L’affaire Hermès

Herman Daniel Hermès, à la tête du Grand Consistoire a été brusquement démis de ses fonctions. Sans aucune explica-tion et sans la possibilité de faire appel comme il l’a souhaité jusqu’à la fin de ses jours. Les exactions de Hermès ne sont révélées qu’après sa mort lorsque les juges de la plus haute des instances, les anges, se chargent d’instruire son affaire. Ils disposent de documents collectés depuis sa naissance, mais aussi d’un matériel de surveillance et d’archivage des données moderne, aussi peuvent-ils radiographier chaque étape de son activité. Leur verdict est pourtant empreint d’une antipathie manifeste à son égard, les documents présentent des lacunes et ne peuvent pas être interprétés de manière univoque. Les juges sont contraints de trouver de nouveaux témoins pour dé-cider d’une version unique, mais correcte de la vérité.
L’instruction menée dans l’affaire d’Hermès rappelle les en-quêtes de lustration menées en Pologne contre les collabo-rateurs du pouvoir communiste. Le roman décrit une sorte de « chasse aux sorcières » avec tous ses mensonges, son manque d’ob-jectivité où les doutes éventuels quant à la culpabilité réelle de l’ac-cusé sont étouffés. La présentation humoristique du procès ne change rien sur le fond : juger des actes humains de façon univoque conduit nécessairement à des dérapages affirme l’auteur.
Hermès a vécu juste avant la révolution française et l’époque antimonarchique qui suivit pour mener à des bouleversements institutionnels. Hermès qui est franc-maçon, conteste la mo-narchie, se montre favorable à des changements sociaux, et agit en conséquence, mais de façon clandestine. Ses opinions,
ses actions reflètent les positions de nombreux « conjurés » de l’époque, elles servent également de prétexte à l’auteur pour observer divers groupes d’opposants et l’influence de ceux-ci sur la politique, prussienne en l’occurrence.
Le roman de Henryk Waniek a les qualités d’un roman his-torique et social ajoutées à celles d’un traité politique et d’un discours à portée métaphysique. L’un des atouts lui vient des portraits de ses personnages tant ceux vivant sur terre que ceux des cieux pourtant très « humains » par leurs défauts.
Le réalisme et le fantastique s’articulent avec bonheur dans ce roman. Ils permettent à l’auteur d’aborder et de dénoncer un sujet qui inspire la littérature à sensation du XXIe siècle, à savoir une approche de l’histoire par le biais des conjurations, d’une manière originale car très ironique.

