La Vie des saints de la cité

Le livre de Lidia Amejko est un florilège de réponses à la ques-tion « Comment expliquer l’inertie programmée des habitants d’une cité H.L.M. ? » Et plus précisément, l’inertie de ceux qui ne quittent pas leur cité-dortoir : les alcooliques rivés à la su-pérette du coin, les femmes au foyer postées à leur fenêtre ou devant leur écran de télévision, les retraités désormais décon-nectés du rythme effréné de la vie active. S’il est aisé de relever leurs rituels quotidiens, il est difficile de deviner ce qui se passe dans leur for intérieur. Découvrir ce sur quoi ils méditent, com-ment ils conçoivent leur existence et la place qu’ils occupent dans le plan divin – si, bien entendu, ils s’en assignent une. En poussant ses protagonistes à l’action, c’est-à-dire à l’autoré-flexion, l’auteur parvient à tirer une signification philosophique de ce prétendu marasme.
Le but d’Amejko n’est pas de faire l’apologie du petit réalisme ou des pauvres d’esprit. Les occupations surréalistes qui fi-gurent dans le récit ainsi que la réflexion métaphysique à laquelle se livre chaque « saint » ne sont que pure création littéraire. Celle-ci a des accents comiques de par la sublimation de ce qui est – pas complètement en apparence – inepte et sans intérêt. L’assem-blage des matériaux à partir desquels ont été tissées les his-toires présentées dans La Vie des saints de la citéapporte un effet plus plaisant encore. Amejko puise son inspiration dans la Bible, l’histoire de la philosophie, celle de l’art ou de la littéra-ture, pour transposer ces éléments appartenant à la haute cul-ture à un genre de biblia pauperum. Elle les adapte de manière à ce qu’ils deviennent partie intégrante de ce récit plébéien. C’est d’ailleurs dans ce sens que la langue de La Vie des saints de la citéa été stylisée.
Dans ce livre, l’auteur use de la stylisation littéraire ainsi que du répertoire de la haute culture d’une main de maître. Les composants de ce récit, qui paraissent discordants, forment en réalité un tout des plus harmonieux. Les ornements qui y sont adjoints sont bien entendu perceptibles, mais ils se fondent si 
bien dans le récit qu’ils semblent familiers. En intégrant des éléments contradictoires à son récit, Lidia Amejko obtient le résultat auquel les tenants du réalisme ou les reporters parviennent par un autre biais: elle ennoblit ce qui passerait, aux yeux d’un observateur quelconque, pour être trivial et sans in-térêt. L’auteur rit du microcosme de la cité, mais son rire est plein de tendresse et de compréhension à l’égard des prota-gonistes. Elle-même se détache de ce monde par l’insertion d’un commentaire métatextuel à son récit tout en s’y immer-geant profondément afin de souligner que la fiction née de son imagination est bien plus qu’un jeu langagier.

