Barbara Radziwill de Jaworzno-Szczakowa

Le dernier roman de Michał Witkowski est une nouvelle « confession d’un enfant du siècle » (passé) dans la littérature polonaise. Mais – comme on pouvait en attendre de l’auteur de Lubiewo– il ne s’agit pas de n’importe quel enfant, celui-ci est exceptionnel. Le narrateur de ce roman se prénomme Hubert, c’est un homme d’âge mûr qui se laisse aller à des flash-back, des souvenirs plutôt chaotiques avec de soudains sauts dans le temps. Et il a de quoi faire ! Hubert est un petit requin dans le milieu délictueux de la ville minière de Jaworzno-Szczako-wa. Comme il rêve d’une vie meilleure et qu’il souhaite à tout prix s’enrichir, il s’essaye, depuis le déclin de la République Populaire de Pologne, à divers « business », légaux ou pas, sûrs quant aux bénéfices apportés ou complètement fous : il fait du commerce avec ce qui lui passe sous la main, il dirige un cinéma semi-légal où il projette des films enregistrés sur cassettes vidéo, il est prêteur sur gages et occupe également son temps à recouvrir des dettes et à faire du recel.
Witkowski a signé un roman sur cette période folle s’articulant autour de l’année charnière de 1989, sur la naissance du libre marché, sur ces hommes qui faisaient fortune du jour au lendemain et se re-trouvaient ruinés tout aussi rapidement. C’est un fait, l’auteur de Lubiewodépeint un tableau très pittoresque des dernières décennies du siècle passé et reproduit à merveille les spéci-ficités de cette époque. Pourtant, dans le fond, l’élément le plus important du roman est le personnage d’Hubert. Mais alors d’où vient cette Barbara Radziwill dans le titre ? En réa-lité, Hubert s’identifie à cette ancienne reine de Pologne très controversée et c’est ainsi qu’on le nomme dans son milieu. Le narrateur du roman de Witkowski est à la fois un rêveur et un libre penseur, un homme tiraillé par des contradictions : il est lucide et est bien ancré dans le présent, cependant, il se tourne vers le passé avec mélancolie en tentant de recréer/d’inventer sa propre généalogie, il passe pour être un intraitable mafio-so, mais, dans le fond, c’est un « tendre », un romantique, un homme sensible, il croit autant en Dieu qu’à la bonne aven-ture et aux horoscopes. Hubert se sent différent des autres ce qui le rend malheureux « comme s’il était emprisonné dans sa propre vie ». Il convient avant tout de lire ce roman comme l’histoire d’un être excentrique qui tente désespérément de réaliser ses rêves, qui cherche l’amour (ses sentiments pour Sacha, l’un de ses employés, un gros bras ukrainien sans cer-velle, ne sont pas réciproques), le bonheur et l’acceptation des
autres.

