Alicja

« Roman/pièce de théâtre éventuellement ». Tel est le sous-titre d’Alicja, le premier livre de Liliana Hermetz, avec lequel elle remporte, en 2015, le prix Conrad, qui récompense les meilleurs débuts littéraires. Est-ce un roman ou une pièce de théâtre ? Les deux, voudrait-on répondre. Et ce ne serait pas exagéré de le dire tant cet ouvrage au volume modeste renferme absolument tout ce que la prose et le théâtre peuvent offrir de meilleur. Pour autant Alicja ne se résume pas à un habile numéro de jonglerie avec la forme, c’est avant tout un texte sur la relation qu’entretiennent une mère et sa fille, sur la mémoire familiale, sur l’identité de chacun, sur la façon dont les liens entre deux êtres se tissent, alors qu’ils ne sont absolument pas innés.

Tout commence ainsi : la fille se remémore une scène de son enfance, où elle est assise avec sa mère dans un verger. Soudain, les sangles qui retiennent la prothèse de sa mère lâchent. La fille ne donne pas plus de détails, car elle se rappelle uniquement les sentiments d’impuissance et de peur qu’elle a ressentis alors : sa mère a besoin d’aide, or ni elle ni ses frères, alors enfants, ne sont en mesure de lui en apporter. C’est à la suite de ce puissant tableau familial, aux faux airs bucoliques que l’héroïne d’Alicja active sa mémoire. Les épisodes de la vie familiale et les bribes de souvenirs qui figurent dans la deuxième partie du livre font office d’arguments dans la discussion qu’engage la Narratrice (la fille) avec l’Esprit (la mère). C’est une discussion étrange, qui pourrait logiquement s’apparenter à un règlement de comptes censé exorciser les souffrances endurées. Mais contre toute attente, il n’y a rien de tout cela.

Liliana Hermetz dépasse le ton du reproche et de la souffrance en dévoilant le caractère illusoire de cette discussion avec l’Esprit. C’est par le biais des rimes, du grotesque et de l’ironie que l’auteure se lance dans l’exploration douloureuse de l’amour maternel, de la communication, fondée sur les artifices et les clichés, qui existe au sein de la famille, du lien pas si naturel qu’on le croit entre une mère et sa fille. Elle n’hésite pas à introduire un chœur sarcastique ni à recourir à l’humour noir. Tout dans ce livre est grinçant. Les rimes peu recherchées et les répliques vulgaires ne semblent pas convenir à la gravité des épreuves délicates qui ont été traversées. L’Esprit et la Narratrice communiquent entre eux au moyen de formules toutes faites, de clichés, de schémas culturels, et c’est justement ce qui donne toute son authenticité à leur conversation. L’auteure montre en effet que la vérité de la souffrance est une question de langue et des règles inhérentes que l’on se sera ou pas appropriées, et que les tourments entre une mère et sa fille relèvent d’une expérience foncièrement linguistique.

Alicja dévoile à quel point l’amour maternel est élevé au rang de mythe culturel et à quel point il est difficile, pour les mères comme pour leurs filles, d’en supporter le poids. Mais le but de l’auteure n’est pas d’exposer un anti-mythe, autrement dit d’évoquer la souffrance, l’oppression ou les difficultés que connait toute mère. Ce procédé consisterait uniquement à renverser l’échelle des valeurs. Hermetz ne renverse pas, elle fait tomber les mythes, les anti-mythes, les stéréotypes, elle les anéantit. Mais pas nécessairement pour redonner une normalité aux relations mère-fille. La discussion que mène la Narratrice avec l’Esprit révèle, à un moment donné, que la « normalité » n’est qu’un concept convenu, fictif. Redonner sa normalité aux relations mère-fille reviendrait  uniquement à s’entendre mutuellement sur un état préalablement défini. C’est pour cette raison qu’Alicja n’est pas un livre qui démythifie l’amour maternel. Il met en lumière une chose plus complexe et plus importante encore : seule une discussion, fût-elle la plus pénible, peut nous permettre de prendre conscience du degré de notre empêtrement dans le mythe et dans la « vérité ». « Je t’ai aimée… à ma façon. » avoue la mère à sa fille. Normal ? Mais, à vrai dire,  qu’est-ce que ça signifie ?

