La Sépulture en grès

L’action du livre débute vers 2070. Juste avant de se suicider, le narrateur, las de vivre, examine les objets qui lui restent de ses grands-parents. Un afflux de souvenirs et de réflexions sur le sens de l’existence en découle. La Sépulture en grès prend alors la forme d’un vaste monologue par lequel le narrateur tente d’appréhender l’expérience de trois générations, celle de ses grands-parents, de sa mère et la sienne. Ses grands-pa-rents se sont mariés en 2005, un an plus tard sa mère est née. Tous ont été des gens particulièrement malheureux, chaque génération l’est plus encore que la précédente.
Le livre de Krzysztof Varga n’est pas un roman futuriste clas-sique. La représentation du futur surprend. A l’exception de quelques éléments secondaires, la réalité décrite correspond à notre monde actuel ; toutes les variantes de civi-lisation ou de société sont superfi-cielles. Par ailleurs, le personnage dont le narrateur parle le plus est Piotr Paweł (son grand-père), né la même année que Krzysztof Varga, l’auteur du livre.
Le livre propose donc de porter sur notre monde un regard qui serait celui du petit-fils du romancier. Il ne s’agit évidemment pas d’un roman biographique. L’auteur opte pour une approche plus générale. Il s’intéresse à la position de l’homme contemporain, à son esprit, à son intel-lect. Diverses questions sont abordées avec distance souvent avec ironie. Le roman est d’une mélancolie profonde, voire dépressive, mais il possède des valeurs artistiques remar-quables sans vocation moralisatrice.