Robert Ostaszewski

EXTRAIT

Durant tout le temps où les cocos étaient au pouvoir, chacun à Jaworzno-Szczakowa savait que s’il voulait acheter de la vodka avant treize heures, fallait aller voir Barbara Radziwill, s’il voulait acheter ou vendre des dollars ou bien des roubles, c’était chez Barbara Radziwill, mettre quelque chose en gage, de l’or, … chez la Radziwill. Ô, achrabrramach, comme si c’était la sainte patronne de l’argent ! Mais à l’époque, on m’appelait pas encore du nom de cette débauchée, mais tout simplement : monsieur Hu-bert. Barbara Radziwill avait une maison de prêt sur gage, rue Jagellon (sic !), la rue principale depuis la gare, et la moitié d’une superbe maison jumelée près de Szczakowa… Superbe ! Tout comilfô! Une maison bien entretenue, propre et jolie. Avec un garage (une moitié), un jardin (une moitié), une porte vitrée, modèle de lux, un petit perron, des petites colonnes, et des murs superbement recouverts de mosaïques d’assiettes cassées. Pas n’importe lesquelles – contrairement aux années soixante –, mais des noires et blanches. On peut en faire différents motifs, comme les couleurs d’un jeu de cartes, par exemple : un carreau, un cœur, herc comme on dit en silésien pour désigner le cœur… à votre guise ! On rachetait de la vaisselle fêlée dans les cantines, les entre-prises – chez moi, sur ma baraque, y a que du défectueux de première classe. Ce style, ça s’appelait « l’Hollywood tar-dif » ou le « Gierek tardif », tandis qu’avant, du temps où on faisait des mosaïques avec n’importe quoi, « tout ce qu’on cassait », ça faisait partie du « précoce ». Et pour ce qui est de l’architecture : c’était « le cube polonais ». La fleur même du patriciat de Jaworzno crèche dans le cube d’à côté recouvert de mosaïque. Bien le bonjour, cher voisin, bien le bonjour !… Mais celui qui a le plus beau cube et la plus belle mosaïque, c’est heu…
Et voilà ! Je soupire… C’est le Brun. Le Brun. À part le maraîcher du coin qui avait chapardé au Comité et s’était monté une vingtaine de serres, j’étais le plus riche dans tout Jaworzno. Mais lui, il avait un magasin de fruits et légumes. Et, à l’époque, un magasin de fruits et légumes, c’était pas seulement un magasin où on vendait des fruits et des lé-gumes, mais où on vendait de tout ! Du chewing-gum, de la soupe aigre en bouteille (beurk !) et on pouvait même acheter ces chaussons en papier qu’on utilise qu’une fois.
Voilà c’que c’était qu’ces légumes. Tous les dimanches, il al-lait à l’église avec sa Peugeot, emmitouflé à en pleurer dans sa veste en fourrure noire et sa toque d’URSS ! Béni soit le ciel ! Il s’était fait faire des dents en or, avait acheté un survêt’, oh là là… les affaires allaient bien ! J’arrivais jamais à me concentrer, j’passais mes nerfs à jouer, sous le banc, avec mes clés de voiture. Pire encore, j’adressais des prières impies à la Très Sainte Vierge Marie pour qu’elle lui envoie un cancer ! J’suis profondément croyant, j’aime Dieu et en particulier la Vierge Marie. Alors voilà : un cancer pour lui et la mort pour ma tante Aniela de qui je compte bien hériter ! Et lui, misère ! Il ne vivait pas dans la crainte de Dieu ! Il avait trempé dans toutes les affaires de la mafia : la discothèque « Entourloupe », le bar « Retro », le café « Jaworzno », ensuite, quelques années plus tard, il avait mouillé ses sales pattes dans des night clubs, des bars à putes minables… Il a prati-quement acheté toute la rue Kafardowa, mais vous me direz vous-mêmes : la lignée des Jagellon ne vaut-elle pas mieux que ces cafardeurs de maraîchers ?
J’avais pas les moyens d’acheter un magasin de fruits et lé-gumes, mais j’en avais dans le ciboulot ! Je suis allé à Niewia-dów, en pleine canicule, j’y vais, je file un paquet de café pour pouvoir causer au directeur. Mais lui, y voulait un lot de parpaings, alors j’reprends la route et j’vais voir le direc-teur de la fabrique des matériaux de construction, j’gare ma Fiat, j’y vais, j’donne un paquet de café pour pouvoir le voir. Y fait une chaleur pas possible. Et lui y me dit : putain, j’en ai pas. Mais moi, j’avais des filons pour les anoraks pour en-fants Bobo. J’lui fais donc un topo et j’dis que j’ai des ano-raks. Oh là là ! C’est ma femme qui va être contente ! Pour avoir ces anoraks, il m’a encore fallu dénicher une baignoire au noir. Mais j’ai finalement réussi à m’acheter une caravane. Une N 126 que les petites Fiat pouvaient tracter. Et ça se passait encore comme ça dans le milieu des années quatre-vingts. Quand Zdzisława Guca annonçait dans le « Pano-rama » qu’à partir de maintenant, on devait s’attendre à une longue période de mauvais temps et que le groupe « Lom-bard » renchérissait avec son tube « Temps de verre ». Quand elle annonçait dans le « Panorama » la venue de l’hiver, celle de la nuit, la nuit noire des années quatre-vingts. Les gens s’étaient alors mis à se procurer des siphons, des remorques et des baignoires en plastique pour bébés fabriquées en RDA et ce, en grande quantité. Ils amassaient tout ça et s’étaient mis à construire leur Arche. Pour attendre que ça passe.
Des amis à moi me demandaient : Comment ? Toi, Hu-bert ? Avec ces mauvais temps à venir tu te prépares à partir en vacances en Yougoslavie avec ta caravane ? Les temps sont si durs et toi, tu veux t’prendre du bon temps ? ! Hé hé hé ! Quelles vacances ? Qui a parlé de vacances ? Un local ! Un lo-cal, ça vous dit quelque chose ? Un local gastronomique de troisième catégorie, ce qu’on appelle la petite gastronomie, des pizza-baguettes, des frites, des hot-dogs, bien évidem-ment chez la Radziwill, c’est meilleur ! (Avec un supplément d’oignons frits ?) Quel est le principe général du business de la friture ? Refourguer aux gens une huile bien usagée, des baguettes rassises passées au grill, du fromage râpé dont on ne peut rien dire de bon, par-ci par-là quelques champignons de Paris écrasés et recouverts de ketchup coupé à l’eau – et échanger tout cela contre de l’argent sonnant et trébuchant. (Ça vous fera trois, quatre-vingts.) Quant à ces champignons, j’en mettrais pas ma tête à couper non plus, mais un homme y mange de tout, c’est pas comme les cochons. Et comme y a pas si longtemps, cet argent n’étaient pas non plus vrai-ment véritable, pire, y pouvait se mettre à fondre sous vos yeux à tout moment, c’était pas là l’étape finale du business. Y fallait encore échanger au plus vite cet argent contre des lingots d’or et les enfermer dans un coffre-fort en véritable acier trempé et jalousement gardé. (Quelle sauce, je vous mets ? À l’ail, piquante, aigre-douce, ketchup, moutarde ?)
Restait plus qu’à se frotter les mains !
Y avait que l’acier et l’or qui permettaient d’geler la va-leur au moins un moment. Elle qui serpentait de manière inquiétante depuis l’eau et les champignons jusqu’à des mé-taux plus fiables, en passant par l’argent. Parce que la valeur, c’est comme le courant ou l’eau : sans lit, sans fil, ça erre sans vigueur, porté par sa propre inquiétude. Elle a l’cafard, comme un gosse. Et pourquoi est-ce qu’elle coulerait pas
jusqu’au port si sûr de mon coffre-fort ? (Vous auriez pas vingt grosz ?) D’une manière générale, toutes les affaires se ressemblent : on vend de la merde, n’importe quoi, on en tire un peu de fric, mais si souvent que ce peu, ce « presque rien » se transforme en une once de valeur, un lingot d’or ou une belle liasse de dollars soigneusement empilés et rangés dans un coffre-fort.

Traduit par : Lydia Waleryszak