- Katarzyna Trzeciak

Traduits du polonais par Lydia Waleryszak

EXTRAIT

TABLEAU I

DANS LE VERGER

Nous sommes assis sur un plaid. Je ne me souviens absolument plus duquel. Il y a Z. J’en suis sure. Et Jacek. Peut-être. Les attaches de la prothèse de ma mère ont cédé. Sa prothèse est comme celles qu’on faisait à l’époque. Elle se fixe au moyen de sangles en cuir qui ressortent à certains endroits pour envelopper les hanches. J’ignore précisément comment, je ne dois pas avoir souvent l’occasion de voir comment elle s’y prend pour les serrer.

C’est l’été, je ne sais pas s’il fait particulièrement chaud. Nous sommes petits. Mais le sommes-nous trop pour ne pas être en mesure de rentrer seuls à la maison, qui n’est pourtant pas très loin ? Probablement. Maman ne peut pas marcher. Elle parvient à se relever et à faire quelques petits sauts sur sa jambe, mais dans le verger, l’herbe est haute et remplie de chiendent qui entrave la marche. Maman est incapable d’aller plus loin.

Je me rappelle la totale impuissance. Et la peur de ce qui va advenir. Non pas celles que pouvait éprouver Maman. Les miennes. Les nôtres. Notre mère ne peut pas nous ramener à la maison. Nous ne pouvons pas chercher de l’aide. Nous sommes coincés dans le verger pour le restant de nos jours !

Est-ce le moment où j’ai réalisé que je ne pouvais rien exiger d’elle ? Que je n’en avais pas le droit ? Car c’était elle qui avait besoin d’aide, pas moi ?

Maman se met à crier.

- Mietek ! Mietek ! puis, Staszka ! Staszka ! Maryśka !

Finalement, l’un des Mietek, notre voisin le plus proche, quoique la maison de l’autre se trouve plus près du verger, entend son appel et nous rejoint. Il retourne chercher un marteau et des petits clous, puis répare la prothèse. Ça s’est sans doute passé ainsi.

Je n’ai pas le souvenir d’autres scènes liées à la prothèse aussi dramatiques que celle-ci. Si. J’en connais une autre, mais uniquement par ce que m’en a raconté maman pour expliquer son ressentiment envers Burdzicha, la voisine d’en face. Des jambes, celle-là en a deux, et on ne peut plus saines. Elles sont assurément puissantes car Burdzicha est très grande et charpentée. Un jour, avant ma naissance, maman a eu un problème avec sa prothèse. D’ailleurs, elle n’avait peut-être pas encore de prothèse à l’époque, elle devait marcher avec des béquilles. Elle est tombée. Elle ne pouvait plus se relever. Elle était coincée entre les meubles de la maison. Elle a appelé de l’aide et Burdzicha a accouru à son secours. Elle l’a relevée, l’a aidé à s’allonger, a peut-être même bandé ses blessures. Et elle lui a servi son fameux bortsch aux pommes de terre.

Mon père et grand-mère K. ne rentrent qu’après quelques heures. Des champs ou de la ville. À l’époque, ils partaient en ville tous les deux avec la charrette sur pneus pour vendre des veaux, des cochons ou pour acheter de l’engrais.

Un peu plus tard, maman s’est disputée avec Burdzicha, pour des broutilles sans doute, comme ça arrive entre voisines, et c’est là que Burdzicha a rappelé à maman :

- Si je ne t’avais pas relevée ce jour-là, tu y serais encore et tu crèverais la faim ! Si je ne t’avais pas apporté mon bortsch !

[…]

 

TABLEAU VI

LES ŒUFS BROUILLÉS, ou  LUI D’ABORD

Maman est souvent absente. Le matin, elle rejoint le magasin. C’est elle qui en fait l’ouverture pour que les gens du village puissent acheter du pain. Parfois, elle me prépare mon petit-déjeuner, mais c’est rare. C’est grand-mère K. qui s’en occupe d’ordinaire et je sens que ça ne lui fait pas spécialement plaisir. Elle a déjà tant de travail et voilà une responsabilité supplémentaire. Elle râle, se plaint de maux de tête et arbore l’air malheureux d’une femme qui n’a pas la vie facile.

- Oh oui ! Je crois bien que je ne me reposai qu’une fois dans ma tombe !

Je voudrais bien réconforter grand-mère K., si c’était possible. Je veux me jeter à son cou et lui dire des gentillesses, mais elle me repousse.

- Voyons ! C’est quoi ces manières ? Va manger et n’oublie pas de boire ton lait !

