparaît aux Guignolsde l’info, Lévy est calmé par une cascade de crème.
Les tartes à la crème suscitent l’agressivité. Après l’attentat de Cannes, Lévy flanqua des coups de pied à Godin à terre. Deux jeunes filles, membres de l’Internationale pâtissière, furent sauvées de justesse par la police lorsque des gardes du corps tentèrent de leur enfoncer la tête dans une cuvette de W.C. Seul Godard s’en sortit dignement : entarté à Cannes en 1985, il lécha la crème de son cigare et loua l’hommage rendu au cinéma muet.
[...]
Après l’attentat, par un collaborateur de Godin, contre le ministre français de la culture, Philippe Douste-Blazy, le gouvernement porta l’affaire devant les tribunaux. L’agres-seur fut toutefois acquitté après que son avocat eut expliqué que l’entartage est une tradition belge.
L’attentat à la tarte à la crème va de pair avec le rire, un air bête et une chanson idiote. Mieux vaut montrer à la garde armée qu’il ne s’agit que d’une tarte ; il ne faut pas la lancer, mais l’étaler de près sur le visage de la victime.
Les militants de l’Internationale pâtissière se considèrent comme des terroristes burlesques qui transforment la prose de la vie en comédie. « Le monde sinistre nous pousse au rire et à la farce. J’ai toujours estimé que le rire est la meilleure révolte. Quelle arme est plus drôle, plus terrible ? Depuis
trente ans, je crois c’est la tarte à la crème. […] C’est l’arme des faibles et des pauvres », dit Godin. « Depuis longtemps, je suis partisan de la lettre d’insulte, dans le style dadaïste et surréaliste, envoyée par des intellectuels pour crever les ballons gonflés de gloire. Mais si j’avais écrit à Bill Gates, il aurait été le seul à lire ma lettre. Je communique donc par l’intermédiaire de tartes à la crème. C’est un Esperanto visuel, une nouvelle forme de lettre qui dégouline de crème, comme celles que les situationnistes envoyaient trente ans après les surréalistes ».
Formé à l’école de 1968, des films des Marx brothers et des dessins animés de Bugs Bunny, l’utopiste Godin se bat contre le pouvoir, les diktats moraux et les lois tournés contre les gens. En pratiquant une violence symbolique, il blesse l’amour propre de victimes susceptibles de se payer un blan-chisseur. Il agit au nom de la raison d’état, conformément à l’honneur surréaliste et anarchiste. Ses appels : « Pourquoi c’est toujours les mêmes qui causent ? Pourquoi c’est tou-jours la même voix qu’on entend ? Pourquoi rien ne change ? Et pourquoi tout ce silence ? » résonnent comme une voix dans le désert. Pourtant le prix qu’il reçut à Paris en 1996 pour « son insolence, son talent subversif et son courage », ainsi que l’invitation deux années après au New York Histo-rical Society pour y faire une conférence sur la technique de l’entartage, témoignent du mécontentement général suscité par les élites.
« On n’arrête pas de me faire des propositions étranges. Des gens que je ne connais pas se disent prêts à faciliter l’en-tartement de personnalités dont je préfère taire le nom car certaines opérations sont à l’étude. » La conscience de ces préparatifs nous adoucit l’existence.

Traduit par : Véronique Patte