Marta Mizuro

EXTRAIT

[MINUTES]
ENGEL :
Je vous épargnerai, messieurs, un long préambule pour vous informer que je souhaite discuter de la bibliothèque. La ques-tion est confidentielle, aussi je vous prie de ne pas ébruiter ce qui sera dit ici. Je vous remercie d’être venus et je compte sur votre aide. Des bibliothèques, je ne sais quasiment rien. Je
n’entends pas par-là les étagères, les catalogues et l’ensemble de cet ordre inerte de volumes. Je suis en mesure de me l’ima-giner seul. Je voudrais entendre quelque chose sur les secrets qui ne passent pas le seuil des bibliothèques ; sur la philo-sophie plus intime de ces cavernes aux trésors, celle hors de portée des non-initiés. Puisque le comte a ouvert les yeux, je vais l’interroger en premier. Me dire combien sa collection de livres est célèbre est inutile. Le fait est connu de tous car s’y trouvait la plus vaste collection d’hymnes du monde. Pour-quoi d’hymnes justement ?
LE COMTE :
Pardonnez-moi de mal articuler. Avec ce froid, il m’arrive quelque chose à la mâchoire. Voyez comme elle tremble ! Je ne sais pas par quoi commencer. Ces questions me sont dé-sormais devenues si lointaines, si compliquées. D’autant qu’y étaient associés des coûts, des efforts et des craintes énormes. Une bibliothèque est une responsabilité considérable. Des nuits entières, j’ai été hanté par des visions d’incendies cau-chemardesques, de termites monstrueuses connues sous le nom d’Anobium punctatum qui pénètreraient les pages des livres, de vols téméraires des pièces rares, de faux outranciers.
J’y reviens à contrecœur, mais je vais pourtant faire une ex-ception pour vous, monsieur le conseiller. Outre les autres livres, et j’en parlerai plus tard, collectionner les recueils de chants était une idée de mon aïeul, elle devint une tradition dans notre famille. Aujourd’hui, tout le monde pense qu’un hymne est une chansonnette pour la populace. Oubliés les temps bénis où dans les salons et les oratoires, sur les terrains de manœuvres et les champs de batailles, les hymnes étaient chantés dans l’intention pure de changer en mieux le cœur des hommes et le monde ! Déjà à l’époque de mon père, les hymnes avaient une cote moindre. Les flots de camelote, fabriquée par des faussaires qui altéraient la pureté initiale de l’hymne, montaient. Auparavant, personne n’aurait osé. Un hymne était une chose sainte ! Un guerrier romain préférait mourir plutôt que changer un mot au chant de sa légion. L’hymne décidait du résultat de la bataille, de la victoire ou de la défaite. Thucydide et certainement Suétone y font de nombreuses allusions. Autant de monastères seraient-ils tombés en ruine s’ils n’avaient pas eu une conduite frivole avec les hymnes ? Pareil pour les pays qui connurent une chute honteuse. Plus notre époque approchait, pire c’était. Les hymnes étaient corrompus pour le besoin de n’importe quel claque. Le plus petit cirque devait avoir son hymne. A l’époque des Lumières, le scandale était à son apogée. Les airs traditionnels avaient droit à des textes rationnels à la mode. Quelque part en Bohême fut créé un centre de production clandestine d’hymnes. Les contrebandiers les diffusaient à moitié prix. Les chants n’avaient aucune valeur, évidemment. Les gens s’écorchaient la gorge pour un résultat nul. Aucun héroïsme, aucune grâce divine, pas même de cœur à l’ouv-rage. Dans ces circonstances, ma bibliothèque devait être une arche de Noé, une forteresse qui contiendrait les poussées de barbarie.
ENGEL :
Toute falsification devait se briser aux murs de votre biblio-thèque !
LE COMTE :
Sauver les hymnes fut pour moi un objectif majeur dès mon enfance. J’allais à l’école à l’âge de dix ans avec, déjà, un sa-voir imposant sur le sujet. Je découvris alors avec effroi que tous mes camarades, et la plupart de mes enseignants, se ser-vaient de livres de chant d’une qualité douteuse, de sorte que l’enseignement battait de l’aile. Mon père, informé par moi, me fit quitter l’école pour confier mon éducation à notre cha-pelain. Mayer possédait le grand talent de distinguer l’appa-rence de la vérité dans la seconde. Ce fut ce qu’il m’enseigna, précisément, jusqu’à ce que j’atteigne l’âge voulu. Il ouvrit alors devant moi une armoire jusque-là toujours fermée. Une clef n’y suffisait pas, il fallait encore connaître le mot ma-gique : makbenak.. Mayer le prononça, les gonds grincèrent. Que n’y avait-il pas dans cette armoire ! Le tout dans un état parfait ! Le plus beau de ce qui avait été conçu depuis la création du monde ! Uniquement des joyaux d’hymnologie. Mayer m’initiait à leurs secrets pas à pas. Les arcanes des sons divins m’étaient dévoilés les uns après les autres.
ENGEL :
J’ai entendu dire que la force vertigineuse de l’hymne, celle qui ouvre l’esprit à la lumière et permet d’accéder au mystère de l’être, pouvait se révéler à celui qui chante. J’ai aussi en-tendu dire que l’hymne contenait une force et celle-ci utilisée à escient renverse les murs de la ville assiégée ou fait croître
l’ardeur des cœurs. Vous avez fait allusion à la création du monde, je vous interrogerai donc sur cette légende selon la-quelle Notre Créateur n’aurait rien fait, outre chanter sept hymnes. Est-ce possible selon vous que l’univers ait surgit du chant comme l’affirment les « hymnologues » ?
LE COMTE :
Lorsque vous parler de légende, monsieur, vous minorez une grande vérité tout en évoquant l’essentiel. Notre biblio-thèque renfermait quatre de ces sept hymnes. Mon père les avait acquis par un marchant du Levant qui les avait rachetés à un monastère où ils avaient été déposés par Salomon en personne. Le marchand promettait même de nous livrer les trois derniers, mais il n’est plus revenu. Nonobstant, posséder les quatre premiers nous permettait déjà de séparer le jour de la nuit ou de créer de nouvelles constellations d’étoiles. Vous avez raison, monsieur le conseiller. L’hymne est l’instrument du mystère le plus grand.
ENGEL :
Je voulais précisément entendre cela. Je l’espérais.

Traduit par : Maryla Laurent