Elle sort retrouver ses vaches et ses cochons dans l’étable. Je mange donc seule ce qu’elle m’a préparé. Une tranche de pain, un verre de lait ou peut-être une assiette de mie de pain arrosée de lait chaud. Parfois, j’ai droit au beurre que ma grand-mère prépare dans une baratte en bois et qu’elle dépose ensuite sur une petite assiette. Grand-mère K. dessine toujours de petits ornements sur le beurre. Ils ressemblent à des bouches qui font la moue. Elle les trace à l’aide d’une cuillère à café, pas tant pour décorer la motte que par habitude. Le beurre frais sent délicieusement bon.

J’aime regarder comme le beurre se fait. Je veux dire comme grand-mère K. le fait, car « dans la vie,  rien ne se fait tout seul ! ». Je regarde sans cesse à l’intérieur de la baratte en faisant fi des gouttelettes grasses, qui m’éclaboussent le visage, et je lui demande « Ça y est ? Ça y est ? Montre-moi, grand-mère ! » Et à chaque fois, je suis surprise par la patience avec laquelle Grand-mère K. exécute ses mouvements monotones avec la batte. D’abord, le lait s’épaissit puis lentement, sur les parois de la baratte, des traces grasses apparaissent. De plus en plus. Et bien qu’à chaque fois il me semble impossible que cette crème liquide et blanche puisse donner cette matière solide, et bien que j’aie toujours l’impression d’avoir raté ce moment magique et capital où la transformation s’opère, le beurre apparaît. Grand-mère K. le prélève à l’aide d’une cuillère en bois et le dépose dans un grand bol ou une assiette creuse, car pendant un certain temps encore, de petites gouttes de babeurre perleront encore de la motte. Grand-mère K. verse ensuite le babeurre dans un pot en terre cuite et nous le buvons rapidement. Grand-mère bat le beurre l’après-midi. Une fois qu’il est prêt, chacun de nous reçoit une grosse tranche de pain frais, coupé dans une miche comme on n’en fait plus que rarement aujourd’hui. Du pain frais tartiné de beurre frais et accompagné d’un verre de petit-lait n’ont pas leurs pareils, leurs saveurs restent gravées dans votre mémoire à tout jamais.

La plupart du temps cependant, nous petit-déjeunons de pain sans beurre. Mon père, lui, mange des œufs cuisinés diversement. Pour nous, les œufs brouillés restent exceptionnels. Maman nous les prépare le dimanche ou quand nous sommes malades. Ou quand les poules de grand-mère K. en ont pondu tellement qu’ils ne sont pas tous partis en ville pour être mangés en route ou vendus sur place. Personne d’autre plus tard ne saura réaliser pareils œufs brouillés. Je sais juste que maman battait longuement les œufs, y ajoutait à un moment donné (quand ?) de la farine et autre chose encore (quoi ? du lait, peut-être ?). Elle en cuisinait toujours une grosse quantité. Ses œufs à elle avaient un autre goût que des œufs cuits banalement à la poêle et ils étaient plus pâles. On les mangeait avec du pain. Et une tasse de chicorée au lait. Quand maman nous préparait des œufs brouillés, non seulement elle n’était pas perdue dans ses pensées, mais elle était même de bonne humeur. Voilà peut-être tout le secret culinaire du succès de ses œufs brouillés.

Le chœur :

Les œufs ? Tu n’en cuisines que pour lui. Et les enfants ? Tu es dans la vraie vie. Ils sont en pleine croissance. N’en as-tu pas conscience ? Des enfants, tu dois t’occuper aussi.

[…]

TABLEAU VIII

JE SUIS MORTE, ou SAUVEZ-MOI

Tu avais ta façon à toi de mourir. Parfois, quand nous nous trouvions près de toi et que nous nous amusions, mais la plupart du temps nous ne faisions que graviter autour de toi, tu mourais. Tu t’allongeais sur le lit, le divan, ou plus tard sur le canapé, tu fermais les yeux et tu disais « Je suis morte ». Nous savions que c’était une farce. Au début, en tout cas. Nous disions : « Arrête ces bêtises ! On sait bien que tu fais semblant », mais tu ne réagissais pas.

- Arrête maman ! Ouvre les yeux ! Tout de suite ! On ne te croit pas de toute façon.

- Maman, c’est idiot, voyons. Ouvre les yeux. On n’a pas peur du tout, tu sais ? Allez !

