Les Excentriques

1957, Ciechocinek, ville de cure polonaise en déclin. Wanda y est dentiste. Elle reçoit deux nouvelles : une bonne et une mauvaise. Elle apprend qu’elle est atteinte d’un mal mortel, mais aussi que Fabian, son frère bien aimé, rentre de Grande Bretagne où, au moment de la Guerre froide, il s’est trouvé exil pour avoir combattu dans les rangs de l’armée polonaise aux côtés des Alliés. Il rentre en Pologne où la mort de Staline est le signe d’un Dégel, d’une détente politique. Pour lui, ce retour dans sa patrie n’est pas une décision joyeuse : retrouver sa sœur veut aussi dire affronter le passé encore proche de la guerre et la disparition d’êtres chers. La sœur et le frère sont les seuls survivants. Wanda porte toujours le deuil et Fabian se refuse à le faire. Il aime la vie, le swing où il excelle, et il se console avec ce qu’il a toujours aimé : la musique. Wanda était également férue de musique avant la guerre, elle était la vedette du groupe de jazz de son frère. A priori, la petite ville livrée à sa décrépitude ne laisse aucune chance à la naissance d’un groupe de musique. Le miracle a pourtant lieu et des musiciens rejoignent Fabian. Parmi eux se trouvent Stypa le milicien, Vogt le médecin du sanatorium et Modesta la belle professeur d’an-glais. Lorsque Wanda surmonte son scepticisme, il est certain que le miracle aura lieu et pourra durer tant que le pouvoir communiste en place l’autorisera.
L’histoire de la constitution de ce groupe de jazz est pour Ko-walewski un prétexte pour reconstituer la vie polonaise de la fin des années cinquante, mais aussi pour faire renaître le climat d’avant-guerre en Pologne. Dans le roman, Reichman, un parolier de chansons populaires, ancien locataire d’une pension de famille à Ciechocinek, préside à ces souvenirs d’avant 1939 lorsque Fabian retrouve un livre de souvenirs.
Par ailleurs, les protagonistes vivants évoquent leur jeunesse. Autant d’exorcismes qui leur permettent d’oublier ce qu’ils ont vécu pendant la guerre et au cours des années qui suivirent pour enfin retrouver leur joie de vivre. Le roman Les Excentriques propose une représentation du passé documentée, au style très travaillé. Il récrée l’état d’esprit particulier des temps d’avant-guerre et d’après-guerre, mais aussi leurs réalités à travers la langue, les vêtements, etc. Il est avant tout un hymne en l’honneur de l’art comme étant la meilleure des médecines pour soigner les traumatismes et la désespérance.

