Le Crépuscule

Andrzej Bobkowski est un disciple de Conrad exceptionnel dans la littérature polonaise, comme en témoigne le recueil d’essais et nouvelles Coco de Oro. « Alma », qu’il avait écrit pour l’anthologie Conrad vivantet qui figure dans le recueil Le Crépuscule, nous en convainc encore davantage. Cette nouvelle étaye aussi les propos de Józef Czapski parus dans la revue « Kultura » après la mort prématurée de l’auteur de En guerre et en paix: « [Ce] fils de Conrad pourrait être un compagnon irremplaçable pour de nombreux jeunes Polonais avides d’aventures, rêvant d’une vie où la censure n’existerait pas, où les arts ne seraient pas dévoyés du fait d’un ordre donné par une idéologie vermoulue, une vie qu’ils choisiraient, responsable et bien remplie ». On peut regretter que les jeunes Polonais n’aient pu découvrir Andrzej Bobkowski que très tardivement, à la fin des années 80, et qu’il n’ait touché qu’une seule génération.
Le Crépuscule, qui vient de pa-raître, est une bonne introduction à l’œuvre littéraire de Bobkowski.
Son œuvre majeure est et restera En guerre et en paix, mais plusieurs textes de cette dernière publication sont en correspondance directe, comme ce portrait de groupe des habitants d’un immeuble parisien, pendant la guerre, ou l’expédition à vélo dans le sud de la France juste après.
L’entretien de Boris Pasternak avec l’agent du KGB qui le contraint à refuser le Prix Nobel est un morceau savoureux. Bobkowski raconte un même pacte avec le diable dans un autre texte où il s’adresse directement aux écrivains vivant de l’autre côté du rideau de fer : « Vous meniez une vie tranquille,
vous aviez une maison, un réfrigérateur bien rempli, un jar-din ; vous aviez votre climat et votre paysage, votre terre, des arbres et le ciel, et en même temps votre continent intérieur personnel dans lequel vous pouviez émigrer dès que l’envie vous en prenait. » Dans ce volume figure également un extrait du roman éponyme commencé par l’auteur six mois avant sa mort dans lequel se révèlent toute son originalité et son style bien particulier.
Au fil des ans, la prose d’Andrzej Bobkowski devient la véritable expression de la pensée de l’auteur et celle de son rythme, du souffle même de cet écrivain qui, comme Hemingway, aimait passionnément la vie, l’aventure et le courage, mais dont la réflexion et la prise de conscience sont sans doute allées plus
loin.