On essayait de te chatouiller. Pas de réaction. On feignait encore un peu l’indifférence, même si Z. avait déjà les larmes aux yeux. La plupart du temps, c’est lui qui pleurait le premier, car il y croyait. Mais moi aussi, je pleurais. Et seulement après, quand nous pleurions de plus en plus fort et que nous nous mettions finalement à te couvrir de baisers, sur les lèvres, les yeux, le front, où nous le pouvions, tu ouvrais les yeux et tu partais d’un rire qui ne devrait pas exister tant il est terrible, insoutenable pour des enfants. Nous avions honte de nos élans de tendresse et toi, tu te moquais de nous. Tu as joué à ce jeu affreux pendant des années, et nous nous sommes fait avoir à chaque fois.

Peut-être étais-tu réellement sans cœur ? Et peut-être avais-tu un réel talent de comédienne ? Car, au final, tu savais nous transporter dans un climat de peur et de mystère, quand tu déclamais :

« C’est l’histoire d’un crime inouï : l’épouse a tué le mari.

Au bord de la rivière, sous terre dans la clairière, le corps gît.

Après l’avoir enterré, des lis sur sa tombe elle a semé,

Poussez vers le ciel aussi haut que profond est le lieu de son éternel repos. »[1]

Ce faisant, tu changeais complètement d’expression de visage, tu faisais les yeux ronds comme je n’ai jamais su les faire et tu donnais à ta voix le timbre adéquat.

« Puis, couverte de sang, l’épouse meurtrière court droit devant, […] »

« Va dans la cour, dans le bosquet, ne vois-tu donc personne arriver ? »

À dire vrai, ton théâtre était macabre, mais dans un sens, il me plaisait, car tu devenais alors plus indépendante. Tu nous prouvais que tu étais capable de te concentrer sur autre chose que ton mari. Tu parvenais à penser à autre chose qu’à l’endroit où il pouvait se trouver et à la possibilité qu’il avait de te tromper. Et tu étais capable, ne serait-ce qu’un instant, de diriger ton attention sur nous.

Le reste du temps, tu criais sur nous. Parce que nous n’avions pas fait quelque chose, parce que nous nous disputions, que nous nous bagarrions, ou que nous rapportions. Mais Jacek était vraiment injuste quand il partageait le flan ! Il se servait la plus grosse part sur une grande assiette tandis que Z. et moi avions les nôtres sur des assiettes à dessert.

Parfois, je te disais :

- Si tu continues à crier sur nous comme ça, on ira chez Staszka Majchrowska et on lui demandera de devenir notre mère.

- Elle a déjà ses propres enfants, Malina et Zdziś. Pourquoi est-ce qu’elle voudrait de vous ? répondais-tu.

- Elle, au moins, elle ne crie pas sur ses enfants comme toi !

- Parce qu’ils sont sages, eux. Elle n’a pas de raison de crier.

Mais ça t’attristait tout de même un peu. Alors mon but était atteint.

Quoi qu’il en soit, nous savions que nous ne pouvions rien exiger de notre mère, ne rien attendre d’elle. Soit elle était occupée, soit elle était triste, du moins songeuse, et elle n’avait jamais envie de jouer avec nous. Nous savions qu’elle était préoccupée et même inquiète. Nous savions à quoi elle pensait (À quelle heure reviendra-t-il aujourd’hui ? Dans quel état ?) Nous aussi, nous y pensions. Nous formions tous ensemble une communauté silencieuse, qui attendait l’arrivée du malheur.

Le Chœur :

Tristes sont les enfants, triste est ce moment. Est-il en chemin ? N’attends pas en vain ! Tes enfants sont malheureux. Assieds-toi et joue avec eux.

[…]

Maman.

La grande absente.

La mère fantôme

Dans ses jolies robes de France.

Si elle pouvait parler aujourd’hui, que dirait-elle

Du temps passé ? De quoi se souviendrait-elle ?

Là où elle se trouve désormais, elle peut parler en toute sincérité.

Tant de questions à aborder.

La maternité, par exemple. Un grand sujet.

Alors maman, prête à commencer ?

Scène I

La narratrice est à son ordinateur, mais elle peut tout aussi bien être installée à un bureau, une plume d’oie à la main, ou tout simplement à une table. Elle peut être assise dans un fauteuil ou même dans un canapé en simili rouge.

L’Esprit :

Que me veux-tu ? Tu ne m’as jamais laissée tranquille. Pourquoi ? Qu’est-ce que tu étais fatiguante !