Marta Mizuro

EXTRAIT

Plus ils avançaient dans les terres, plus il y avait de neige. Ils filaient entre deux rangées d’arbres dénudés par une route étroite, presque vide. Parfois seulement dépassaient-ils des charrettes avec leurs cochers engoncés dans des peaux de mouton, des camionnettes bancales suivies par leur nuée de gaz d’échappement, des autocars bleus, modèle « Escar-got », des lignes régulières PKS, devenus gris dans le jour sombre. La Vauxhall filait dans le paysage plat et désolé. Les étangs entourés de bouquets de tiges sèches n’étaient pas encore pris par la glace, une fine couche de neige cou-vrait les champs avec de rares masures isolées. Dans les villages, des cochons étaient chargés dans des charrettes à ridelles, des enfants mordillaient le grand pain à peine acheté. Dans les petites villes, il y avait de la boue et nids-de-poules, des files d’attente pour acheter de la viande ou de la charcuterie jamais livrées. La radio était branchée. Entre les journaux et les « nouvelles agricoles », elle jouait des musiques folkloriques, des Kujawiak et des Oberek, puis passait le groupe de mandolinistes Ciuksza, l’orchestre de musique de danse Wichar, les chanteurs Hanna Rek, Kurtysz et Koterbska.
– Vous avez dû payer pompon, hier. Surtout après que vous avez eu envie de ce champagne français. Acide comme l’eau saumurée des cornichons ! Modesta fit la grimace.
– Ce n’était pas du champagne, du vin pétillant, c’est tout. Une marque dont je n’ai jamais entendu parler.
– Vous avez dû lâcher dans les mille zlotys. Certain.
– Ca risque d’être plus sous peu, regardez.
Dans un secteur complètement inhabité, près d’une moto avec son side-car enfoncé dans la neige, se tenaient deux miliciens. L’un d’eux ressemblait à un éteignoir d’église, il était très grand avec un nez crochu ; l’autre avait la gorge entourée d’un bandage. Ils agitaient leurs plaquettes d’arrêt immédiat tous les deux. Fabian braqua vers le bas-côté. Le milicien au nez de rapace approcha de la voiture pour frap-per à la vitre de Modesta.
– Permis de conduire, carte d’identité, papiers du véhi-cule, carte pour l’essence, autorisation de circuler, récita-t-il lorsqu’elle baissa la vitre, puis il se pencha pour essayer de fourrer sa tête dans la voiture et son casque se trouva bloqué par le toit. La surprise marqua ses traits, il était sidéré.
– Euh? Où se trouve le volant ? La citoyenne conduit le véhicule avec quoi ?
– Zygmunt ! C’est une voiture anglaise, y’a tout à l’in-verse ! dit de sa voix enrouée celui qui avait un bandage avant que Modesta ait pu répondre.
– Anglaise ? Elle est anglaise ? En ce cas, dehors, et que ça saute ! ordonna-t-il en réajustant sa sacoche de service.
Il fit encore le tour de la voiture à petits pas de geisha pour se trouver devant Fabian puis, à force de gestes, il montra quelque chose en articulant avec insistance, très fort, criant presque :
– Veu-illez-des-cen-dre- du-vé-hi- …
Fiabian descendit.
– Vous parlez polonais ? se réjouit le milicien. Très bien. Parce que c’est un peu bête de tout de suite parler étran-ger …
Il en oublia aussitôt la vérification des papiers, son intérêt allait plutôt à la Vauxhall, il regardait l’intérieur en détail, poussait les boutons, s’assurait que les sièges étaient souples, poussait des sifflements admiratifs.
– Vois ça, Winiek, disait-il excité à son collègue au ban-dage, tout en secouant le levier de vitesses, la bite aussi est à gauche ! Comment ça se passe pour vous à rouler sur les routes polonaises ? Pas évident, hein ?
– C’est d’une simplicité enfantine, répondit Fabian. Suffit de s’habituer que la gauche est à droite et la droite à gauche.
– La droite à gauche, la gauche à droite. D’une simplicité enfantine, répétait-il semblant comprendre.
Après cela, ils ne vérifièrent plus rien, ils lâchèrent un cha-pelet de plaisanteries, posèrent des questions sur le moteur, sa puissance, la vitesse maximum, les routes d’Angleterre, les itinéraires. Ils conseillèrent de mettre les phares à cause du temps, rendirent les papiers et saluèrent avec politesse. Une fois les feus arrières rouges de la Vauxhall estompés à la lisière de la route et du ciel, les deux agents de la Sûreté levèrent leurs casques de faux miliciens, s’essuyèrent le front, jetèrent les plaquettes d’arrêt immédiat, le carnet d’interven-tion et les ceintures avec holter dans le side-car.
– Bon, fin de rigolade. Maintenant, vous allez me consi-gner tout ça avec précision. Rapport prêt avant l’opération-nel demain à huit heures quinze, ordonna sèchement celui au bandage.
Ils arrivèrent directement devant la villa « Konstancja » où Modeste louait une chambre. C’était une pension de famille avec une étrange pyramide en verre au centre d’un toit plat, face au parc Sosnowy désormais couvert de couches de neige pareille à de l’ouate. Néanmoins, Modeste demanda à Fa-bian d’arrêter la voiture un peu plus loin, elle ne lui permit pas de descendre, se débrouilla seule avec sa valise.
– Pour hier, je vous paierais la moitié ! lança-t-elle en guise d’au revoir.
Du hangar de Bayerowa où autrefois était rangée la ca-lèche qui servait à promener les invités dans la région, il sor-tit la carriole aux roues grinçantes, deux vélos rouillés, jeta sur le côté des tuyaux d’arrosage flétris, une fourche, une bêche et un râteau. Il y fit entrer la voiture puis, avec le levier, il hissa l’avant de la Vauxhall. En soufflant et aha-nant, il rampa sous le véhicule et alluma sa lampe de poche. Le capuchon pour le bac à huile, commandé chez le tôlier Callender de Willersley était à sa place, et, collée à sa paroi
intérieure, se trouvait la boîte de cacao invisible de l’exté-rieur. Le matin, devant le Grand Hôtel, il s’était assuré rapi-dement de sa présence en glissant la main sous la voiture. Il dévissa six vis, ôta le capuchon de tôle non sans se salir les mains à la graisse graphite dont il l’avait enduit pour le ma-quiller… Ensuite, il se releva, nettoya avec de vieux chiffons la tôle qui ressemblait à une carapace de tortue, puis ouvrit la boîte. Il respira. Tout allait bien. Le contenu, entouré de plusieurs sachets en plastique et de scotch, était intact après le voyage.
Wanda rentra du travail plus tôt que d’habitude.
– Voilà comme tu es ! Incroyable ! Et tu ne m’en as même pas parlé ! Quelle belle teinte ! Magnifique ! Couleur sable ! Elle caressait les poignées chromées de la Vauxhall. Il y a deux ou trois ans, ils te l’auraient confisquée derechef.
Et tu ne m’as rien dit, mon gaillard ! Comment as-tu pu ne pas te trahir ?
– C’était une surprise.
– Une surprise ! La miss que tu as ramenée, c’était aussi une surprise, frérot ? Elle lui fit un clin d’œil.
– Tu es déjà au courant ?
– Hé !
– Pas du tout. Je l’ai rencontrée à Gdańsk. Fallait la lais-ser ? Refuser de la prendre ? Pourquoi ? Elle était en stage.
Elle enseigne l’anglais dans notre lycée.
– Ah oui. Intéressant. Je connais tous les enseignants.
Dans notre lycée, il n’y a plus d’anglais depuis plusieurs an-nées. Maintenant, ça va sûrement changer. Une force péda-gogique nouvelle, qui plus est pas mal du tout, du moins vue de loin. Hé, bé !

Traduit par : Maryla Laurent