Dariusz Nowacki

EXTRAIT

En 2058, je n’ai pas fait l’armée, pas plus que je ne suis allé à l’université ou n’ai travaillé alors que
j’avais atteint l’âge où l’une de ces trois possi-bilités devient une nécessité pour ceux qui ne sont pas en prison. Personne ne m’a réclamé, j’en ai aimablement pro-fité. L’armée représentait une force mentale et non phy-sique, et, si j’avais été séminariste, j’aurais dû envisager d’être appelé dans le corps des chapelains ; je n’étais pas séminariste, je n’allais même pas à l’office ce qui n’avait aucune conséquence fâcheuse pour moi car, dans la foule qui se bousculait dans chaque église ou celle des messes en plain air, il était aisé de ne pas remarquer quelqu’un. Tous ceux qui me connaissaient et fréquentaient les lieux de culte avaient une chance de ne pas me remarquer et, chaque dimanche, ils en profitaient. La renaissance re-ligieuse de toute notre nation m’avait plongé dans une consternation inouïe parce que je me souvenais parfaite-ment du temps des églises fermées qui désormais s’étaient ouvertes telles les moules cuites à la vapeur pour offrir prières, nourritures, boissons et salut à volonté et sans réserves à tous.
Cette prière intensive des foules annonçait une nouvelle défaite, c’était comme un lointain son de tambours d’une armée ennemie qui approchait d’un pays dont les habitants coiffés de couronnes de fleurs, ne faisaient que danser. Dix ans plus tard, je suis devenu un homme intermédiaire qui
nettoyait derrière les personnes qui ne faisaient pas par-tie de cette nation en prière, qui voyaient plus loin que le tabernacle.
Ni l’armée, ni l’université, ni le travail ne me réclamèrent, aussi me confinai-je dans un silence élégant. Personne n’avait besoin de moi et cette inutilité m’allait très bien. Elle était confortable comme les chemises bleues, j’en mettais une nouvelle chaque jour ; l’ancienne, chiffonnée et sentant la sueur, je la jetais à la poubelle. En 2058, je n’ai fréquenté ni la bibliothèque, ni le bordel, ni le cirque non plus où je ne suis jamais allé, d’ailleurs. En revanche, je suis allé au ci-néma, comme mon grand-père soixante-dix ans plus tôt : chaque dimanche à la mi-journée quand on est certain de trouver la salle vide.
Moins de dix ans plus tard, je n’ai pas non plus participé aux premières élections démocratiques au cours desquelles le parti de ma mère devait être au pouvoir avec l’opposition. L’opposition était issue d’un vote interne et ma mère avait été affectée avec un numéro en bas de liste du Nouveau Parti, à Varsovie, dans le secteur de Mokotów, évidemment. Elle devait devenir la députée du quartier où vivaient mes grands-parents, elle et moi. A supposer que nous ayons une identité, nous étions des Mokotoviens, des gens sans particularités, habitants du plus chaos varsoviens.
Personne ne connaissait ma mère, il n’y avait donc aucun danger que quelqu’un votât pour elle. Quant aux personnes avec un numéro en tête de liste, elles étaient encore moins connues. Les voisins de ma mère et moi savions du moins quelque chose d’elle tandis que personne ne savait rien du candidat au poste de Premier ministre du Nouveau Parti, pas même lui. Son visage avait été créé par un logiciel d’images, et, en 2067, malgré les requêtes insistantes des scientifiques américains et japonais, il était toujours impossible de doter d’une intelligence, même artificielle, les hominidés générés par un logiciel de coiffure.
Les élections libres se déroulaient lentement et l’on pouvait spéculer quant au résultat comme chacun peut le faire quant aux possibilités d’une autre vie après la mort. Le parti de ma mère savait qu’il gagnerait les élections, à cette différence près que ce n’était déjà plus le parti de ma mère puisqu’elle avait été reléguée dans l’opposition. Elle avait ce qu’elle voulait, elle s’était dévouée et elle n’avait rien obtenu en échange.
Le jour des élections, je ne suis pas même allé faire une promenade. Je suis resté chez moi, sans me laver, sans me changer, alors que c’était une belle journée dominicale, un de ces dimanches où certains écrivent des poèmes, d’autres se suicident, d’autres encore se goinfrent devant leurs ordina-teurs et où personne ne fait rien de sensé. Ma « non sortie en promenade » pour ne pas être tenté d’entrer dans un bureau de vote, était la chose la plus sensée que je pouvais faire. Qui plus est, j’aurais pu ne pas trouver mon nom sur les listes : conformément à la loi de 2066, tous les noms qui ne se ter-minaient pas en « ski » ou « cki » devaient être changés. Ce grand effort d’organisation et de financement s’était parfaitement déroulé au prix d’un déficit gigantesque du budget ; finalement, toutes les imprécisions sur l’origine de chacun avaient pu être éliminées. Une fois tous les noms, les pa-piers d’identité, les documents dans les administrations et les banques modifiés, la Pologne se composait enfin de cent pour cent de Polonais. C’est ainsi que de simple Frattner, fils de Zuzanna Frattner, née Frattner, petit-fils de Piotr Paweł Frattner, je suis devenu Dominik Fratnerski, âgé de 28 ans, citoyen de la IV République, employé au secteur des enterre-ments et des distractions.
Car en la mémorable année 2061, j’avais pris un poste au vortail « Divorces et enterrements”, une entreprise qui payait bien et se chargeait d’utiliser les sentiments et les existences humaines. Mon travail me libéra de mes soucis financiers (le « D.E. » payait merveilleusement bien) et de mes problèmes
de temps libre parce qu’en échange de la rétribution, il pre-nait chaque minute de ma vie. Nous moulions des tonnes d’unions matrimoniales qui se disloquaient et de mariage dé-légalisés, nous laminions des vies terminées et moi, au cours des mois jamais comptés de ce labeur, j’ai eu une promotion, des angoisses, des insomnies et de l’argent. Avec cet argent, j’ai fini par m’acheter un appartement abandonné dans le quartier de Saska Kępa, des années plus tard. Tout cela me vint facilement de sorte que je me suis aperçu de rien. Je vivais à mon travail, j’y mangeais, buvais, me lavais et j’y dormais même les fois où je n’avais plus la force ni l’envie de quitter Tarchomin pour Mokotów car tant que je n’ai pas déménagé définitivement à Saska Kępa, Mokotów resta mon quartier. J’habitais encore avec ma mère, et ce jusqu’en 2068, date à laquelle je commençais mon périple à travers les ap-partements abandonnés pour finalement en acheter un au dernier émigré, dans la rue Zwycięzców autrement dit « la rue des vainqueurs » dont tous les habitants vaincus étaient partis quelque part à l’étranger en quête de salut.

Traduit par : Maryla Laurent