La Narratrice :

Dieu du ciel ! Qui est là ?

L’Esprit :

Je ne suis pas Dieu, mais je viens du ciel, en effet.

La Narratrice :

Maman ?

L’Esprit :

Alors, que me veux-tu ? Parle ! Qu’as-tu toujours attendu de moi ?

La Narratrice :

(Elle retrouve son aplomb.

Moi ? Mais je n’ai jamais rien attendu de toi, malheureusement. Je ne t’ai jamais importunée. Je t’ai toujours laissée tranquille.

L’Esprit :

Tranquille ? Tu veux rire ? Et tes regards pleins d’attente, alors ? Toute cette tristesse ?

La Narratrice :

Quelle tristesse ? Je n’étais pas triste. Je ne te demandais rien. Je ne venais même pas m’asseoir sur tes genoux comme le font les autres enfants.

L’Esprit :

Tu aurais mieux fait d’essayer. J’aurais peut-être accepté…

La Narratrice :

Quoi ? Tu voulais peut-être que je te le demande gentiment ? Que je te supplie ? Que je fonde en larmes ?

L’Esprit :

Eh bien, c’est ce que font tous les enfants, non ?

La Narratrice :

Je n’ai peut-être jamais été une enfant.

L’Esprit :

C’est ça ! Tu étais une enfant. Qui plus est, difficile, terrible, monstrueuse.

[…]

Et dès ta naissance ! Tu hurlais la nuit. Tu nous empêchais de dormir. Je ne sais plus le nombre de fois où je n’ai pas fermé l’œil de la nuit !

La Narratrice :

C’est normal avec un nouveau-né, non ?

(À elle-même : Ma fille a fait ses nuits assez rapidement. Mais je me garde bien de le lui dire.)

L’Esprit :

Sauf que toi, tu ne dormais ni le jour ni la nuit.

La Narratrice :

Tu exagères ! C’est impossible.

L’Esprit :

Oh que si ! C’est possible et bien réel. Je te berçais pendant une heure et je m’éloignais sur la pointe des pieds, tout ça pour entendre tes « ouin, ouin » cinq minutes après. J’étais à bout de forces. Ton père te prenait dans les bras et te berçait pendant une demi-heure encore. Tout le monde à la maison faisait attention à ne pas faire de bruit. Mais quelques minutes plus tard, on entendait de nouveau tes pleurs. C’était au tour de ta grand-mère. Même chose. On en devenait fou !

La Narratrice :

C’est pour ça qu’un jour, tu as poussé mon landau avec une telle force que j’ai traversé la chambre, la cuisine et le couloir ? C’est un hasard finalement, si je suis en vie.

L’Esprit :

Allons, je n’ai pas poussé si fort, n’exagère pas. As-tu la moindre idée du martyre que tu nous faisais subir ? On était à bout.

[…]

La Narratrice (elle l’interrompt) :

Bon, maman, et après ?

L’Esprit :

Après, après… J’étais contente d’attendre une fille. J’ai toujours voulu avoir une fille. Je n’avais pas encore accouché que je m’imaginais déjà comment j’allais l’habiller, la coiffer. Avant de m’endormir, je la voyais dans mes pensées, si jolie. Mais quand on me l’amenait pour la nourrir, c’était autre chose. Elle m’agrippait, me tiraillait. J’avais mal aux seins. J’avais mal partout. J’étais incapable de la tenir correctement. C’était un véritable martyre. Les infirmières ont fini par lui donner, enfin te donner, des biberons.

La Narratrice :

Aujourd’hui, toutes les femmes veulent allaiter, c’est ce qu’il y a de mieux pour les enfants. On en parle beaucoup.

(Elle pense à voix haute : Tu sais, maman, ma fille a su téter dès la première fois. Seulement, au début, je n’avais presque rien dans les seins. Je les torturais avec le tire-lait, je changeais la petite de position et Zipi en profitait pour lui glisser délicatement dans la bouche une sonde avec le lait que j’avais réussi tirer. Ce fut là notre première ruse de parents.)

L’Esprit :

Ton père était heureux d’avoir une fille. Il n’arrêtait pas de rire à son arrivée à la maternité. J’avais déjà meilleure mine. Il m’a couverte de baisers  « Haneczka, Haneczka ». Il avait des relents de vodka.

La Narratrice :

Oh non ! Tu n’aurais pas dû me dire ça ! De la vodka ? Dès le début ? Pitié !