Marta Mizuro

EXTRAIT

Chez nous, dans la Cité, il est une tradition ancestrale selon laquelle chacun naît et meurt une seule fois. Pas plus ! Notre vie a deux bouts, telle une corde à linge, et même si ma tante en avait, si les vents se déchaînaient et que les im-meubles de la Cité se lézardaient, tu n’es relié à l’éternité que par deux extrémités, pauvre mortel !
Bien sûr, l’un a une corde plus courte que l’autre et chacun a différentes choses pendues dessus – mais seuls deuxnœuds nous ont toujours séparés du néant.
Et basta !
Mais avec Cyril, il se produisit autre chose. Il était né une foisbien sûr, comme nous tous. En revanche, il passait tous les jours de vie à trépas ! Comme si l’un des bouts de sa corde s’était dénoué et effiloché en mille fils.
Vous penserez sûrement qu’il aimait tant mourir que, in-satiable de la mort, il s’adonnait entièrement à sa boulimie, hein ?
Eh bien, je vais vous dire : Cyril mourait tous les jours par peur de la mort !
– Ah ! Ça me fait une belle jambe !, vous exclamerez-vous. C’est évident : chacun a peur de la mort (à moins qu’il ne s’enivre), mais ne devient pas saint qui craint ! (Mais qui fait preuve d’un immense courage, que l’on raconte ensuite aux enfants du catéchisme.) Alors pourquoi diable compter un frappadingue peureux parmi les saints ? !
Fermez-la une seconde, nom d’une pipe, et écoutez la suite !
Il n’était point aisé pour Cyril de mourir de peur face à la mort, alors un jour, il se dit que ce serait peut-être bien de s’accoutumer avec la mort et de mourir, mais juste un peu, du bout des doigts… pour faire un petit essai. Histoire de voir si c’était si terrible que ça.
Il s’allongea sur son canapé, actionna la télécommande pour éteindre sa télé afin de ne pas être distrait durant sa mort. Ça paraît évident : ce serait bien bête de mourir comme ça, un œil fermé, alors qu’avec l’autre, on zyeute sur la téloche. (Voilà la question fondamentale que l’on se pose dans la Cité, mon frère : comment concilier sa propre finavec notre série préférée qui, elle, se poursuit indÉfiniment !)
Cyril actionna donc sa télécommande, l’écran devint bleu-gris tel un cadavre, à l’intérieur, sa petite âme cathodique vacilla encore l’espace d’un instant et pffuit ! Le téléviseur s’éteignit.
Cyril ferma donc les yeux et expira.
Finalement, ce ne fut pas si terrible que ça !
Le lendemain, il se réveilla pleinement satisfait, et envisagea le monde d’un air guilleret – comme tout un chacun après sa mort ! Il se fit des œufs au bacon en chantonnant gaiement, mais, en fin d’après-midi, il fut gagné par une crainte, celle d’avoir oublié quelque chose de sa mort, le fait que… ça se soit passé trop facilement, et qu’il faudrait donc… une fois encore, on ne sait jamais… refaire une tentative !
Ainsi mourut-il le deuxième jour.
Il mangea goulûment le troisième jour, mais, le soir, il se mit de nouveau à s’agiter comme un ver. Il comprit aussitôt qu’il n’attendait pas le film succédant au journal, mais qu’il désirait, une nouvelle fois, regarder l’éternité dans les yeux, elle qui le hantait.
Cela se déroulait de la même manière chaque jour sui-vant.
Cyril trépassait puis ressuscitait d’entre les morts et se pré-parait un petit-déjeuner.
Au début, il en était même heureux, mais ensuite il se sentit bête à claboter ainsi égoïstement, pour lui-même uni-quement, sans penser aux autres ! Puisqu’il parvenait si bien à mourir, pourquoi ne pas le faire à la place des autres, qui donc avait meilleure expérience que lui ?
Il afficha une petite annonce dans la supérette : « Meurs pour vous gratuitement. Merci de passer commande au 34 52 861. Cyril Damascène. »
D’abord, ce fut madame Trouie qui l’appela pour lui de-mander s’il ne mourrait pas à sa place parce qu’elle avait tant de travail avant les fêtes qu’elle ne savait pas où donner de la tête et que, du coup, avec la mort, elle ne s’en sortirait pas toute seule. Elle décèderait plus tard, lorsqu’elle aurait plus
de temps libre. En contrepartie, elle confectionnerait un gâ-teau au fromage blanc à Cyril.
Ensuite, ce fut au tour de monsieur Finassier qui, sous l’occupation, avait failli y rester une centaine de fois sans craindre aucunement la mort, alors qu’aujourd’hui, à la seule pensée de mourir, il pâlissait, mollissait, tremblait et ne ces-sait de pleurer. C’était loin d’être viril. Il est vrai que Janina O., la Servante de l’Ourlet, avait déjà joliment bordé son passage vers le Néant et depuis, nuit après nuit, monsieur Finassier restait le regard rivé sur ce trou, mais il avait tout de même peur de passer vers l’autre monde. Il se demandait donc si Cyril ne voulait pas mourir à sa place, en bon voisin qu’il était, et, pour le remercier, monsieur Finassier lui répa-rerait son évier.
Diverses personnes venaient ainsi le voir.
L’une devait aller en cure de désintox, elle voulait com-mencer une nouvelle vie et ça ne l’arrangeait pas de mourir ; l’autre voulait assister au mariage de sa fille, d’autres encore avaient acheté des billets à bas prix pour un voyage à l’étran-ger et voilà que devait justement sonner pour eux leur last minute !
Quant à Cyril, il était heureux de mourir pour les autres à présent !
Et cela lui réussissait bien parce que chacun lui témoignait sa reconnaissance avec un petit présent. (Et alors ! Vous faites moins les malins maintenant, vous qui disiez pis que pendre de lui ? Trouvez-moi donc un autre saint qui aurait sacrifié sa vie pour tant de ses semblables !)
Seulement voilà : au Ciel, on n’était pas content du tout.
Il y eut un contrôle et on releva un déficit : certes, des gens de la Cité mouraient, mais personne ne se présentait en Haut !
Dans la rubrique « Décès », on avait bien marqué d’une coche le nom de madame Trouie, mais elle-même se dandi-nait dans la Cité comme si de rien n’était, qui plus est, elle confectionnait des gâteaux au fromage blanc à ses voisins !
– Qu’est-ce qui se passe ?, s’offusqua le Seigneur. Ça ne m’est encore jamais arrivé depuis la création du monde. Je sais, je sais… les hommes sont fourbes et ont toujours cherché à tromper la mort ! Que n’ont-ils pas inventé : ils tournaient leur tête de lit en direction de la fenêtre, ils chan-geaient de nom de famille. L’un d’eux, Nondum, a failli réus-sir : cet homme était tellement creux qu’il n’y avait rien en lui à faire mourir, il a donc fallu lui envoyer une Psychopompe pour le booster avec une existence qui tienne la route et le pousser, ensuite, vers l’autre rive. Ah ! Et il y a encore eu ce renard de Farrago ! Je l’avais renvoyé sur terre tant il m’avait embobiné !
L’Ange Comptable descendit sur la Cité pour examiner les faits. Il s’arrêta à « Jéricho », but une bière, discuta avec les gens et fut tout de suite mis au parfum ! 
Il s’en alla chez Cyril pour le confondre : il lui demanda de mourir pour lui. Cyril accepta la proposition, prit le fric, voulut mourir pour l’ange et là… rien !
Cyril écarquilla les yeux, il maugréa, râla… La mort l’avait planté à mi-chemin, elle s’était coincée comme un os en tra-vers de la gorge… pas moyen de la faire bouger ni dans un sens ni dans l’autre. Alors l’ange passa les menottes à Cyril et le conduisit devant le tribunal divin.
Ainsi prit fin le bon temps à la Cité, quand les gens ne mouraient pas.
Le Seigneur, dans Sa grande miséricorde, ne punit même pas Cyril, mais lui demanda de restituer les âmes pour que les comptes, au Ciel, soient rétablis.
Il accorda même à Cyril la grâce de la sainteté parce qu’il n’y avait encore jamais eu au Ciel un saint qui, par crainte, avait fait tant de bien autour de lui !

Traduit par : Lydia Waleryszak