Krzysztof Masłoń

EXTRAIT

On monte jusqu’ici par un escalier sur le côté de la grande cour. En face, il y a un escalier fait de pierres larges, avec un tapis bleu qui descend du cinquième étage comme une cascade. Le nôtre, en colimaçon, est en bois et va jusqu’au sixième. L’autre mène aux grands et paisibles appartements des vrais locataires. Le nôtre grimpe en vrille jusque sous les toits, très raide, condui-sant dans le labyrinthe des couloirs et des chambres de bonne « des gens d’en haut », comme la concierge nous appelle avec mépris. Pour elle, nous ne sommes pas des locataires. Hommes libres des toits parisiens, nous ne prenons pas en considération la tyrannie du troglodyte de la « loge » du rez-de-chaussée.
Jacques, employé de métro au regard vif, lui a dit une fois que quand il crache d’en haut, le pas de sa porte en est inondé. Elle ne peut pas le lui pardonner. Mais le matin, quand elle arrose les dalles de la cour, M. de Saint-Esprit, un fonctionnaire, lui demande toujours avec un sourire gentil : Ça pousse bien? La femme de chambre polonaise du comte de Farges est trop digne pour parler avec la « gardienne », on pouvait s’y attendre de la part d’une Magda qu’ils appellent mademoiselle Madeleine. Sans parler du fait que quand la comtesse de Farges est en voyage, Magda la remplace com-plètement et il paraît que M. le Comte et elle ne font pas que prendre leur repas ensemble à la même table… Le petit chien blanc tacheté de différentes couleurs de M. Guillou, teinturier de bruyères, d’immortelles et autres fleurs séchées pour des couronnes qui durent et pour la décoration de cheminées, fait toujours sous le porche ce qu’il devrait faire dans la rue. La concierge les soupçonne de complot, mais M. Guillou sourit et lâche sous sa grosse moustache de Breton : Quelle méchante bête! En disant cela, il ne pense certainement pas à son Friquet. Avec Eliane, mannequin chez Ardanse, les relations sont rompues depuis des années ; Eliane a organisé un véritable coup d’Etat : elle se fait adresser son courrier poste restante, pour éviter la censure d’une correspondance qui pourrait révéler que les défilés de mode de chez Ardanse ne sont pas ses seuls revenus. Aussi peut-on souvent entendre Madame la Concierge cancaner au bistrot du coin : « Elle est rentrée cet après-midi sans être sortie ce matin » ou : « Ces filles-là, quand elles veulent se reposer, elles se lèvent ». C’est la guerre en permanence, mais ces attaques ne s’attirent de la part d’Eliane qu’un sourire, notre fameux sourire d’en haut.
En haut, il n’y a pas de gaz, pas d’électricité. Il y a le vent, le soleil, la lune et les étoiles. Le regard se pose sur la mer infinie des toits. Quand il fait beau, ils sont bleus et paisibles. Quand les nuages s’amoncellent et que le vent commence à les cingler violemment, ils deviennent gris et froids. La
pluie ride leur surface lisse et la bourrasque emporte sur leurs arêtes, comme sur la crête des vagues, des tourbillons d’eau dont elle frappe à grand fracas les panneaux vitrés au-dessus de nous. La toile d’araignée de la lointaine tour Eiffel est mise en lambeaux ; le Sacré-Cœur, blanc comme un pain de
sucre, disparaît dans le brouillard. Le vent cogne les portes, pénètre dans les couloirs ; les armures noires immobiles des chapeaux de cheminée lui présentent leur poitrail métallique dans de brusques rotations. Et quand le soleil brille de nou-veau, que les taches de ciel bleu foncé se reflètent sur les surfaces luisantes, vient le silence, profond et bon.
Les soirées sont en haut plus longues qu’en bas. Quand dans les rues et les cours profondes il fait nuit, ici se prolonge encore la pénombre. Ensuite, les étoiles commencent à fris-sonner et la lumière de la lune, froide et blanche, se fond dans l’éclat chaud et jaune de la lampe à pétrole. Le matin, les premiers faisceaux des rayons du soleil orangé finissent ici leur vol horizontal, les carreaux des lucarnes ’illuminent de rouge, les cheminées rosissent. Au-dessus des canyons noirs et encore muets des rues s’étirent des vapeurs bleutées. Elles vont donner naissance, pour le restant de la journée, selon une mystérieuse alchimie, à la brume parisienne.
Et le printemps vient aussi plus vite. Avant que les vitrines de Vilmorin, sur le quai de la Mégisserie, ne s’ornent de leurs sachets de graines multicolores et que la Samaritaine ne se transforme en un immense entrepôt d’arrosoirs, râteaux et cages à volaille ; avant que sur le Pont au Change des pépi-nières ne poussent deux fois par semaine et que ne sorte sur les trottoirs la verdure drue de plants de légumes et de fleurs, nous en sentons déjà l’approche. Jour après jour, l’arc de cercle du soleil se courbe davantage, et les mouches ensom-meillées glissent sur la vitre pour leurs premières escapades. Le gazouillis des moineaux est différent quand ils prennent leur bain dans les gouttières, dans la gelée blanche fondue.
Ici s’écoulaient des jours clairs, des nuits calmes ; s’écou-laient des hivers, des printemps brefs. Le soleil estival lami-nait la tôle des toits à chaud, l’automne les refroidissait. Ils restaient longtemps roses sous l’effet des néons de Mont-martre, des Grands Boulevards et de Montparnasse. Depuis l’autre guerre vingt et une salve de feux d’artifice s’étaient épanouies au-dessus d’eux en bouquets tous les quatorze juillet. Puis, il y a eu le retour des ténèbres, éclairées par des lueurs d’incendies, des explosions éloignées, et par les étoiles des obus éclairants. Le sourire débonnaire d’en haut est de-venu méchant et clandestin.
Durant ces longues soirées, M. Guillou lisait son Evangile en latin plus haut, écorchant les mots qu’il ne comprenait pas. Dans les processions de sa congrégation, ses compagnons admiraient plus son latin que le beau drapeau dont il était si fier. Il courait maintenant à de mystérieuses réunions et avait de longs conciliabules avec Jacques. M. de Saint-Esprit était devenu taciturne et partait souvent au bureau avec une serviette bourrée de documents. Des jeunes gens vêtus de canadiennes se réunissaient chez Jacques, ils faisaient réson-ner l’escalier avec leurs gros souliers. Eliane lisait Autant en emporte le vent et La Mousson, interminables, se précipitant en bas avec Magda dès que les sirènes se mettaient à hurler.
Dans la station profonde du métro Pigalle, l’ambiance était joyeuse. Parfois, tard le soir, on voyait se glisser, dans ses grands escaliers la silhouette élancée d’un grand garçon vêtu d’un costume mal taillé flambant neuf. Magda a ra-conté qu’un jour, elle avait entendu quelqu’un parler anglais avec l’un d’eux. Nous avons souri et Jacques a dit : « En bas, il y a aussi des gens bien. » C’était une seule et même langue, une seule et même signification des mots interdits.
Puis le sourire a réapparu, un sourire débonnaire, comme avant, quand après plusieurs jours de fusillade ont rugi dans toutes les rues, pendant une soirée d’août, des moteurs de G.M. M. de Saint-Esprit a jeté un regard de mépris à sa plan-tation de tabac emballée sur son balcon et, penché au-dessus de son drapeau tricolore, fumait des Lucky Strike ; Eliane et Magda mâchaient du chewing-gum, comme des centaines de milliers de longs garçons verts coiffés de lourds casques, en disant : « O.K. ». Jacques, avec le pathos de Cyrano, racontait ses combats dans le quartier des Batignolles et M. Guillou, l’air concentré, teintait quantité de fleurs pour quantité de couronnes. Ils avaient tous un bon sourire, même la concierge.

Traduit par : Laurence Dyèvre