(En pensée : Mon cœur va exploser et on va entendre un gros boum.)

Moi, je m’étais imaginé qu’il était venu te voir à la maternité avec un bouquet de tulipes ! Il est heureux. Par la fenêtre, on voit l’hiver perdre du terrain, tout est gris à cause de la neige sale, mais l’après-midi, le soleil a déjà une chaleur printanière. Il t’offre un corsage. Un corsage blanc, très beau. Il est en nylon, avec un petit motif ajouré. Tu l’as porté très longtemps. Je pensais que tu avais de très bons souvenirs de la maternité.

L’Esprit :

Ce n’est là que ta propre légende, malheureusement.

[…]

La Narratrice :

Attends ! Tu ne peux pas partir comme ça ! Pourquoi me fuis-tu toujours ? Tu n’as pas le droit !

(À l’adresse des spectateurs : Elle me lance un regard triomphal et me rappelle par son geste que c’est un esprit, je ne peux pas la saisir. Je ne peux rien lui faire.)

Maman, attends ! Dis-moi, au moins, si tu… m’aimais.

(À l’adresse des spectateurs : Je n’arrive pas à croire que j’ai dit ça. Je voudrais effacer cette question, mais c’est trop tard. Elle est tombée et elle résonne encore comme une cloche qu’on a sonnée. Dans une église paroissiale.

Non, ça n’a pas de sens, pourquoi je lui pose ces questions ? Pourquoi je discute avec elle ? Bon sang ! Je suis grande, maintenant ! J’ai ma propre fille et c’est d’elle dont je dois m’occuper, c’est elle que je dois aimer.

Elle est partie, appuyée contre sa canne, heurtant le sol avec sa prothèse. Elle ne s’est pas évaporée comme un esprit. Elle ne s’est même pas retournée. De toute façon, je ne vais pas la rattraper. Je n’ai jamais réussi à le faire de son vivant, je ne vais pas y arriver maintenant.

Elle a ouvert une porte. Où mène-t-elle ? Qu’y a-t-il derrière ?)

La Voix :

Tu t’appelles Alicja ?

La Narratrice :

Non.

La Voix :

Retourne d’où tu viens.

La Narratrice :

(Elle veut se retirer, mais reste.)

Qui es-tu pour me dire ce que je dois faire ?

La Voix :

Tu m’as toujours obéi.

La Narratrice :

Ça ne m’a pas vraiment réussi.

Je ne sais même pas si elle m’a aimée.

La Voix :

Laisse. Tu n’es pas obligée de le savoir. On peut vivre sans.

La Narratrice :

On le peut, c’est probable. Mais, moi, je ne le veux pas.

La Voix :

Ça n’a pas été facile pour elle. Tu dois t’en souvenir.

La Narratrice :

Mais je n’en ai rien à faire ! Pourquoi devrais-je tout le temps lui trouver des excuses ? Après tout, c’est elle qui était responsable de moi.

La Voix :

Arrête. C’est du passé. Maman, j’ai froid. Et tout le reste. Arrête ou tu vas retomber dans ces lamentations. Fais marche arrière. C’est un bon conseil que je te donne. Il y a une porte derrière toi. Ouvre-la et entre.

La Narratrice :

Non ! C’est la porte qui sépare la cuisine de la pièce principale dans notre ancienne maison. Les battants sont fermés avec la ceinture de maman, celle qui était verte comme l’herbe. Personne n’avait trouvé le temps de réparer la poignée. Je ne veux pas l’ouvrir, je n’arriverai pas à la refermer.

La Voix :

Je la fermerai, moi. Ne t’inquiète pas. Va !

La Narratrice :

Ah non ! Pas toi ! J’en ai assez de ta tutelle ! Oust ! Va-t’en ! Weg !

La lumière s’éteint.

[…]

Scène III

[…]

L’Esprit :

Arrête ! Au final, il n’y avait pas que du mauvais. Et puis, est-ce qu’on sait vraiment qui on choisit ? Et d’ailleurs… le choix… est-ce que j’ai vraiment eu une quelconque influence… Je voulais être libre… Parfois, je m’imaginais qu’il n’était pas là. Que vous n’étiez pas là.

La Narratrice :

Comment ça ? On serait où alors ? Avec grand-mère K. ?

L’Esprit :

Non. Que… vous n’existiez pas. J’ai mes deux jambes. Je suis infirmière dans un hôpital de campagne…

La Narratrice :

Maman arrête ! Je n’écris pas une pièce sur l’insurrection. Je ne m’occupe absolument pas de ces sujets-là. Si tu veux, je peux te mettre en contact avec des personnes que ça intéresse.

L’Esprit :

De quelle insurrection est-ce que tu parles ? J’étais bien trop jeune. Mais à l’âge de seize ans, j’ai fait un stage d’infirmière. Je rêvais de travailler dans un endroit où il y aurait la guerre. Je rêvais de partir. Avec d’autres jeunes filles. Des médecins. Je n’ai osé parler de ce rêve qu’une seule fois à ma mère. Et voilà ce qu’elle a répondu : « Hors de question de bouger tes fesses d’ici ! Et plus un mot là-dessus ! Pff ! Plus jamais, tu entends ? Tu as deux bras et deux jambes, ça te suffit pas ? »

La Narratrice :

(À l’adresse des spectateurs : Son visage change. Je vois une femme aux traits doux, mais fermes. Au regard suave, mais déterminé. Ses cheveux sont comme ceux sur la photo en noir et blanc où maman pose dans la neige avec deux autres jeunes filles. Elles portent des pantalons, des vestes et des besaces d’infirmières. Du rouge à lèvres. Et sur la tête, des bonnets blancs surmontés d’une croix. La même que sur leurs brassards. Cette photographie se trouve dans mon salon. Je l’ai toujours beaucoup aimée. C’est seulement maintenant que je comprends pourquoi. Je vois donc une femme qui n’a pas existé, mais qui aurait pu exister. Elle existait. Dans un rêve.)

Maman !

(En aparté : Ma voix tremble. J’ai de nouveau envie de la serrer dans mes bras. Mais ses contours redeviennent flous. Encore cette fumée de cigarette.)

L’Esprit :

Eh oui... C’étaient de beaux rêves. Je n’en ai pas voulu à ma mère de s’être opposée. Tu aurais permis, toi, à ta fille, si tu en avais eu une, de partir au loin, en « mission », comme vous dites aujourd’hui ?

La Narratrice :

(Aux spectateurs : Brrr, je n’ose même pas y…)

Maman, j’en ai la chair de poule. J’ignorais que tu avais de tels rêves.

[…]

SCENE VIII

La Narratrice :

J’ai rêvé de toi tout récemment.

L’Esprit :

Était-ce le même rêve que d’habitude ?

La Narratrice :

Non. C’était un beau rêve.

L’Esprit :

Alors peut-être qu’il n’est pas encore trop tard pour nous ?

La Narratrice :

Tes décors m’ont happée. Les raisons d’autrefois s’en sont allées.

Pourquoi tant de rancœur en nous, maman ? Même dans notre façon de parler…

Seule la rime nous attire… Je n’arrive plus à être spontanée.

L’Esprit :

Essayons quand même. Cette fois, je me comporterai en tout bien tout honneur, je te le promets, la main sur le cœur.

La Narratrice :

???

L’Esprit :

Je te répondrai gentiment. Et ne disparaitrai à aucun moment.

La Narratrice :

Regarde, encore des rimes. Et des moins recherchées.

L’Esprit :

(Elle médite puis commence d’un air tout à fait sérieux.)

Je l’ai épousé car je l’aimais. Tout s’est passé si vite. Et puis il y a eu l’accident.

La Narratrice :

Tu t’es sentie comme une chaise cassée, inutile… C’est ce que racontait grand-mère K.

L’Esprit :

(Garde le silence, mais écoute avec intérêt.)

La Narratrice :

Elle racontait qu’après ce terrible accident, il s’est littéralement arraché les cheveux. Il s’est agenouillé devant toi, a juré de ne jamais t’abandonner.

L’Esprit :

(Toujours silencieux, le visage impassible.)

La Narratrice :

C’était le prix à payer ?

L’Esprit :

(Le regard fixé sur un point.)

Je l’aimais toujours. Le temps a passé. Les enfants sont nés.

Après, on ne se demande plus si on aime encore ou pas. Ainsi va la vie. Il faut gagner de l’argent, cultiver les champs. Bâtir sa maison. Une aventure. Tu pleures. Tu pardonnes. Lundi, les ouvriers arrivent. Tu regardes l’avancement des travaux. Tu attends le moment où ils poseront le toit, les chevrons, les pannes et les tuiles. Les saisons se succèdent. Les enfants grandissent. Heureusement, ils sont bons élèves, ils ne posent pas de problèmes. Ensuite, Jacek entre au lycée technique. Je m’inquiète de savoir comment il va s’en sortir et qui s’occupera de lui à l’internat. Dans la nouvelle maison, on installe l’eau et le chauffage central. Il y aura de l’eau courante, une salle de bain. On fait des rêves. Mais voilà qu’à nouveau, il n’est pas rentré de la nuit. Il était chez Florka. Je le sais. Le mal de crâne. Les pensées tourmentées. Elles passent, quand je bois du vin.

La Narratrice :

(Elle l’interrompt résolument.)

Je sais tout ça !

L’Esprit :

(Elle change d’expression de visage et de ton.)

Et en ce qui te concerne… j’étais jalouse.

La Narratrice :

Comment ?

L’Esprit :

Oui, comme toutes les mères.

La Narratrice :

Mais au nom du ciel, jalouse de quoi ?

L’Esprit :

De diverses choses. Je ne sais pas comment te dire. Il y a entre une mère et sa fille… à la fois de l’admiration et de la jalousie. Une rivalité…

La Narratrice :

(Elle écoute avec intérêt.)

L’Esprit :

D’une manière générale, les relations entre les femmes ne sont jamais tendres. Il suffit que tu ne fasses pas ton lit de la même manière ou que tu ne rinces pas ton assiette des deux côtés. Ou que tu fasses les choses autrement. Tu t’écartes de la norme. Les femmes n’aiment pas ça.

La Narratrice :

Oh, c’est affreux !

L’Esprit :

Ne te moque pas. Je suis sérieuse.

La Narratrice :

Je ne te parle pas de ça. J’étais une enfant. Tu aurais dû m’aimer. C’est tout.

L’Esprit :

Et je t’ai aimée… à ma manière.

La Narratrice :

Ce n’était pas très convaincant.

L’Esprit :

Je n’ai jamais été en symbiose avec toi.

La Narratrice :

Quoi ?

L’Esprit :

Tu étais comme… asexuée.

La Narratrice :

Pardon ?

L’Esprit :

Eh ! Ne fais pas semblant de ne pas comprendre.

La Narratrice :

Arrête maman. Ce n’est pas un sujet pour cette pièce.

L’Esprit :

Mais si justement !

De quoi as-tu peur ? Tu n’es plus une petite fille.

À mes yeux, c’était plus qu’important. La passion. La folie, les élans.

La Narratrice :

Tu avais tout ça ?

L’Esprit :

Bien sûr. Et c’est quand il n’y en avait pas, que ça n’allait pas.

La Narratrice :

C’est à ça que tu pensais pendant tes éternelles songeries ? Non ! Je n’y crois pas !

L’Esprit :

Pourquoi ? Parce que ce n’est pas convenable ? Et quand bien même ? Tu sais, ça ne se contrôle pas…

(Elle dévisage étrangement la narratrice.)

Tu es une femme. Ne le cache pas.

La Narratrice :

Allons, Maman, ne te fatigue pas…

L’Esprit :

Pourquoi pas ? Tu le mérites, tu sais.

Hum, petite âme chérie, dis-moi je t’en prie, t’acceptes-tu enfin comme tu es ?

La Narratrice :

Ça alors, maman ! Quelle actrice ! Quel talent !

L’Esprit :

Le rire et la rime ne dérangent en rien. Ils nous font même beaucoup de bien.

La Narratrice :

(Regard sur le côté.)

Mon amour était sans borne.

L’Esprit :

Qui aimais-tu tant ?

La Narratrice :

Toi.

L’Esprit :

Tu es folle !

La Narratrice :

C’est ce que je croyais aussi. Tu n’as pas compris. Pourquoi ces yeux de merlan frit !

L’Esprit :

C’est étrange, vraiment. Je dirais même inouï.

La Narratrice :

Laissons tomber. Je ne te demande plus de rester. Non, sans façon. Ton vilain canard a enfin compris la leçon.

L’Esprit

(Lance un regard provocateur.)

La Narratrice

Tu vas me regarder encore longtemps avec ton air minable ? Laisse-moi et va au diable !

(À l’adresse des spectateurs : Elle reste là. Le regard perdu. Elle change. Est-ce toujours elle ? Ou une inconnue ?)

Je sors, Madame. Je vous laisse. Je suis fourbue.

Traduits du polonais par Lydia Waleryszak



[1] Extrait des Lis d’Adam Mickiewicz (la traduction est la nôtre).